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02 Aug

10. A Brûle-Pourpoint - Etre aux fruits*

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles

 

Cateline eut bien du mal à trouver le sommeil. Dès qu'elle fermait les yeux, c'était pour voir un immense renard des sables dont les traits n'étaient autres que ceux de son fils Orféo. Il se modifiait sans cesse suivant le vent chaud et fou du désert et finit par ouvrir une gueule béante à la noirceur effrayante dans laquelle elle basculait pour y chercher le père de ses enfants. Mais elle tombait sans fin pour se réveiller d'un haut-le-cœur qui la submergeait d'angoisse et la laissait hors de souffle.

 

 

 

 

Dès lors, elle ne songeait plus que les yeux ouverts. Ils avaient vécu une terrible catastrophe. Ils avaient pourtant l'habitude des tsunamis dans la région, mais celui-ci fut un véritable mur liquide menaçant qui touchait au ciel et s'effondra d'un coup de colère sur le monde. Sur son monde. Et celui d'Orfeo, tout juste âgé de trois ans à l'époque. D'où lui venaient ces souvenirs de désert de sable ?... Alors que les survivants pensaient avoir déjà vécu l'apocalypse, le réacteur nucléaire de la centrale de la région avait explosé. Bien qu'à plus de trente kilomètres de là, ils avaient entendu l'énorme souffle dans la nuit et vu le ciel s'embraser de rouge sang. Alors, sans attendre l'avis officiel de ce qu'il restait des autorités du pays, ils avaient fui, le plus loin possible... On les avait parqués pour leur sécurité dans un centre pour réfugiés. Puis, des mois plus tard, alors qu'elle pensait devenir folle à tourner en rond dans ce gymnase aménagé pour la circonstance, alors qu'elle pleurait toujours son époux, alors qu'elle ne supportait plus de voir tous ses voisins d'infortune dans leur malheur quotidien, et encore moins d'être vue à chaque instant ou presque de sa misérable journée... on leur avait annoncé qu'ils pouvaient revenir au village... en ruines, mais désaffecté !...

 

 

 

On les avait conduits en camionnettes, et à l'approche du village rasé, une montagne de débris ! Ils avaient cherché... cherché... cherché... les proches. Les disparus. Mais les gardes les avait découragés de continuer. Des fouilles systématiques avaient été effectuées. Ils pouvaient faire confiance au gouvernement. Ah oui ? Parce qu'après la fin du monde, il existe encore un gouvernement ? Ils s'étaient regardés, incrédules, et les plus fragiles avaient conservé un regard ancré au sol, comme s'ils pouvaient en sonder les profondeurs tombales. A chacun de leurs pas, ils risquaient de se blesser avec une planche brisée, une pierre à l'angle inhabituel, un morceau de ferraille dressé sournoisement, et leurs jambes se couvraient d'une boue nauséabonde et malsaine.

 

 

 

Avec les survivants ( quel mot horrible !...) de son quartier, ils s'étaient réunis tout naturellement, rapprochés serait plus juste. Comme si se tenir les coudes ne suffisait plus. Ils s'étaient joints, serrés en groupe, épaule contre épaule, dos contre dos, tête contre épaule, hommes et femmes indifféremment mêlés, et ils avaient pleuré, là, les enfants au milieu d'eux, comme pour leur faire un rempart tardif, mais impérieux, de leurs corps. Quand ils n'eurent plus de larmes, ni de soupirs, leurs regards vides qui n'osaient plus se croiser se levèrent et affrontèrent ceux des autres. Ils y lurent la même soudaine détermination. Celle de se relever, eux aussi, comme leurs regards pourtant vacillants. Celle de se confronter de nouveau à la vie. D'oser vivre, même s'ils n'étaient pas bien sûrs d'en avoir encore le droit... Alors, certains d'entre eux, pas les plus forts, pas les plus forts en gueule cependant, prirent la parole, comme on adresse une prière. Prirent la parole pour oser reconstruire. Et les cases surgirent des flancs de la montagne, pour ne plus jamais laisser à la mer le droit d'anéantir leur vie, leurs êtres chers, leur foyer...

 

 

Cateline repassait tout cela dans son esprit, en larmes silencieuses dans le noir. Elle repoussait de toutes ses forces l'image d'Ortensio. Elle n'était pas certaine d'avoir raison d'aimer à nouveau. D'ailleurs, aimait-elle vraiment ? L'amour existait-il encore, en dehors de ses sentiments inaltérables pour ses enfants, de son attachement à ses amis ? Elle ne supporterait pas de perdre une nouvelle fois un compagnon de vie. Elle ne supportait pas d'être sans nouvelles de lui. Comme elle était sans nouvelles d'Oryan, le père de ses enfants. Tout le monde avait conclu à sa disparition. Disparu ? Où ? Dans les flots ? Par les radiations ? Dans les débris ? Où ? Où ?...Le plus intolérable était son espoir. Et s'il était encore vivant ? Et si, par miracle, il avait pu s'en sortir ? Mais où ? Où était-il ?

 

 

 

La nuit n'en finissait plus de la rattraper. De la cerner. De la torturer. Elle s'était pourtant promis de ne plus jamais se laisser dominer par l'angoisse comme par le passé, comme à présent. Cette interminable nuit la rendait folle ! Elle décida de se lever, elle ne pouvait plus rester sans rien faire sous les assauts de ses fantômes. Elle sortit pour apercevoir une lune qu'elle savait présente pour toute la planète. Elle lui adressa une prière muette et se joignit à tous ceux qui, tourmentés par leurs terreurs comme elle, adressaient une prière à qui bon leur semblait, pour soulager leur peine. Un souffle, un soupir qui ressemblait à un sanglot souleva sa poitrine et fit trembler ses épaules, suivi d'une longue expiration qui lui rendit un certain calme intérieur. Elle remercia la lune, l'air frais qui lui essuyait ses larmes, la douceur de la montagne qui la protégeait, elle et ses enfants, la fermeté de la terre, qui les portait et leur apportait la sécurité dont ils avaient tant besoin.

 

 

 

* Être aux fruits ; expression italienne : essere alla frutta ; être au bout du rouleau.

 

 

 

02/08/12

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