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Mercredi 21 janvier 2009 3 21 /01 /Jan /2009 14:51

Les six Eléments

ou organismes humani-Terre

( humanité – air)

( humanité-erre)

Chaque fois qu'on veut

l'allumer le feu

est pris de vitesse.

Il rechigne, il crache

Il se dérobe

à la flamme

à la hache

inspirée.

Quand il embrase mon âme

Il se décoche

tel une flèche

ravage les pins à croche

et déborde

les pompiers

pris de vitesse.


***

L'eau, elle, nous apaise

Elle éteint les braises

Encourage la vie

en nous. Elle est le fruit

juteux, la pluie

qui soulage et règne

végétale

médicinale

sur la Terre qui saigne.

Lorsqu'elle s'affole

elle cogne

sur les terres inondées

sur les îles raz-de-marée

sur les gens désemparés

noyés.

***

Terre brûlée

Terre imbibée

Terre gelée

jette l'éponge

Personne ne fera naufrage

Terre d'asile

camp de réfugiés

fragile

retrouve le courage

d'absorber

les détritus

de faire respecter

ton âge

même aux plus obtus

de faire le ménage

jusque dans les airs

jusque dans l'atmosphère.


***

L'air méchant

l'air gentil

tu n'as pas l'air

d'être au courant

que l'air du temps

est aux échanges

avec les autres

avec les anges

Tant pis !

Ne prends pas ton air

abruti

je ne parle pas en l'air

ici

c'est irrespirable

je préfère

m'envoler

écouter

un petit air

de poésie.


***

 

Bois joli

combien toxique

Bois exotique

au prix

exorbi-

tant pour les occi-

dentaux

que pour les forêts tropi-

cales, que pour les gens

à fond de cale.

Bois d'ébène

plus la peine

de mâcher du coca

contre la haine

il y a plus fûté que ça.

Dé-

cimer la forêt

amazonienne

sur un coup de dés

pour les lois du marché

tant pis pour la santé

de la Terre

et du vert.

Les nouveaux esclaves

se dissimulent dans les garages

cultivent les paysages

plus pour manger mais pour l'image

d'une technologie avancée.

Pourtant l'arbre

toujours ravagé

offre

tel un sage

ses fruits, ses années,

son message

sera-t-il écouté ?


***


Métal sonnant

et trébuchant

que ne ferait-on pour l'argent ?

Crimes, terreur,

viols, tortures,

même monsieur l'agent

commet des erreurs.

Le gouvernement

condamne ici les guerres

et finance là

les armes, épure

la planète, enferme

les contrevenants

oubliant

les grands malfaiteurs

les vrais dealers.

Pourtant

l'argent,

l'or, les oligo-

éléments,

les minéraux

pourraient être appréciés

pour le cadeau

de leur beauté

et le SEL

de la Terre

pourrait être échangé

pour élever

l'humanité

à son rang

de dignité,

enfin.

L'homme n'a-t-il pas du sang

divin ?



Par Françoise Heyoan - Publié dans : poésie
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Mercredi 21 janvier 2009 3 21 /01 /Jan /2009 14:29

 

 

Personnages

 

la petite

le fils, Hipolyte

la mère

le père, Sylvain

le médecin de famille

 

 

première partie :

 

acte I

 

scène 1 : la petite, dans une clairière.

 

Une clairière dans un petit bois.

Au milieu de la clairière, une étendue de sable fin. La petite se penche, cheveux au vent, et joue, accroupie, à se recouvrir les pieds de sable. Elle chantonne.

 

scène 2 : le père, la mère, le fils dans la salle de séjour de la maison.

 

La mère à son fils :

 

 

Le fils de treize ans, fâché de devoir abandonner son livre :

le père :

Va voir ce que fait ta petite soeur. Ca fait un moment qu'elle est sortie. On mange dans cinq minutes.

 

Et je la trouve où, moi ?


Tu sais bien qu'elle aime se ballader jusqu'à la clairière...

Le fils sort.

 

scène 3 : la petite, dans la clairière.

 

Un papillon volète autour de la fillette. Toujours occupée à s'ensevelir les pieds, elle le chasse en même temps qu'une mèche qui la gêne.

La petite :

Oh ! C'était un papillon ! Je ne voulais pas te chasser... T'as vu ? Je suis en jaune, je sais que tu aimes cette couleur. Chaque fois que je suis habillée en jaune, un papillon vient se poser sur moi...

C'est ce que fait le papillon. Elle rit.

 

La petite :

Toi aussi, tu me prends pour une fleur ?

Elle se redresse, prête à s'en aller. Le papillon s'envole.

 

La petite, déçue :

Ca ne fait rien, je te suis...

Elle va pour s'en aller, mais reste clouée sur place.

 

Scène 4 : la petite, le fils dans la clairière.

 

Le fils arrive et lui crie de loin :

Dépêche-toi ! Les parents veulent que tu rentres ! On mange...

 

Il s'approche, s'aperçoit que la petite pleure, recroquevillée sur elle-même :

 

Le fils :

La petite, dans un sanglot :

Le fils, rigolard :

La petite :

Qu'est-ce que t'as ?

J'peux plus bouger...

C'est une blague ? Elle est pas drôle ! Allez, viens !

J'peux plus bouger, j'te dis !

Il la regarde, incrédule, puis aperçoit les pieds de la petite dans le sable. Soudain compatissant, il s'accroupit.

 

Le fils :

C'est rien. Attends, je vais t'aider.

Il gratte le sable avec ses doigts pour libérer les pieds de sa soeur, lui prend la main :

 

Le fils :

Voilà ! Allez viens, maintenant !

Il avance en tenant la petite par la main, elle bascule en avant.

 

La petite :

Attention !

Elle se rattrape avec les mains, mais s'écorche les genoux. Le sang de la petite a une drôle de couleur, très pâle...

La petite :

Le fils :

La petite :

Regarde !

T'inquière pas ! C'est du pus...

Regarde, j'te dis !

Le fils s'accroupit une nouvelle fois devant sa soeur, éberlué :

 

Le fils :

Laisse-moi voir ça !

La petite n'a plus d'orteils, mais des racines qui s'enfoncent dans le sol.

 

Le fils :

La petite :

Le fils :

Tu peux soulever les talons ?

Un peu...

Attends, je vais essayer de dégager la terre autour de tes... euh... de tes orteils... Je pourrai peut-être te porter après jusqu'à la maison ; et là, papa et maman appelleront le docteur. Il suffira peut-être, juste, de te couper les... ongles ?

Il gratte, gratte, mais les racines s'enfoncent déjà profondément dans le sol. Il se relève, couvert de transpiration.

 

Le fils :

Il faudrait les couper...

Le frère et la soeur se regardent avec effroi.

 

Le fils :

Je vais aller chercher du secours à la maison. Tu peux rester toute seule un moment ?

La petite se contente de hausser les épaules, prostrée. Le fils pose une main sur l'épaule de sa soeur.

 

Le fils :

J'me dépêche ! J'te promets... T'as froid ?

Nouveau haussement d'épaules. Il ôte sa veste pour en couvrir les épaules de sa soeur, dépose un baiser maladroit sur ses cheveux et s'éloigne en hâte.

 

acte II

 

scène 1 : toute la famille, le médecin dans la clairière.

 

La mère et la petite pleurent, enlacées. Le père fixe les pieds de sa fille, atterré. Le fils, accroupi aux pieds de sa soeur, gratte. Le médecin, un sthétoscope à l'oreille, écoute la respiration de la petite, l'air grave et pénétré.

Le médecin :

 

 


La mère, en pleurs :

Madame, est-ce que je peux vous demander de vous éloigner un peu s'il-vous-plaît ? Je voudrais examiner la petite.


Bien sûr, docteur, excusez-moi.

La mère s'écarte, la petite bascule violemment, les jambes raides. Tout le monde se précipite pour l'empêcher de tomber.

 

Le père, catastrophé :

 

 

 

 


Le médecin :

La mère, au bord de l'hystérie :

 

Le médecin :

Enfin, docteur ! C'est le jeu de notre imagination, n'est-ce-pas ? Avez-vous déjà rencontré ce genre de cas ? Que pouvons-nous faire ? Il va bientôt faire nuit, on ne va pas laisser notre petite comme ça au beau milieu de ce bois...

Euh...

C'est vrai à la fin ! Qu'est-ce qu'il faut faire, docteur ? C'est une maladie ? Est-ce que ça se soigne ?

C'est-à-dire...

Le fils ricane.

 

Le père :

 


Le médecin :

 


La mère :


Le fils, en aparté :

 


Le médecin :


Le fils :

 

Le médecin :

Le fils, incrédule :

Le médecin, très embarrassé :

Vous avez bien un avis, tout de même ! C'est vous, le spécialiste !


A propos de spécialiste, je vais en référer à mes confrères, pour avoir leur avis...


Mais c'est tout de suite qu'il nous faut un avis !


Le problème, c'est qu'il n'a pas une malheureuse idée...


Euh... Je ne sais pas.


Bon ! Vous avez bien un portable ? Qu'est-ce que vous attendez les appeler, vos éminents confrères ?!

C'est-à-dire que... Je n'ai pas noté leurs numéros...

Sans blague ! Vous ne les avez pas mis en mémoire ?

Je rentre tout de suite à mon cabinet et je les appelle moi-même. Je vous tiens au courant ! Euh... Promis !

Il s'enfuit.

 

scène 2 : la famille dans la clairière.

 

Le père, à sa femme :

 

 

 

Bon ! Rien à attendre de ce côté-là, on doit se débrouiller tout seuls. Hipolyte et moi, nous allons chercher la tente et les couvertures. On en enroulera une autour de la petite, on apportera aussi tout ce qu'il faut pour ne pas crever de froid ou de faim cette nuit. Demain matin, on avisera...

La mère et la fille pleurent, enlacées. Le père et le fils s'en vont.

 

scène 3 : la mère et la fille dans la clairière.

 

La mère essuie ses larmes, se mouche bruyamment et bredouille à sa fille :

 

La petite :

 

 


La mère la regarde, horrifiée :



La petite :

 


La mère :

 

 

 



La petite, inquiète :

 

La mère, toute à son idée :

 

 

La petite :

La mère ne répond pas, mais tape le numéro de son mari sur son portable :

 

Tu as faim ? Tu as froid ? Tu es fatiguée ? Tu as mal quelque part ?

En fait, maman, j'aimerais pouvoir tenir debout sans ton aide. Est-ce que tu pourrais recouvrir mes racines de terre et la tasser ?


Tes racines ?


Ben, je vois pas comment je pourrais les appeler autrement...


Mais tu n'es pas un arbre, ma petite ! Peut-être qu'il vaudrait mieux qu'elles cassent, ces racines ! Au moins, tu pourrais rentrer à la maison et on pourrait peut-être mieux te soigner...


Tu voudrais que mes racines cassent ? Mais comment ça ?!

Mais oui ! C'est ça ! C'est pas un médecin qu'il te faut ! Attends, j'appelle ton père pour lui direqu'il nous envoie le Dédé...

Dédé ? Le bûcheron ?

 

Allô ?

 

 

La petite fait un mouvement brusque du bras pour jeter au loin le mobile de sa mère. La mère lui balance une claque. Aussitôt, elle se repent de son geste.

 

La mère, de nouveau en pleurs :

La petite, la repoussant :

 

La mère :

La petite :

 

 



La mère, pleurnicharde mais s'exécutant :

La petite, hurlant :

La mère, à bout de nerfs :

La petite :

La mère :

La petite :

 

La mère :

La petite :

 

Oh ! Ma petite !

Ca suffit ! Il n'est pas question de me couper les pieds.


Mais ce ne sont pas tes pieds, ma chérie...

Tu te trompes ! Casse une branche d'arbre et donne-la moi, je m'en servirai de tuteur pour tenir debout, pendant que tu combleras le sol à mes pieds.


De tuteur ?... Ne me parle pas sur ce ton ! Je suis ta...

Non !

Quoi encore ?

Pas celle-là !

Pas celle-là quoi ?

Pas cette branche-là, tu vois bien qu'elle est vivante ! Tu vas lui faire mal...

A qui ?

A ce noisetier, pardi ! Tiens, tu peux prendre cette branche morte, là...

La mère la casse, la tend à sa fille qui prend appui dessus, et entreprend de tasser la terre aux pieds de sa fille.

scène 4 : la famille dans la clairière, le soir tombe.

 

Le père, qui a pris les choses en main :

 

La petite :

 

La mère, découvrant pour la première fois les genoux écorchés de sa fille :

 


La petite :

 

La mère :

Sens-moi ça, ma petite ! Je t'ai préparé des spaghetti bolognaises, ton plat préféré...

Je crois que je préfèrerais autre chose, ce soir. En fait, je n'ai pas vraiment faim...

 

Sylvain, passe-moi la pharmacie ! La petite s'est écorché les genoux !

C'est rien, maman. C'est pas la peine. Regarde : ça coule plus.


Tu n'as pas mal ? Toi, si douillette d'habitude...

Elle tâte du doigt une écorchure.

La mère :

Ca colle...

Personne n'y prête attention. Le fils installe les lits dans la tente, le père sert le repas dans les écuelles de camping en sifflotant.

Le père :

 

Les trois autres lui font face :

Le père :

Il tend à sa fille l'écuelle qui tombe. Furieux, il s'exclame :

Ah ! C'qu'on est bien, vous trouvez pas ? Y aurait pas ce petit contre-temps...

Un petit contre-temps ?!

Euh... Tiens, ma petite, mange !

 

Tu peux pas faire attention ! C'est trop chaud ?

La petite, qui avait tendu les bras pour prendre l'assiette, reste dans la position.

 

Le fils :

Hé ! Bouge ! Reste pas plantée là comme...

Il se mord la langue.

 

La petite :

La mère se précipite :

J'peux plus bouger mes bras ! J' y arrive pas !

Mais si, ma petite fille, voyons ! Laisse-moi t'aider...

Elle déplace les bras de la petite qui reste chaque fois dans la position de la statue. La mère ne sait plus quoi faire.

 

Le père :

Fiche-lui la paix et fais-la manger, tiens, au lieu de l'importuner...

La mère tend une cuillérée de pâtes à sa fille dont la nuque raide ne parvient plus à se pencher.

 

La petite :

Le père :

La mère :

 

Le fils :

Le père :

 


La petite :


Le père, soupçonneux :


La petite :

 


Le père :


Le fils :

 

 

 

 

 


La mère :

Le fils, en aparté :

J'en veux pas. J'ai pas faim, j'vous dis...

Comment ça, tu n'as pas faim ?

Tu n'as déjà rien mangé à midi, tu ne vas pas rester le ventre vide ce soir, par-dessus le marché !

Elle a peut-être pas le ventre vide...

Qu'est-ce que tu en sais, toi ? Arrête de dire des sottises !


Il a raison.


Tu as volé du chocolat dans le placard ?


Je crois que, depuis que mes racines se sont plantées en terre, elles... m'irriguent.


Elles te quoi ?!


Ben, c'est pourtant simple à comprendre ! Ma soeur est une plante. Ses racines la nourrissent. D'ailleurs, son sang, c'en est pas. C'est de la sève. Ca se voit, c'est transparent et maman a dit que ça collait... Je savais bien qu'on avait du sang de navet, dans cette famille...

Hipolyte !

Personne ne nous avait dit que, dans notre arbre généalogique, c'était l'arbre, le parent... L'aïeul, quoi !

Il se marre.

 

La mère couvre la petite d'une couverture qui tient mal à cause de la posture des bras. Elle va pour la modifier : sa fille écarquille les yeux de terreur. Les bras sont raides. Impossible de modifier leur position désormais sans les briser. La mère renonce et coince comme elle peut la couverture autour de la petite. Toute la famille renonce au repas.

Le fils, songeur, en aparté :

 

à ses parents :

 


Le père :

Ca ne te fatigue pas, de rester les bras en l'air, petite soeur ?

Toute cette histoire vous a épuisés. Allez vous coucher, je veillerai sur ma soeur.


Tiens, prends ça, on ne sait jamais...

Il lui tend un fusil de chasse.

 

 

scène 5 : les mêmes, au petit matin.

 

Le père sort de la tente et voit son fils qui dort, le dos appuyé contre sa soeur. Il le secoue.

Le père :

Le fils :

Le père :

Le fils :

Le père :

Le fils, à sa soeur :

Le mère, sortant de la tente, échevelée :

Le père :

La mère :

Le père :

Le fils, rigolant :

 

Qu'est-ce que tu fais là ?

Euh... Rien !

Tout s'est bien passé ?

Rien de spécial. Tu devais pas me relayer ?

J'ai dû consoler ta mère. Elle est bouleversée...

T'as pas eu trop peur, cette nuit, petite soeur ?

Et pour l'école, qu'est-ce qu'on va faire ?

Ben, on dira qu'elle est malade !

On va pas pouvoir mentir toute sa vie !

Tu vois comme tu es ! Tu la condamnes déjà !..

Bah, c'est p'têt pas si mal que ça, une vie d'arbre... Pas d'école... Y en a qui durent des siècles ! Faut avoir la peau dure !

Il se frotte et se masse le dos, s'aperçoit qu'il s'est écorché un bras, regarde sa soeur avec attention.

 

Le fils, à son père :

La mère :

 

Papa ! Regarde la p'tite ! Sa peau...

Qu'as-tu fait de ta peau si douce, ma fille ? Réponds ! Mais réponds !

 

scène 6 : les mêmes.

 

La petite, en pensée :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 






Le fils :

 

La mère :

Le père :

 

La petite, en pensée :

La mère :

Maman, si je le pouvais, je te répondrais, mais ne comprends-tu pas que je n'ai plus de voix ? A peine cette sève a-t-elle commencé à monter en moi qu'elle a transformé tout ce qui s'est trouvé à son contact. Mes veines sont devenues des canaux, mon coeur a peu à peu pris place au centre de mon tronc, s'étirant et se durcissant. Mes autres organes ont laissé place à un tissu tantôt spongieux, tantôt ligneux. Mon coeur d'arbre a comblé l'espace entre mes jambes pour prolonger le bloc de mon tronc. Ma peau s'est épaissie et ressemble désormais à celle d'un éléphanteau. Je n'ai plus besoin de cordes vocales, encore moins de ma bouche. Ma pensée à la fois se ralentit et s'éclaircit, ma vue se brouille... Cependant, j'éprouve une symphonie de sensations nouvelles. Je sais que sur ma racine du talon droit, en ce moment exact, monte une fourmi rouge. Je sens que l'eau qui circule en moi est parfumée à l'ortie et à la pimprenelle. Je me souviens qu'il y a une éternité, je détestais, maman, ta soupe d'orties – toute gluante, bah ! Mais j'aimais bien l'odeur des concombres, qui ressemble à celle de la pimprenelle... J'ai les doigts qui fourmillent, je ressens le besoin de m'exprimer pleinement. Différemment...

Papa ! Maman ! Regardez ! Ma soeur fait pousser ses feuilles ! Vous croyez qu'elle va fleurir ?

Arrête avec tes plaisanteries stupides !

C'est vrai ! Regarde donc... Les drôles de feuilles... Je n'en ai jamais vu de pareilles...

J'ai comme une envie d'oiseaux...

Parle-nous, ma petite, dis-nous quelque chose !

 

Un oiseau chante, tonitruant.

 

Le fils :

 

La mère veut prendre le visage de sa fille dans ses mains:

 

Le père :

Regardez ! Une grive ! Sur ses branches, euh... ses bras !

 

Regarde-moi ! Ca suffit ! Assez joué, maintenant ! Redeviens comme avant ! Redeviens ma petite fille...


Elle n'a plus de visage...

 

acte III

 

scène 1 : les parents, le fils dans la salle de séjour de la maison.

 

La mère, à son fils :

 

Le fils :

 


Le père :

Va porter de l'eau à ta soeur. Ne traîne pas, on mange dans cinq minutes.

Maman, c'est ridicule. Elle n'a besoin que de pluie, tu le sais bien.


Obéis à ta mère !

Le fils sort, un arrosoir dans chaque main. Il revient rapidement.

 

Le fils :

Maman ! Elle a fleuri !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Françoise Heyoan - Publié dans : Théâtre
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Mercredi 21 janvier 2009 3 21 /01 /Jan /2009 06:40



LITTORAL


Étendue à perte de vue.

Une légère brume de chaleur, de vapeur, ose les dégradés soyeux :

horizon mouillé de ciel bleu, nuageux de mer bleutée...

ressac brun de sable – mosaïque de coquillages pilés par le temps invisible,

rivage blanc d'écume bouillonnante de force, de joie...

clarté sèche de la plage mouvante et granuleuse,

bloquée par la plaque immobile et sombre du sable saturé d'eau salée... Vaste page d'écriture

pour les enfants dotés d'un bâton, d'une pelle...

pour le labrador couleur sable qui gambade, tirant sa branche, lourd trophée, sur le sol...

pour les mouettes qui s'amusent

à y imprimer leurs doigts, à faire gicler l'eau en aquamarelle, dans leur envol enjoué.


Force minérale,

force animale,

force de l'eau,

force de l'air,

blanc de sel bleu d'embruns transparent de fraîcheur fumant de chaleur prisme de couleurs


Lumière éclatante qui force à fermer les yeux pour mieux fusionner avec le paysauvage,

narines forcées par les assauts marins du vent qui vous ravit pour quelques heures,

pores de la peau contraints à s'ouvrir plus grands pour soutenir la vague fraîche

rendue furieuse par le feu du midi,

ouïe assaillie par l'acharnement fou des rouleaux entêtés

à se jeter sur la rive, sur toi, encore et toujours, sans lassitude, pour les siècles des siècles...

par les cris des baigneurs qui rient de peur en devenant liquide qui va et qui vient,

par ceux des mouettes et des goélands qui hurlent de liberté.


Qui – à part le soleil – peut se fondre dans l'Air et le gouverner aussi Eau qu'eux ?

Quelle voile peut planer aussi sûrement qu'ailes ?


Ambiance marine,

mes racines...



Samedi 1er août

Et voilà ! Mes parents sont partis hier. J'ai écrasé une petite larme sur le bout de mon nez mais je ne me fais aucun souci pour eux. Même s'ils reprennent le boulot, ça ira bien. Quant à moi, il ne me reste plus qu'à me faire dorloter par ma gentille petite tante ! A moi la grande vie !

On a prévu une escapade sur le front de mer ce matin, dans la direction opposée à celle que j'ai pris l'habitude de suivre pour retrouver mes animaux. On, c'est Vincent et moi. Oui, on s'est réconciliés. Surtout depuis qu'il a pris une douche... Mes animaux, je continue à recopier leurs messages consciencieusement, presque chaque jour. J'en ai un plein carnet, maintenant. A gauche, je note la traduction. L'histoire, quoi. En humain, je veux dire... Je n'ai encore révélé mon secret à personne. Et je ne sais pas si je le révèlerai un jour...


Dimanche 2 août

Grâce ! Je crie grâce ! Je ne vais pas me lever aux aurores ce matin. Il m'a épuisée ! Vincent... C'est dingue ! Je suis crevée ! J'en peux plus... Hier, à la ballade, on a parié ensemble qu'on marcherait le plus loin possible le long de la côte. Non seulement on a marché, mais on a aussi beaucoup couru et chaque fois qu'on arrivait à une nouvelle plage, on allait se baigner. Résultat : on est arrivés à la plage des Pins, en en traversant un tas que je n'avais jamais vues. C'était magnifique. Les bosquets du chemin nous griffaient les jambes, les cailloux dissimulés dans le sable nous tordaient les chevilles, on avait oublié d'emporter de l'eau pour boire... Mais la mer vert et bleu, les voiliers éblouissants de blancheur, le phare qui se fondait en pointillés sur l'horizon, les plages et les grands arbres qui les bordaient nous donnaient l'impression d'être au paradis. Quand je suis tombée à genoux sur le sable en criant grâce, Vincent s'est jeté à côté de moi et nous avons roulé en riant jusqu'à la mer pour nous laver. On s'est relevés comme des culbutots, trop lourds et trop saouls pour pouvoir reprendre notre marche. Alors l'estomac de Vincent a poussé un cri déchirant et le mien lui a répondu. On crevait de faim et de rire ! Je ne sais pas quelle heure il pouvait être, mais à mon avis, on avait passé depuis longtemps l'heure du pique-nique ! J'ai regardé Vincent d'un air affolé en hoquetant : ma tante ! Je venais de réaliser qu'elle devait s'inquiéter de ne pas m'avoir vue rentrer pour midi. Quand j'ai imaginé tout le chemin inverse qu'il nous faudrait parcourir pour rentrer, j'ai blêmi. Il me semble que Vincent, malgré son teint bronzé, ne paraissait guère plus vaillant, mais il a joué le type qui trouve toujours une solution, même dans les cas les plus désespérés : C'est pas grave ! Tu connais son numéro de téléphone, à ta tante ? Ben oui, mais on n'avait pas nos portables, on avait juste emporté une serviette pour être libres de nos mouvements... C'est pas grave ! Quand il connaît bien une expression en français, Vincent, ça le gêne pas de la répéter. On va demander aux gens. C'est plein de gens sur la plage...

  • OK, ben vas-y !

  • Quoi ?

  • Vas-y ! je lui ai dit, puisque tu es si malin, vas-y !

  • J'peux pas. J'parle pas bien le français, vas-y toi.

J'ai pris mon air le plus professoral et j'ai insisté :

  • C'est une très bonne occasion d'apprendre ! Vas-y !

  • Mais les numéros, c'est difficile. Je les connais qu'en italien...

Alors là, j'ai eu pitié de lui. Je me suis rappelé que c'était la même chose pour moi, je veux bien apprendre une langue étrangère, mais me souvenir comment ils disent leurs chiffres, c'est trop dur ! J'ai pris un bout de bois sur la plage - c' était une plage complètement inconnue de Kiki – et je l'ai accompagné. Il me regardait de travers, il surveillait surtout mon bâton. Je me demande ce qu'il s'imaginait. Quand il a commencé à bredouiller les chiffres, j'ai trouvé ça si drôle que je l'ai laissé s'embourber un peu. Ses pommettes habituellement brunes avaient pris une jolie couleur rose vif, ses yeux marron foncé me lançaient tantôt des éclairs, tantôt une supplique muette, mais il parvenait à garder son sourire avec les gens. Je me suis approchée, j'ai tracé le numéro de ma tante sur le sable avec mon bâton et tous les visages se sont éclairés d'un seul coup. Ma tante est venue nous chercher en voiture. Elle ne nous a pas trop grondés pour le retard – trop heureuse de nous avoir retrouvés – et elle nous a offert à manger ! On a bu comme dix troupeaux d'éléphants et mangé comme quinze lionnes lâchées dans une réserve d'antilopes.


Mercredi 4 août

Vincent vient tous les jours me voir maintenant. Je le sonde... C'est plutôt à son avantage pour l'instant. C'est pas un frimeur. Et on rit tout le temps. C'est pour ça... Faut voir. Est-ce qu'il est capable d'être sérieux aussi ?


Jeudi 5 août

Je l'ai emmené sur les rochers près du banc de sable. Pour voir. S'il remarque quelque chose... Il s'est assis sur une pierre près de moi. Il s'est tu et il a plus bougé. Alors les mouettes ont recommencé à vivre. Quand elles se sont envolées dans un éclat de rire, de vent et d'embruns, il m'a prise par la main et m'a conduite sur la langue de sable. Il m'a désigné du doigt un emplacement et à son mouvement de tête, j'ai compris que je devais poser un pied là-bas. Pendant que je m'y appliquais, lui s'est déplacé aussi. Nous nous tenions encore à bout de doigt, en équilibre sur un pied, alors il m'a désigné un autre emplacement pendant qu'il sautait à son tour à un autre endroit. Là, il m'a attrapée par les épaules et m'a fait pivoter pour regarder une dernière seconde notre œuvre avant que la mer l'efface. C'était une œuvre commune avec les empreintes des mouettes. J'ai eu la frayeur de ma vie ! Et si j'avais tout écrit à l'envers ? D'habitude, je lisais toujours les messages face à la mer, et s'il me faisait comprendre, lui, le presque bilingue, qu'il fallait les déchiffrer dos à la mer ? Et pourquoi de gauche à droite, et pas de droite à gauche, ou de haut en bas et inversement ? J'étais toute chamboulée...


Dimanche 8 août

Vincent m'a emmenée voir son père. Il y tient. Depuis l'autre jour, où il m'a fait comprendre mon erreur possible, il trouve que j'ai une petite mine. Il trouve que je ne lui parle plus. Il a pourtant essayé un tas de trucs pour me dérider. Il m'a offert des gâteaux, des boissons, m'a chanté et raconté des histoires en italien... Ça, ça m'a plu ! J'ai bien aimé la musique ! Pas l'air... L'air des chansons, je ne m'en souviens même plus. Mais la musique des paroles, des sons de sa langue, du son de sa voix dans sa langue... Je l'ai regardé loin au fond des yeux et on dirait que j'ai un peu compris ce qu'il voulait me dire d'important. Alors ça m'a consolée un peu. C'est pour ça qu'il voulait que je voie son papa. Il voulait qu'il me convainque... D'apprendre l'italien. Avec Vincent. J'ai déjà appris à lire le mouette-anglais, alors pourquoi pas l'italien ? Je leur ai lancé. Ils se sont regardés et ont éclaté de rire. Ça m'a vexée, mais je peux pas vraiment leur en vouloir.


Jeudi 12 août

A quoi ça me servira d'apprendre l'italien ? je lui ai demandé. Au père de Vincent. A comprendre ce que Vincent te dit, à aller te balader en Italie... Ça m' a paru une idée plutôt bonne. J'étais d'accord. Le seul problème, c'est qu'au bahut, sorti de l'anglais, de l'allemand et de l'espagnol, tu trouves plus rien... C'est pas grave. Y a toujours des solutions à tout. Ça, c'est une phrase qui m'a plu aussi. Alors, je me suis lancée. Dans l'apprentissage de l'italien. C'est joli, ça chante et puis ça ressemble beaucoup au français. A l'écrit. Quand Vincent parle avec ses parents, j'ai l'impression de me noyer dans l'océan. Tous les sons se fondent, se mélangent les uns aux autres, et ça fait plus que la mélodie de la mer qu'on entend au loin. Parfois, une mouette crie et son cri s'élève au-dessus du tumulte. Quand c'est le calme-plat, c'est que la famille s'est rendu compte que j'étais médusée... C'est le calme avant la tempête, car alors, on éclate tous de rire.


Lundi 16 août

J'ai emmené Vincent voir Kiki. Sans le lui dire. Sans le prévenir. Pour voir. Il a baraguiné dans sa langue et j'ai compris qu'il parlait du chien. Il m'a entraînée dans la descente de l'escalier en courant. Le chien aboyait et jouait, ours pataud qui tirait toujours une longue perche de bois. Vincent a sorti un ballon de sa poche – un joueur de foot a toujours un ballon caché quelque part ... - et a sifflé Kiki. Aussitôt, l'animal a dressé l'oreille, et s'est approché sans lâcher son bout de bois. C'est seulement quand Vincent a shooté dans son ballon dans sa direction qu'il s'est libéré de son fardeau pour attraper la balle ! C'est la première fois que je me sens heureuse en regardant un match de foot...


Vendredi 20 août

Plus que dix jours à passer ici ! J'ai continué ma collection de signaux de mouettes et de labrador... Ça me fait une longue histoire maintenant. J'ai résolu le problème du sens de l'écriture : ça veut dire la même chose, quel que soit le sens de lecture. Comme dans rotor, par exemple. J'arrive pas à me décider. Est-ce que je la lui montre ou pas ? Et s'il se moquait de moi, Vincent ? Pire... S'il me trouvait cinglée ?


Jeudi 26 août

Je suis en rage ! Et en pleurs ! Je me suis disputée avec Vincent. J'avais commencé à lui parler de mon secret et au dernier moment, j'ai flanché. J'ai pas osé le lâcher... Il m'en veut ! Je sais même pas s'il voudra me revoir ! Et je m'en vais dans quatre jours... Même ma mère m'a disputée ! Elle trouve que je leur donne pas beaucoup de nouvelles. Je vais pas leur raconter ma vie au téléphone, non plus.


Vendredi 27 août

Je suis allée voir travailler le père de Vincent ce matin. Ça m'a fait du bien. Il m'a accueillie chaleureusement, comme toujours. Il m'a dit que Vincent regrettait lui aussi, surtout que je partais bientôt. Alors Vincent est sorti du camion-benne de la ville avec un petit sourire, la tête basse. Je voyais pas ses yeux à cause de la visière de sa casquette. Je lui ai dit que je lui pardonnerais s'il mettait sa saleté de casquette dans la benne. Il a souri en l'enlevant et en la jetant par-dessus bord, au milieu des ordures de la ville. Ses yeux sombres brillaient comme du velours.


Samedi 28 août

J'ai dit à Vincent que je partais après-demain. On s'est dit Aux prochaines vacances ! C'est pas vraiment prévu, mais j'attendrai jamais l'été prochain pour le revoir ! Par contre, ce matin, c'est moi qui l'ai pris par la main pour l'emmener quelque part. On est retournés sur le banc de sable près des mouettes. Je lui ai dit :

  • Mon secret, je vais te le montrer.

  • Ha bon ? C'est un secret qui se montre ? il a répondu...

Je lui ai glissé mon carnet dans la main. Il a ouvert de grands yeux interrogateurs et a commencé à lire.

Par Françoise Heyoan - Publié dans : Nouvelles
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Mercredi 21 janvier 2009 3 21 /01 /Jan /2009 06:25

LITTORAL


Étendue à perte de vue.

Une légère brume de chaleur, de vapeur, ose les dégradés soyeux :

horizon mouillé de ciel bleu, nuageux de mer bleutée...

ressac brun de sable – mosaïque de coquillages pilés par le temps invisible,

rivage blanc d'écume bouillonnante de force, de joie...

clarté sèche de la plage mouvante et granuleuse,

bloquée par la plaque immobile et sombre du sable saturé d'eau salée... Vaste page d'écriture

pour les enfants dotés d'un bâton, d'une pelle...

pour le labrador couleur sable qui gambade, tirant sa branche, lourd trophée, sur le sol...

pour les mouettes qui s'amusent

à y imprimer leurs doigts, à faire gicler l'eau en aquamarelle, dans leur envol enjoué.


Force minérale,

force animale,

force de l'eau,

force de l'air,

blanc de sel bleu d'embruns transparent de fraîcheur fumant de chaleur prisme de couleurs


Lumière éclatante qui force à fermer les yeux pour mieux fusionner avec le paysauvage,

narines forcées par les assauts marins du vent qui vous ravit pour quelques heures,

pores de la peau contraints à s'ouvrir plus grands pour soutenir la vague fraîche

rendue furieuse par le feu du midi,

ouïe assaillie par l'acharnement fou des rouleaux entêtés

à se jeter sur la rive, sur toi, encore et toujours, sans lassitude, pour les siècles des siècles...

par les cris des baigneurs qui rient de peur en devenant liquide qui va et qui vient,

par ceux des mouettes et des goélands qui hurlent de liberté.


Qui – à part le soleil – peut se fondre dans l'Air et le gouverner aussi Eau qu'eux ?

Quelle voile peut planer aussi sûrement qu'ailes ?


Ambiance marine,

mes racines...




                   DES GRIBOUILLIS SUR LA PLAGE



Vendredi 3 juillet

Le premier matin, je m'étais levée tôt à cause de mon impatience. A voir la mer. A la sentir, la respirer dans l'air. La sentir bouger. Me sentir bouger à l'intérieur avec elle. A son rythme. Mais aujourd'hui, je me suis levée tôt exprès. Pour le voir. Le labrador. Ça fait quatre jours que je suis arrivée et il n'y a pas un matin où je ne l'ai pas vu. Je ne sais pas à qui il appartient. S'il est à quelqu'un... Il est de la couleur du sable, plus clair sur le sable mouillé, plus sombre sur le sable sec. Il ratisse toute la plage avec les perches de bois flotté qu'il trouve. Même encombré, il caracole, il court. Peut-être qu'il s'imagine lui donner un coup de main ? Au type assis sur le tracteur. La machine laisse des traces bien propres, bien nettes, et lui, le chien, il n'arrête pas de les raturer !


Samedi 4 juillet

Ce matin, des garçons à casquettes ont joué au foot avec le labrador. Ils se sont lassés avant lui. Alors le chien a repris son travail. Il a l'air énorme. Tu crois qu'il a la taille d'un ours ?


Mercredi 7 juillet

Je me suis risquée à descendre sur la plage ce matin. Je voulais approcher le chien pour mieux me rendre compte de sa taille. Il est gentil. Il s'est laissé caresser. Il est quand même un peu tout fou. Il avançait vers moi avec une grande perche coincée dans sa gueule, elle s'est mise en travers du chemin du tracteur. Le type qui conduisait en a appelé un autre qui l'a appelé à l'autre bout de la plage. Ça les fait rire, les ouvriers. Pour la taille, c'est bien un ours. Enfin presque ! En fait, je préfère rester au-dessus de la plage, derrière le parapet. On voit mieux les gribouillis et les dessins sur le sable.


Jeudi 9 juillet

Aujourd'hui, je n'ai pas trouvé le labrador. Je me suis peut-être levée trop tard. Ou il est peut-être allé récurer une autre plage. Mais j'ai vu d'autres gribouillis. C'était juste un banc de sable qui longeait de grosses roches en bord de mer. Il y avait un banc. Je me suis assise et j'ai fermé les yeux. Un peu frais. Un peu âcre. Ressac insistant, insistant, insistant... J'étais en pleine séance de relaxation quand une mouette a braillé à quelques mètres de moi. Je sursaute. J'ouvre les yeux. Toute une compagnie faisait comme si je n'étais pas là, alors j'en ai fait autant. Ça se promenait par deux, ça caquetait sur les rochers :

  • J'ai trouvé des étoiles de mer délicieuses, ce matin !

  • Ah bon ? A quel prix ?

  • 10 sous, c'est raisonnable, non ?

  • Au prix où sont les choses aujourd'hui...

Pour un peu, je pouvais imaginer leur panier dans une ...main, et leur porte-monnaie dans l'autre. Quand elles se déplaçaient sur le sable, elles s'enfonçaient un peu, comme un tampon qu'on applique sur le papier. Celles qui avaient choisi de se poser sur l'eau avaient droit à un tour de balançoire gratuit. Un nuage a caché le soleil, j'ai frissonné, je me suis levée. Seules les quelques mouettes les plus proches ont voleté de quelques pas pour s'éloigner de l'intruse que j'étais. Avant de m'en aller, je me suis accoudée sur la balustrade et là, j'ai vu... Trente secondes, pas plus... C'était marée montante. Mais je suis sûre que sur le sable, elles avaient écrit quelque chose... Demain, j'y retourne ! Je sais que ça a l'air fou, dit comme ça... Mais j'en suis sûre !


Vendredi 10 juillet

J'ai cru que je pourrais jamais y aller ! Je ne sais pas ce qu'avaient mes parents aujourd'hui, mais ils m'ont mis des tas de bâtons dans les roues. Ils ont commencé par se lever en même temps que moi, en râlant parce que, soi-disant, je les avais réveillés avec tout mon tintamarre. Ensuite, ils ont trouvé à redire sur ma tenue. Il n'était pas question que je sorte à cette heure-là, dans cette tenue, et toute seule ! Qu'est-ce qu'elle a ma tenue, d'abord ? C'est une tenue de vacances à la mer : T-shirt, short, baskets en toile... « On voit tout ton ventre ! » Ben moi, d'où je suis, je le vois pas ! Et qu'est-ce que vous croyez que je fais, depuis que je suis là ? Je vais me promener tous les matins au bord de la mer. « Première nouvelle ! C'est la meilleure ! Et tu peux nous dire ce que tu fabriques dehors à cette heure ? » Il est où le problème ? Je suis pas toujours revenue ? « Mais encore heureux !... » Je ne m'en sortais pas. Heureusement, c'est ma tante, chez qui on habite pendant les vacances, qui m'a sortie de leurs griffes. J'en ai profité pour m'éclipser et courir le long du bord de mer. Je jetais un oeil en passant devant les différentes plages, pour vérifier si mon labrador y était, pas de kiki alors j'ai filé jusqu'aux rochers et au petit banc de sable des mouettes. Un peu avant, j'ai ralenti pour ne pas leur faire peur. Elles n'étaient plus là, mais elles avaient écrit quelque chose près des roches, et la marée montante n'avait pas encore effacé leurs précieuses traces. J'ai ramassé de petits coquillages – très jolis ! - et des petits bouts de verre coloré polis par la mer – enfin, j'ai supposé ! J'ai trouvé une vieille planche blanchie au sel entre les rochers et j'ai recopié l'écriture des mouettes, avec mes petits trésors. Je ne sais pas encore ce que ça veut dire, mais c'est du plus bel effet ! Je vais les coller et les vernir, ça me fera un souvenir.


Lundi 13 juillet

Ça fait deux jours que je n'ai pas pu aller au rendez-vous des mouettes, et quatre jours que je n'ai pas revu Kiki, le labrador. Je ne sais pas si c'est son nom, mais pour moi oui. Ce week-end, les adultes ont insisté pour que je les accompagne en ballade, dès le matin, parce qu'il fait trop chaud en voiture dans la journée. Bon, c'était pas mal. Les vieilles pierres, c'est joli, surtout avec les roses trémières de toutes les couleurs devant ou qui se découpent sur la mer violette tellement elle est bleue. Les expos des peintres, ça m'a beaucoup plu. Je pourrais bien devenir peintre, quand je serai adulte... D'ailleurs, il y a longtemps que j'ai commencé... Chaque fois, je reçois des compliments, mais on ne sait jamais si les adultes sont sincères ou s'ils s'extasient parce qu'ils jugent qu'eux-mêmes ne pourraient pas en faire autant.

J'ai pris une photo incroyable ! Il fallait la prendre, sinon mes copines ne me croiraient jamais si je me contentais de leur raconter ce que j'ai vu. Une voile en plein champ, on ne voit pas ça tous les jours, non ? En fait, le voilier, après être entré dans le port miniature du village, continuait sa route le long d'une rivière en lacets. De loin, on ne voyait plus du tout la rivière. Un effet... Attends ! Comment ils disent, mes parents, déjà ? Surréaliste ! C'est un de leurs mots ! Il faut bien leur en laisser quelques uns, les pauvres...

Pas vu les mouettes, aujourd'hui. Dommage... La dernière fois, je pense qu'elles avaient écrit :

ETOILES DE MER EN PROMOTION

3 POUR 10 SOUS

PAR LA

Ca fait peut-être beaucoup de mots pour peu de signes, mais si ça se trouve, les mouettes écrivent comme les anglais parlent : en raccourci. Après tout, la côte anglaise n'est pas si loin. Ce sont peut-être des mouettes qui parlent le « mouette-anglais » et qui viennent prévenir les françaises ? Tu crois qu'il y en a qui viennent d'Afrique ? Ou d'Amérique ? Là, ce n'est pas grâce à leur langage qu'on pourrait les différencier des anglaises. Peut-être que si ? A cause de l'accent ? Est-ce que ça se voit, l'accent, à l'écrit ?


Mardi 14 juillet

Je suis allée faire un petit tour au bal du village, hier. Ils ont joué des musiques ringardes et s'amusaient beaucoup. Il y avait tellement de monde sur les plages illuminées que les gens pouvaient à peine danser... Je me suis faufilée un peu partout et j'ai surtout gardé des miettes de gâteau pour les mouettes et le labrador. Je sais déjà ce que les mouettes vont inscrire sur le sable, avant de le gueuler à tous les vents :

DEGUSTATION GRATUITE DE LA PETITE OLIANSA ( c'est mon nom)

MIETTES DE GATEAUX

COTE FRANCAISE ( PAS LOIN A VOL D'OISEAU)

D'accord, les plages et les rues hier étaient tellement noires de monde que la famine ne doit pas encore guetter les animaux sauvages du coin, vu tous les déchets qu'on trouve ce matin. Le chien, lui, je ne sais pas ce qu'il pourrait écrire, mais à mon avis, il se dépêchera de tout avaler – même s'il s'est déjà rempli la panse sans moi – avant que d'autres cabots s'avisent de l'aubaine :

OLIANSA C'EST MA COPINE

PAS TOUCHE !

Tu crois qu'il écrirait ça sur la plage, avec ses grandes perches qu'il traîne inlassablement ? Ce serait trop drôle...

Je les ai tous vus aujourd'hui. Mouettes et Kiki. Les ouvriers avaient du boulot. Il y avait des confetti jusque sur la plage. Et sur les trottoirs, dans les rues... On trouvait de tout : cannettes vides, papiers d'emballage, sacs plastique... Je ne suis pas très sûre que les ouvriers s'amusent beaucoup au 14 juillet. Le lendemain, au petit matin, ils entassent les confetti et chaque tas signifie : « Est-ce qu'il y en a encore beaucoup ? Ça va durer encore longtemps ? » Alors le vent de mer se lève et éparpille tous les petits ronds de papier multicolores dans les airs. C'est pour montrer qu'il rit. Ça ne fait pas rire du tout l'ouvrier qui court après en jurant, les rassemble encore et s'apprête à les ramasser quand, cette fois, le vent de terre, qui s'était sournoisement engouffré dans une ruelle, arrive et souffle sur le tas qui se disperse jusqu'à la plage, où Kiki aboie et saute après chacun d'eux jusqu'à ce qu'ils retombent. Alors, l'ouvrier le regarde jouer et m'adresse un clin d'œil avec un petit sourire : « A chacun son boulot ! »


Lundi 20 juillet

J'étais trop occupée cette semaine pour écrire dans mon journal. C'est pas grave ! Ce que j'ai fait était important aussi. J'ai emporté un carnet à dessin ( pas trop grand) et j'ai dessiné le portrait de Kiki, celui des mouettes, mais surtout leurs graffiti sur la plage ou sur le banc de sable. Je crois que j'ai à peu près réussi à reconstituer ce qu'ils racontaient.

Le premier jour où j'avais apporté mon carnet, les mouettes paraissaient excessivement agitées. Contrariées, même. Alors, j'ai vu un goéland argenté se faire briller en se posant sur les vagues, juste devant elles. Là, elles ont fait plusieurs allées et venues sur le banc de sable. Elles s'éloignaient et revenaient deux par deux ou en petits groupes sur les rochers et ça discutait sec ! Elles ont profité d'une bourrasque de vent pour s'envoler tandis que Monsieur le Goéland ne bougeait pas une plume, impassible. J'étais effarée devant les gribouillons qu'elles avaient laissés sur le sable... Quelle confusion ! Elles avaient tellement mêlé leurs traces et piétiné le tableau qu'il était devenu carrément illisible ! Alors la mer s'est chargée du nettoyage. Une grande caresse et hop ! Le sable est redevenu lisse comme une serviette-éponge. Mais les mouettes ne s'étaient pas beaucoup éloignées. Elles sont revenues, à quelques unes, corriger leur premier jet et inscrire l'essentiel de leur pensée sur le sable. Là, armée d'un crayon, j'ai noté rapidement mais avec soin le message, avant qu'une nouvelle vague l'anéantisse. Rassurez-vous, je leur ai dit, vos efforts n'auront pas été vains ! Et je les ai saluées de la main tandis qu'elles s'éloignaient vers le large. Quand j'ai baissé les yeux pour voir où en était notre goéland, je me suis aperçu qu'il avait disparu. Songeuse, j'ai repris ma promenade en bord de mer. Les aboiements de Kiki m'ont avertie qu'il était là. Le tracteur avait déjà tout aplani le sable de la plage mais le labrador avait bien fait son travail. De grandes saignées apparaissaient, de-ci de-là, et racontaient leur propre histoire. Je me suis empressée de les consigner dans mon carnet. Mes parents m'ont trouvée incroyablement sage après ça. Ça cache quelque chose ! C'est ce qu'ils n'ont pas arrêté de me répéter mais je suis restée aussi digne que le goéland argenté. J'étais occupée ! J'avais une histoire à reconstituer, moi ! Je ne passais pas mes journées à de futiles occupations comme dépenser de l'argent ( loisir favori de ma mère) ou faire le dauphin dans l'eau ( occupation favorite de mon père) ou faire le lézard sur le sable ( deuxième occupation favorite des deux) !


Mercredi 21 juillet

Revu ni le chien ni les mouettes. Je crois qu'ils me laissent du temps pour réfléchir à leurs messages... Les adultes ont fait connaissance avec des gens du coin. Ils les ont invités à l'apéro à midi. Il paraît qu'ils ont un fils à peu près de mon âge. Pourvu que ce ne soit pas un fan de foot !


Jeudi 23 juillet

Raté ! C'est un joueur de foot ! Mais son père, je le connais ! Ils en sont pas revenus, mes parents, quand ils ont vu qu'on se connaissait déjà ! Salut, la petite matinale ! Il a fait, avec un grand sourire, alors j'ai répondu avec aussi un grand sourire accroché à mes oreilles et plein de lumières de toutes les couleurs dans les yeux, pour lui rappeler les confetti : Ca y est ! T'as enfin fini de les ramasser, tes confetti ! Eh oui ! C'était lui, l'ouvrier qui nettoyait la rue le lendemain du 14 juillet. Mes parents ont voulu tout savoir mais y avait pas grand-chose à dire, en fait. Il est italien d'origine et son fils, il parle pas beaucoup français. Alors, ils m'ont demandé de l'aider. Je trouve qu'il se débrouille plutôt bien... Et malgré sa casquette et sa passion du foot, il est pas si mal...


Mardi 28 juillet

Bientôt la fin du mois de juillet ! Ça va faire presque un mois que je suis là. Mes parents rentrent à la maison mais je reste encore un mois chez ma tante ! Trop chouette !

Ce matin, j'étais allée me balader jusqu'à la place du marché, et là, j'ai vu le père de Vincent – l'Italien – qui installait des barrières pour les stands avec des animaux. Comme je regardais, plutôt intéressée, son fils nous a rejoints. Il nous a présentés à des agriculteurs et on s'est mis à les aider. On a aidé à faire descendre des poulains et leurs mères des camions, on leur a donné du foin et de la paille pendant que les propriétaires allaient remplir des seaux d'eau. Ils avaient prévu une journée caniculaire. Malgré leur soin de beauté – un produit noir et visqueux censé repousser les mouches, et qui pue à trente mètres – les pauvres bêtes n'étaient pas en paix avec les taons qui s'évertuaient à les rendre folles. J'avais ma bombe contre les piqûres d'insectes dans mon sac, alors je ne me suis pas démontée. J'ai demandé à Vincent de tenir fermement les licols pendant que je traquais les taons avec ma bombe. Au début, les chevaux étaient apeurés, mais ils ont vite compris que je les soulageais et ils se sont rapidement calmés. On m'appelle comment, depuis ce triomphe ? L'ensorceleuse... Méfiez-vous si vous me rencontrez dans la rue ! En tout cas, le coup de la bombe ou de l'ensorceleuse, comme vous voudrez, ça ne marche pas avec tout le monde. Vincent m'a fait la gueule toute la journée ! Il paraît que c'est à cause de moi qu'il pue le produit anti-mouches ! C'est de ma faute à moi, s'il s'en est collé partout en tenant les chevaux ? Vue l'odeur, ça m'arrange plutôt, à vrai dire, qu'il ne cherche pas le rapprochement...

J'ai essayé de mener ma petite enquête sur Kiki. Les gens ont peut-être vu un labrador jouer une fois ou l'autre sur la plage, mais rien ne dit qu'il s'agisse du même et ils ne savent rien de lui. Mystère et boule de gomme !

Par Françoise Heyoan - Publié dans : Nouvelles
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Mercredi 21 janvier 2009 3 21 /01 /Jan /2009 06:22

Terre lumineuse


V



Génésia pouvait avoir douze ans. Elle habitait une ferme à l'écart. Le torrent où elle puisait l'eau chaque matin pour les besoins de la maisonnée était limpide comme un cristal de roche. Il recelait en son fond une belle couche d'argile plus fine que le sable le mieux tamisé, plus douce que les caresses de sa mère, plus glaciale que la neige qui recouvrait la montagne chaque hiver. Cela ne l'empêchait pas d'y tremper les pieds tous les jours pendant la belle saison. Elle jouait à y rester le plus longtemps possible. Ses pieds et ses chevilles en sortaient écarlates et brûlants comme les braises du foyer.

Elle entendit les cris joyeux de sa petite soeur qui l'appelait. Biscotte eut tôt fait de la rejoindre. On l'avait surnommée ainsi parce qu'elle était si mignonne qu'elle faisait craquer toute la famille. Elle sauta dans l'eau près de sa soeur, rit au chatouillis de l'argile et du courant entre ses orteils et ressortit aussitôt en poussant des hurlements de douleur mêlés au rire :

- Elle est froide ! Comment qu'tu fais pour rester si longtemps ? s'exclama t elle, admirative.

Génésia riait aussi. Les deux soeurs s'entendaient bien, si l'on excluait quelques échauffourées vite résolues car la grande était toujours la plus forte. Biscotte remplit les deux bidons à la source pour aider son aînée. Elle se sentait parfaitement capable elle aussi de subvenir aux besoins de la famille. Elles rentrèrent en tanguant sous le poids, pieds nus sur les cailloux comme dans l'herbe, évitant soigneusement les chardons et les orties.

Soudain, Biscotte laissa tomber sa charge brutalement. Le bidon ne se vida pas mais resta

debout, oscillant. La petite se frottait le bras avec une grimace proche des pleurs :

- Ouh ! C'est une babeille qui m'a piquée !

- On dit une abeille, combien de fois faudra t il que je te le dise ! Fais voir... Ce n'est pas une abeille, il n'y a pas de dard. Regarde...

La petite obéit puis attendit la suite.

- C'était sans doute une guêpe ? Comment était l'insecte ?

- Sais pas ! L'ai pas vu...

Réprimant un sourire, l'aînée se pencha vers le sol pour cueillir une feuille de plantain. Qu'il s'agisse d'une piqûre d'insecte ou d'ortie, l'effet serait le même. Elle froissa la feuille avant de la tendre à la petite :

- Tiens ! Tu vas voir que tu sais te soigner toute seule, comme une grande. Frotte cette feuille sur la piqûre...

Biscotte s'exécuta, un peu inquiète d'avoir encore plus mal. Elle s'aperçut qu'il n'en était rien et courut aussi vite qu'elle le put vers la ferme, balançant des gerbes d'eau de tous côtés.




Sirka ne regrettait pas sa décision. Sa femme Noémie, originaire du Jura, venait de perdre son père qui exploitait la petite ferme où ils vivaient désormais. Ils permettaient à Julie, la mère de Noémie de rester chez elle en reprenant l'exploitation à leur compte.

Il s'apprêtait à aller récolter les patates quand il vit ses filles revenir du torrent. Elles confièrent à leur mère les bidons d'eau et voulurent accompagner leur père.

- Ce n'est pas aux filles à faire ce travail, bougonna Bernard, le plus jeune frère de Noémie qui allait sur ses quinze ans. Et c'est rien que des bébés !

Les filles commençaient à protester vertement quand la grand mère pointa son nez à la fenêtre de l'outau.

- Laisse donc les filles aider leur père, mon gars, et va plaisser la haie du pré des Sapins. J'ai vu qu'il y a des trous dans la clôture là bas d'dans. Il manquerait plus que les vaches se mettent à battre la campagne...avec le lynx qui rôde autour !

Le jeune garçon était le petit dernier de Julie. Ses deux fils aînés étaient partis à la ville, un comme boulanger, l'autre comme colporteur. Celui là, quand il revenait à la maison, c'était la fête. Toujours un petit cadeau pour tout le monde ! Bernard, le petit, voulait reprendre la ferme derrière son père... Mais c'était son beau frère qui la lui avait ravie sous le nez... Julie savait bien que c'était le sentiment de son garçon. Mais elle savait aussi qu'ils pourraient s'associer tous les deux d'ici quelques années, aussi ne se faisait elle pas trop de souci pour lui.


Génésia regarda s'éloigner le garçon d'un air rancunier. Il ne savait que l'humilier et la gronder, celui là. Vivement qu'il parte comme ses frères ! A vrai dire, elle n'avait rien contre ses oncles qui étaient des hommes, mais celui là s'ingéniait à lui gâcher ses moindres plaisirs. Elle jeta un coup d'oeil à son père qui lui sourit, ce qui lui fit oublier d'un seul coup tous ses ressentiments.

Lorsque Génésia se présenta une fois de plus devant Dieu, elle sut que l'Elément qui la guiderait dans sa prochaine vie serait la Terre. C'est pourquoi elle fut bien surprise quand elle s'aperçut que sa nouvelle famille serait Bretonne, au pied de l'océan...




- Génésia, tu m'entends ? cria grand père en se retournant dans le vent salé pour que sa voix porte vers elle.

La petite sortit de sa rêverie. Elle courut vers le vieil homme.

- Oui, Sarükamoi, tu me parles ?

Ils s'exprimaient tous deux en Breton, leur langue natale.

- Tu vois ce beau bouquet de gazons d'Olympe, là, sur la falaise ?

La petite hocha la tête. Elle sut tout de suite ce que son grand père lui proposait : en cueillir pour grand mère et sa mère.

- J'y vais !

Elle caressa les pétales roses qui formaient une boule élégante et illuminaient le rocher austère. Quand elle revint vers la carriole, Barboteux le trait breton grimpait déjà dans le chemin, loin du sable de la plage. La chaumière qu'ils habitaient faisait face à la crique, mais ses prés en contre bas n'échappaient pas aux inondations des solstices. Seuls quelques arbres rachitiques les protégeaient du vent du large qui s'engouffrait par mauvais temps dans le goulet. Les pommiers à cidre se situaient dans une parcelle proche du village, abritée des vents dominants par une haie.

Les femmes accueillirent la petite avec des cris de joie et des baisers pour son beau bouquet. Tandis qu'Aliensa, sa grand mère, arrangeait les fleurs dans un vase qu'elle disposa au milieu du vaisselier, Génésia précisa :

- C'est pas moi ! C'est Sarük qui y a pensé...

Les deux femmes échangèrent un coup d'oeil complice, puis Triska sa mère reprocha à haute voix :

- N'appelle pas ton grand père ainsi ! Nous te l'avons déjà dit !

- On parle de moi ? s'informa t il comme il rentrait après avoir dételé Barboteux.

- Oh ! Tu as déjà fini ? Je voulais t'aider...

- Je t'ai laissé le meilleur, répondit il à la petite, cours le bouchonner et rentre le à l'écurie. Tu lui donneras son foin. Pas de picotin, hein ?

- Non, non, ne t'inquiète pas ! Elle courait déjà. Le picotin, c'est avant le travail. Le foin, c'est pour après... Ainsi répétait elle les leçons de Sarük qu'elle ne se résoudrait jamais à appeler autrement, malgré les remontrances des deux femmes. Elle aimait trop son nom !




Le père louait ses bras de ferme en ferme et travaillait pour la ville en piochant les mauvais cailloux d'un mauvais chemin qu'il s'efforçait de tracer avec d'autres ouvriers. Ils levaient plus souvent le coude que la pioche :

- Pour tenir le coup, y qu'ça d'bon !

Et ils se rinçaient le gosier tout sec de la poussière des travaux éreintants à même le litron de cidre qu'ils avaient eux mêmes fabriqué.

Quand il rentra ce soir là, comme tous les autres soirs, il tenait à peine sur deux pattes. La petite, qui n'était pas encore couchée, ne l'avait pas vu depuis plusieurs jours. Il lui sembla encore plus maigre qu'àl'habitude. Si maigre qu'on se demandait s'il y avait bien quelque chose sous ses guenilles raides de sel et de poussière.

Il ne se fit pas servir la soupe mais une bolée de cidre et comme sa femme protestait mollement, il se fâcha, attrapa le litre et le vida au goulot d'un trait. Il voulut la frapper mais dans son élan, s'étala et s'endormit tout de go.

- Si c'est pas malheureux... gémit Sarük. Puis, s'adressant à sa femme : emmène la petite. Qu'elle ne voie pas ça ! Et à sa belle fille : aide moi. On va l'emporter à l'écurie. Il est pas dans un état pour le coucher dans un lit chrétien.



Cependant, Génésia tâchait de se retouner pour suivre la scène, alors que sa grand mère l'entraînait dans sa chambre. Elle l'aidait à passer sa chemise de nuit tout en essuyant furtivement les larmes qui dégoulinaient sur ses joues. La petite voulut la consoler :

- Te cache pas, Aliensa. Moi, j'ai pas envie de pleurer. Je vous aime, toi, maman et Sarük, et je trouve qu'on a une vie merveilleuse dans notre maison, avec Barboteux. Pas toi ?

- Et ton père, tu l'aimes ? demanda la grand mère en souriant à travers ses larmes.

- Je sais pas. Il me parle jamais. On dirait qu'il me voit pas... Tu crois qu'il sait que je suis là ?

Stupéfaite, Aliensa ne trouva rien à répondre. La petite continua :

- C'est pas grave. Je suis trop petite pour qu'il me voie. Il pourrait me voir quand il se couche par terre, mais à ces moments là il dort déjà. Peut être que quand j'arriverai à sa hauteur, il me verra. Tu crois ?

- Sans doute, ma petite fille...

- Faut pas pleurer, toi, ni maman, ni Sarük. Quand il est pas là, on est bien ensemble. Pourquoi il revient ?

Aliensa coucha Génésia et quitta sa chambre précipitamment.



Génésia, après les vacances d'été, reprit le chemin de l'école, son cartable sur le dos, ses galoches à la main pour ne pas les user. Elle ne les chausserait qu'à l'arrivée.

Un soir d'hiver où la nuit la surprit à son retour de l'école, fatiguée, elle s'endormait presque en marchant de travers. Elle trébucha, tomba dans le fossé et poussa un cri. Quelque chose de mou gisait là. En s'appuyant dessus pour se relever, elle sut qu'il s'agissait d'un homme. Il empestait l'alcool. Elle lacha son sac d'écolière pour courir plus vite.

- Maman ! Sarük ! Au secours !

En cherchant à la calmer, ils réussirent à comprendre qu'elle avait fait une mauvaise rencontre dans un fossé. Sarük alluma des torches et les emporta à bord de la carriole où il s'était hâté d'atteler Barboteux. Tandis qu'Aliensa tentait encore de rassurer la petite, lui et sa belle fille se rendirent sur les lieux. Ils trouvèrent sans peine l'homme étendu dans le fossé. Ils constatèrent à la lueur vacillante des flambeaux ce qu'ils savaient déjà : l'homme n'était autre que le père de la fillette.

Sarük était encore solide. Il réussit à porter son fils jusqu'à la charrette et demanda à sa bru de l'aider à le hisser dedans. Ils rentrèrent sans un mot.

L'homme mourut dans la nuit, sans avoir repris connaissance.

Pour la première fois depuis bien longtemps, il fut couché dans son lit de chrétien. Le recteur fut appelépour l'extrême onction. Génésia voulut veiller le mort en compagnie de sa grand mère. Comme elle avait appris à prier, elle murmura à la seule intention de Dieu :

Merci mon Dieu d'avoir fait mourir mon papa. Plus personne ne sera malheureux à cause de lui dans notre maison. Maintenant, c'est à Toi de prendre soin de lui, et comme Tu peux tout à ce qu'il paraît, ça Te sera beaucoup plus facile qu'à nous...



Quand Génésia fut en âge de se marier, elle choisit un boulanger qui ne buvait que de l'eau et ne mettait pas d'alcool dans les babas au rhum, juste du thé parfumé et très fort.

Génésia avait appris la peinture, et tandis que sa mère tricotait la layette de leur futur bébé, elle touillait ses mélanges de couleurs pour essayer d'attraper la lumière.

Par Françoise Heyoan - Publié dans : Nouvelles
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