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06 Aug

12. A Brûle-Pourpoint - Sur mesures

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles

 

Ce dimanche-là, Ortensio passa sa journée à imaginer et dessiner des tenues pour chacun des habitants du hameau... On venait le trouver tour à tour, lui indiquer quels modèles on aurait souhaité recevoir parmi ceux qu'il avait rapportés de l'Outre-Ville, comment les modifier pour les personnaliser ou quels tissus on aurait voulu pour tel style de vêtement...

 

 

 

Rires, chuchotements, conciliabules, frottements des sandales sur le sol lorsque les habitants du hameau, tous âges et sexes confondus, l'un après l'autre, mimaient un défilé et tournaient sur eux-mêmes ; déambulaient dans un mince couloir délimité dans la pièce bondée... avec une vraie simplicité ou une parodie d'élégance burlesque, devant un semblant de miroir. Tout était prétexte à déclencher des accès de gaîté, des discussions passionnées, et soudain... Le silence... lorsqu'il revisitait un modèle sur le papier avant de le soumettre aux intéressés ; tandis que d'autres se penchaient par-dessus leur épaule pour mieux voir, jusqu'à faire perdre joyeusement leur équilibre au groupe instable des curieux.

 

 

 

Cateline l'assistait tout en l'observant, étonnée de la maîtrise qu'il affichait sans même qu'il s'en rende compte ou s'en soucie. Il se faisait plaisir, et communiquait ce plaisir aux autres, c'était tout. Elle se contentait de donner son avis quand on le lui demandait, et surtout, de tenir la comptabilité des ensembles et des coupons qui plaisaient aux uns ou aux autres, afin d'éviter ou de résoudre les litiges de la manière la plus juste possible. L'important était que chacun puisse se déclarer satisfait de ses choix, au final. Ça n'était pas toujours simple mais la bonne humeur ne laissait aucune place aux éclats de voix ou aux déceptions moroses... D'ailleurs, elle était elle-même secondée de bonne grâce par quelques volontaires qui la tiraient bien souvent d'affaire, lorsque l'énervement ou les tiraillements et la fatigue semblaient gagner du terrain.

 

 

 

Toutes les petites mains se mirent à voleter dès les premiers dessins définitifs d'Ortensio, qui devait encore leur donner quelques explications supplémentaires lorsque les croquis manquaient de précision. Il semblait nager dans ce monde comme s'il y fût né. Jamais débordé, jamais agacé, toujours disponible, détendu, souriant... On eût dit que la case avait toujours abrité une Maison de couture... En effet, dans les balles du magasin, on avait aussi trouvé toutes sortes d'ustensiles, outils, dentelles, rubans et autres merveilles qui faisaient tellement défaut ici, jusqu'à cette manne providentielle !... Ainsi, parfois, n'entendait-on plus que le son chantant de quelques hardis coups de ciseaux...

 

 

Ce fut dans un tel moment qu'une silhouette inconnue fit son apparition sur le seuil de la case de Cateline. Personne ne s'en aperçut tout d'abord, mais Elsiora leva la tête dans cette direction et reconnut la femme qui s'encadrait sans bruit dans la porte. La fillette s'écria :

- Regarde, maman ! Elle est là, la dame, tu sais !...

Cateline n'eut que le temps de relever une mèche de cheveux et s'immobilisa, sidérée. Il faut bien avouer qu'elle l'avait complètement oubliée, celle-la !...

 

 

- Bonjour ! fit la nouvelle arrivée à la cantonade.

Cateline fit un effort pour se dégager du groupe où elle était imbriquée, enjamba des tissus pêle-mêle sur le plancher et tenta de se libérer des fils qui l'empêtraient et lui tiraient la jambe en arrière ou se collaient à ses doigts comme par magie... Elle s'approcha et l'entraîna à l'extérieur pour lui parler, tandis que ses amies, un sourire malicieux aux lèvres, épluchaient littéralement derrière son passage sa jupe couverte de fils de couleurs.

Les autres, comme figés par enchantement, attendaient la suite lorsqu'Elsiora éclata de rire :

- On vous a bien eus ! déclara-t-elle, amusée. On a bien tenu le secret !...

 

 

 

Cateline, sur ces entrefaites, revenait chez elle, talonnée par l'inconnue... Il était temps, tout le monde était en effervescence !

- Je vous dois des explications, s'excusa-t-elle. Elle sourit d'un air complice à sa fille. Il est vrai que nous avions des nouvelles à vous transmettre à tous, Elsiora et moi, mais avec l'arrivée d'Ortensio et ses cadeaux, cela nous était sorti de la tête...

- Parle pour toi, intervint Elsiora ! Moi, j'ai gardé le secret, c'est tout et je croyais que toi aussi...

- Oui, bien sûr, au début ! coupa-t-elle en souriant tendrement à sa fille. Mais après, j'ai purement et simplement oublié ! Veuillez m'en excuser...

- Mais de quoi, dieu du ciel ?! s'exclama sa voisine et amie Orélia.

 

 

 

Alors, la femme s'avança et dit :

- J'ai rencontré madame à l'Entrepôt M., et... comme mon écharpe de soie avait incidemment glissé dans son panier alors que je discutais avec son patron, elle s'est aperçu, enfin elle a cru...

Rouge de confusion, Cateline intervint :

- N'allez surtout pas croire que je suis un champignon* !

Aussitôt, un brouhaha s'éleva, ponctué même de quelques protestations vigoureuses. Chacun connaissait ici la probité de la jeune femme qui enchaîna :

- Hé bien ! Une fois arrivée à la maison, quand j'ai vu l'écharpe de soie dans mon panier... Elle eut un instant d'hésitation – j'ai aussitôt confié Orféo à Orélia et j'ai pris Elsiora avec moi. On est descendues à toute allure pour arriver avant la fermeture de l'Entrepôt et lorsqu'on est arrivées, cette... cliente – elle cherchait ses mots, elle se rendait compte soudain qu'elle ne connaissait même pas son nom !... m'expliqua que la soie avait dû se détacher de son cou sans qu'elle l'ait remarqué et qu'elle avait dû glisser au sol, là où se trouvait mon panier...

- Et tu l'as invitée à passer te dire bonjour un de ces quatre ?...

Ortensio était atterré... Personne n'avait le droit de porter d'autres vêtements que ceux imposés par le gouvernement, sous peine de finir en prison. Ce n'était pas le moment d'inviter des inconnus, surtout quand ils tombaient aussi mal ! Non seulement en plein atelier de couture et d'essayage, mais encore alors qu'il avait subtilisé toute la marchandise !...

- Ce n'est pas tout à fait cela, murmura Cateline.

Elle avait un sourire emprunté, tandis qu'Elsiora rayonnait carrément de joie...

- Mais non ! glapit soudain la petite... La dame travaille au gouvernement !...

Tous s'étranglèrent et se turent, interdits. Comment la petite pouvait-elle en rire ? Cateline devrait mieux tenir sa fille, à l'avenir...

 

 

 

La femme reprit la parole :

- Ne craignez rien. Je venais rendre visite à monsieur M., le directeur de l'Entrepôt, pour lui annoncer que de nouvelles mesures venaient d'être votées au gouvernement.

Quelles nouvelles mesures ? Encore une loi pour mieux les rouler dans la farine, pensa Ortensio. Mais il eut la bonne idée de se taire.

- Des nouvelles mesures... ? osa Raffaela, la camarade d'Ambra. Dès qu'elle prit la parole, chacun remarqua in petto l'absence de son ombrageuse amie et craignit que cela ne signifiât rien de bon...

La femme, digne dans son élégance raffinée, s'expliqua enfin :

- Nous avons jugé que les vêtements qui vous étaient attribués étaient mauvais pour la santé de la population surv... des réfugiés. Nous les avons fait analyser... Ils contenaient trop de plastiques, qui pouvaient trop facilement absorber les résidus radioactifs des lieux après...l’Événement.

Elle employait le même mot qu'eux, avec circonspection, et cela les surprit. Insensiblement, ils commencèrent à la voir peut-être comme l'une des leurs... Peut-être avait-elle, elle aussi, perdu des êtres chers, et souffert autant qu'eux des suites de la catastrophe ?

- C'est pourquoi, poursuivit-elle, nous avons voté une nouvelle loi qui interdit de vous distribuer des vêtements de mauvaise qualité, et qui oblige les entreprises hautement bénéficiaires à vous fournir en vêtements décents, et en matériel pour que vous puissiez également en créer, ou les modifier ou les raccommoder si besoin est...

Elle ne put continuer. Un unique cri de joie ébranla les murs de la case de Cateline et tous se mirent à parler plus fort les uns que les autres, à rire, à pleurer, à s'embrasser, à assaillir la représentante du gouvernement de questions...

 

 

 

Cateline venait de croiser le regard d'Ortensio, pour lui demander pardon de ne pas lui avoir appris la nouvelle plus tôt, mais son sourire radieux la rassura et il traversa l' innommable encombrement des gens et des matériaux pour venir la prendre dans ses bras et sortir discrètement de la case, accompagnés par la représentante du gouvernement qui avait réussi à se libérer un moment.

Celle-ci leur apprit que les balles qu'il pensait avoir volées, en fait, étaient destinées à une autre île, mais que cela n'avait aucune importance, il suffisait qu'elle signalât au magasin l'erreur de livraison pour que les autres réfugiés aient aussi leurs lots. D'ailleurs, inutile de s'inquiéter, leur île serait largement pourvue, pas seulement leur quartier...

 

 

- Qui paie tout cela ? s'informa Ortensio, encore dubitatif.

- Il s'agit d'un don solidaire des autres nations...répondit-elle.

- Gratuit ? ajouta-t-il, toujours soupçonneux, ou faudra-t-il encore rembourser la dette dans les années à venir, jusqu'à ce qu'un autre cataclysme nous étrangle ?

- Gratuit ! affirma la jeune femme. Désormais, les règles internationales obligent toutes les nations à participer au rétablissement et à la reconstruction de celles qui souffrent de catastrophes naturelles ou technologiques, car elles ont reconnu être toutes responsables des changements climatiques ou inventions industrielles qui en sont à l'origine...

- Incroyable !... murmura Ortensio pour lui-même...

Mais la femme l'entendit.

- Je sais. Dois-je vous préciser que nous avons eu bien du mal à persuader quelques nations récalcitrantes qui se déclaraient sans ambages offusquées qu'on osât les juger responsables de quoi que ce soit ?

- Et qu'est-ce qui les a décidées à accepter le contrat ? demanda Cateline.

- La crainte que les autres ne les aident pas si une catastrophe les touchait...

 

 

 

* Être un champignon : expression italienne ; essere un fungo : être un(e) voleur(se).

 

 

 

 

 

06/08/12

 

 

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