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02 Aug

11. A Brûle-Pourpoint - Saisir l'occasion par les cheveux*

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles

 

 

Ortensio résolut rapidement le souci de débarquer les balles du fond de la cale et de les transporter au hameau. Il avisa deux-trois adolescents qui erraient sur les quais, désœuvrés, hébétés par une mauvaise nuit, en attente d'une vague embauche et leur demanda s'ils voulaient profiter de quelques pêches et melons qu'il avait rapportés de son voyage. Les habitants de l'île manquaient cruellement de produits frais et les jeunes ne se le firent pas dire deux fois.

 

 

 

Ils arrivèrent au hameau alors que le soleil se dégageait à peine du Clocher. C'est ainsi que tous les survivants nommaient à présent le sommet de leur montagne protectrice. Il se retourna vers les jeunes gens et leur proposa de souffler tandis qu'il allait voir s'il trouvait quelqu'un d'éveillé. Il aperçut Cateline sur le pas de sa porte et vit aussitôt qu'elle avait pleuré. Elle semblait respirer profondément. Un craquement de brindille alerta la jeune femme qui le reconnut et s'élança pour lui sauter au cou. Il la serra très fort, ému de la retrouver mais surtout de sentir sa peine qui la faisait trembler involontairement... Ils prirent leur temps avant de se raconter les derniers événements de leur vie si vulnérable et si forte à la fois.

 

 

Il revint avertir les garçons qu'ils pouvaient déposer sans bruit leur charge dans la case de Cateline. Ses enfants dormaient encore. Elle prépara aux adolescents fatigués un petit déjeuner digne d'un roi. Ils en avaient les yeux pétillants, ce qui n'avait pas dû leur arriver depuis longtemps ; la remercièrent d'un hochement de tête et découvrirent des dents prêtes à dévorer la montagne... Elle s'éclipsa avec Ortensio.

 

 

Ils montèrent vers les alpages, se tenant la main, se télescopant à plaisir, riant, souriant à l'amour qu'ils pouvaient lire dans leurs yeux tendres et sérieux. Elle adorait qu'il joue avec une mèche de ses cheveux, qu'il murmure n'importe quoi à son oreille, qu'il y accroche une fleur, puis deux... Il se mit à en tresser d'autres et l'en couronna. Elle était belle, émouvante, dans la lumière naissante de l'aube, rayonnante comme l'astre qui se levait dans le cœur du jeune homme. Ils s'autorisèrent à laisser leurs corps éclater de rire près d'un torrent chuchotant la chanson de leur amour sensible et doux comme leur peau.

 

 

Ils dormaient sur l'herbe lorsqu'ils entendirent des rires et aussitôt après, ils reçurent le choc des enfants de Cateline qui se jetaient sur eux en hurlant de joie. Ils roulèrent tous ensemble, jouèrent, à bout de souffle, se poursuivirent, s'arrêtèrent, recommencèrent jusqu'à plus soif. Alors, ils se laissèrent tomber près du torrent pour s'y désaltérer longuement. En effet, depuis quelques semaines, on leur avait permis de consommer de nouveau l'eau de la montagne. Ils allaient même pouvoir se mettre à cultiver la terre, comme avant... Chacun rêvait déjà de son potager... Les bonnes nouvelles allaient bon train. Enfin !...

 

 

Ils rentrèrent éventrer sans façon les balles qu'Ortensio avait rapportées de l'Outre-Ville. Ils avaient appelé tous les autres. Même les adolescents étaient restés pour l'événement... Et celui-là n'avait rien d'inquiétant ! Après l'effervescence de la découverte, après que les vêtements avaient été étalés partout où il y avait de la place, suspendus aux épaules de l'un ou l'autre, après que les tissus avaient enveloppé les meubles, se superposant... un silence ému s'installa. Chacun s'immobilisa et on demanda une nouvelle fois à Ortensio de raconter son épopée pour tous ceux qui n'avaient pas entendu le début, ou qui en avaient manqué une partie.

 

 

On sourit et on rit à l'évocation de la femme qui lui laissa sa place, fatiguée des contraintes du voyage ; à l'allure que le jeune homme détrempé par l'orage devait présenter à la vendeuse du magasin... Enfin une revanche sur le déluge !... Chacun admira l'intelligence et le courage d'Ortensio lorsqu'il tendit son bon de commande à l'employée.

- C'est pas du courage, je vous assure ! J'étais complètement déstabilisé, je ne me rappelais plus l'adresse où je devais me présenter... C'était seulement de l'inconscience !...

Cateline se pencha pour l'embrasser.

- Vous êtes sûrs que tout ça, c'est pour nous ? Qu'on va pas avoir d'ennuis ? Les gens qui attendaient cette livraison...

- La seule qui pourrait avoir de vrais ennuis, à mon avis, c'est la vendeuse qui n'a pas vérifié à qui elle fournissait la marchandise ! Mais comme elle ne sait rien de moi, elle ne risque pas de me retrouver !...

- C'est pas sympa pour elle ! grinça Ambra qui n'avait guère apprécié l'intimité évidente des deux autres.

Un frisson parcourut l'assemblée. Le père de l'adolescente lui intima de se taire.

- C'est vrai, approuva Ortensio. Mais je n'ai rien prémédité, et je ne pense pas qu'elle perdra son travail pour...

- Qu'est-ce que t'en sais ? insista la jeune fille, désagréable.

 

 

Cateline se dit que le moment était peut-être venu d'aller lui parler. Elle se leva et s'avança dans sa direction mais la jeune fille s'enfuit. La maîtresse de maison se dirigea alors vers les parents d'Ambra et ils discutèrent un bon moment en a-parte. Personne ne s'aperçut que l'un des adolescents porteurs suivit la jeune fille hors de la case.

 

 

- Comment on va faire pour se partager tout ça ? demanda tout à coup Raffaela, l'amie d'Ambra qui avait si bien su l'apaiser, le soir où elle avait amené les policiers au hameau.

Les sourires illuminèrent les regards et chacun se mit à palabrer à bâtons rompus jusqu'au milieu de la nuit. Cateline dormait déjà sur l'épaule de son ami, le petit Orfeo installé au creux de ses genoux, tous deux souriant dans leur sommeil.

 

 

 

* Saisir l'occasion par les cheveux ; expression allemande : die Gelegenheit beim Schopf ergreifen ; saisir la balle au bond.

 

 

02/08/12

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Mes contes, mes poèmes, mes calligraphies, mes dessins, mes peintures ( aquarelle, encre de Chine...), aïkido...