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14 Aug

13. A Brûle-Pourpoint - Tel un oeuf épluché*...

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles

 

Ambra en avait plus qu'assez de cet imbécile d'Ortensio, de cette grognasse de Cateline, de son tyran de père, de sa mère trop transparente, de sa soi-disant amie Raffaella... du monde entier !... Quand elle avait vu sa rivale faire mine de s'approcher d'elle, elle avait fui. Pas très courageux, comme attitude... Mais, acculée à certaines extrémités, la Femme fait ce qu'elle peut ! La vue brouillée de larmes de rage, elle avait trébuché sur des racines à la sortie de la case et failli s'écrouler lorsqu'une main ferme l'avait retenue. Un des jeunes qui avaient transporté les balles de vêtements la regardait sans aménité. Elle lui trouva l'air mauvais et sauvage, mais il l'avait empêchée de tomber.

 

 

 

Un silence peuplé d'interrogations masquées s'installa entre eux. Elle mit autant de dignité qu'elle put à se redresser sans se tordre une nouvelle fois les chevilles et fit quelques pas. Elle espérait qu'il ne la suivrait pas. Et puis non ! Qu'il la suivrait, au contraire !... Pourquoi les belles rencontres n'arriveraient-elles qu'aux autres ? Elle risqua un coup d’œil en arrière. Il n'avait pas bougé, mais il continuait à la fixer, la tête légèrement penchée, comme s'il se demandait quelle bêtise elle allait commettre dans la seconde qui suit... Tout le monde attendait toujours sa prochaine bévue ! Elle en avait plus qu'assez ! Elle se mit à le détailler. Il avait l'air d'un loup. Tu parles d'une belle rencontre !...

- Laisse-moi ! lâcha-t-elle , cinglante.

- Et comme il ne bougeait pas d'un pouce, elle lui donna le coup de grâce :

- T'es moche !

Il rétorqua sans attendre :

- Pas tant que toi !

- Quoi ?!

La jeune fille se jeta sur lui, toutes griffes dehors. Il la regardait d'un air goguenard et éclata de rire. La colère d'Ambra s'enfla démesurément puis se dissipa d'un coup.

 

 

 

 

- Excusez-moi ! On m'a dit que je pourrais trouver Ortensio ici...

L'inconnue qui se tenait timidement à l'entrée de la case de Cateline semblait effarée par l'activité qui y régnait... Peu de monde fit attention à elle. Ceux qui l'aperçurent reprirent leur ouvrage après avoir tourné la tête, sans se soucier d'elle.

Elle osa entrer de quelques pas, toucha l'épaule d'une jeune fille qui mesurait la largeur d'un ourlet sur une jupe évasée et y accrochait des épingles. Elle chantonnait pour elle-même, indifférente au brouhaha qui emplissait la case. La femme répéta sa question. Quand elle sentit qu'on lui parlait, la petite couturière sursauta, leva la tête et ouvrit de grands yeux. L'autre la regardait et semblait attendre quelque chose. Elle répéta une nouvelle fois sa question. A ces mots, la jeune fille lui indiqua d'un mouvement du menton l'homme qu'elle cherchait.

 

 

 

 

- Ortensio ?

Tout le petit groupe autour du jeune homme s'interrompit. Cateline se figea, dans l'expectative. Que voulait cette inconnue à son nouvel ami ? Il y aurait des blancs à combler, dans leur histoire, semblait-il...

- Madame M. ! s'exclama Ortensio, qui suspendit son geste en la reconnaissant. Que faites-vous ici ?

Il adressa un signe à Cateline et tous trois sortirent pour parler plus à leur aise. Une table avait été installée à l'extérieur pour les repas, afin de laisser le reste de la case disponible pour l'atelier. En fait, elle avait elle aussi été envahie par des mètres de tissu et des jeunes femmes qui s'affairaient autour avec du calque et des ciseaux. Ils marchèrent en direction du torrent. Cependant, Ortensio faisait les présentations :

- Il s'agit de la personne qui m'a demandé de prendre sa place dans le bateau, tu sais ?

Il avait une sorte de boule dans la gorge depuis qu'elle s'était présentée à lui, et bien que son ton se voulût calme, la boule se resserrait sur sa pomme d'Adam. Que se passait-il donc ? Pourquoi cette femme avait-elle fait la démarche de venir à sa rencontre ? Son patron s'était-il aperçu du subterfuge ? Ortensio allait-il devoir payer son inconséquence ?

 

 

 

 

 

Cateline observait la femme fatiguée qui marchait difficilement à leurs côtés. Elle pensait qu'elle avait dû avoir du mal à gravir la pente ardue de la montagne pour arriver jusqu'à eux, et peut-être même s'était-elle perdue une ou deux fois avant de les trouver... Elle regrettait de ne pas avoir chassé les filles au travail sur la table dehors. Elle aurait dû lui proposer de s'asseoir et de boire un verre d'eau... Elle n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche pour les inciter à rentrer. La femme s'écroula plus qu'elle ne s'assit soudain sur une grosse pierre, près du torrent. Elle regardait l'eau fixement.

- Je reviens tout de suite, dit Cateline, qui courut chercher un verre.

- Madame M., ça va ? demanda bêtement Ortensio.

Elle lui fit signe qu'elle reprenait son souffle, ses forces, et elle attendit le verre que Catelina remplit directement au torrent et lui tendit. Elle en but un deuxième avant de pouvoir s'expliquer.

- Ne vous inquiétez pas ! commença-t-elle, rien de grave ne m'amène.

Ortensio poussa un léger soupir qui passa inaperçu. Elle avait simplement donné sa démission à son patron, et se sentait plus libre que jamais...

- Mais... avez-vous trouvé un autre travail ? demanda Catelina.

- Hélas, non ! Mais j'ai entendu dire que vous aviez reçu une cargaison de vêtements et de couture, et je suis venue vous offrir mes services, contre le gîte et le couvert... Enfin, si c'est possible, bien sûr ! Je me débrouille très bien en couture, vous savez !...

Les deux jeunes gens se regardèrent, il ne leur en fallut pas plus pour accepter. Ils restèrent encore un moment à converser près du torrent, et lorsque la femme se fut à peu près rétablie, ils la raccompagnèrent à la case de Cateline pour lui permettre de se restaurer.

 

 

 

 

La nouvelle venue fut très vite adoptée au hameau, surtout lorsqu'on sut que c'était un peu grâce à elle qu'Ortensio avait pu rapporter tous ces trésors. Elle avait aussi des dons d'organisatrice et proposa rapidement de mettre au point un vrai défilé de mode à l'Entrepôt où travaillait Cateline. Ce ne fut guère difficile de convaincre son patron des retombées positives d'une telle animation.

 

 

 

 

Lorsque la soirée eut lieu, tous les habitants du hameau ; hommes, femmes, jeunes, vieux, beaux, laids, minces ou gras défilèrent devant un public attentif et curieux. Le défilé commença par Elsiora qui fit tourner tous les volants de sa robe au son d'une musique endiablée et s'acheva par Ortensio. Il se montra aussi beau qu'un œuf épluché* dans son magnifique costume où, sur un fond de classicisme brun sombre, ressortaient des touches de costume traditionnel. La large ceinture de couleurs rouge et caramel qui lui ceignait joliment la taille rehaussait le tout. Il fut également applaudi comme le créateur de tous ces modèles. Pour clore la soirée, il appela Cateline à ses côtés, qui se présenta bien entendu sur les vingt-quatre***, enveloppée d'une souple étoffe vermillon assortie au costume d'Ortensio, qui semblait venir des quatre coins du monde tant ses traînes carrées suivaient largement, à peine suspendues au-dessus du sol, et qui s'enroulait autour d'elle sans coutures apparentes jusqu'à un décolleté carré lui aussi, et une épaule surmontée d'une sorte de petit col carré, dressé élégamment, et qui bougeait doucement à chacun de ses pas en même temps que les quatre traînes. Ce fut le haut point de la soirée**.

 

 

 

 

 

La vie reprit au hameau, presque comme avant. La famille d'Ambra avait demandé à Ortensio de dessiner la robe de la future mariée. En effet, la jeune fille et son porteur avaient trouvé ensemble une belle complicité, et toute rancœur fut oubliée.

Ortensio habitait une nouvelle case avec Cateline et les enfants, car celle de Cateline avait gardé sa vocation d'atelier de couture.

Désormais, des gens de la ville venaient en randonnée dans leur montagne et visitaient et achetaient les modèles d'Ortensio. Il avait même ouvert une boutique près du port et presque tout le hameau travaillait pour et avec lui.

 

 

 

 

 

Un jour, un client lui demanda pourquoi il laissait ce drôle de modèle sur un mannequin, au fond de la boutique. Ortensio se retourna pour y jeter un coup d’œil. Il avait tenu à vêtir un de ses mannequins de cire d'une tenue telle qu'ils étaient tous obligés d'en porter, ces vêtements blanc crasseux, sans forme, que détestait Cateline...Il répondit avec le sourire :

- Ah ! Ça ? C'était l'époque où nous n'avions pas le droit d'être différents, mais où nous devions nous contenter d'être au moins habillés, n'est-ce-pas ? Juste après l’Événement...

Et il songea fugacement qu'il espérait bien que jamais, un tel Evénement ne pourrait se reproduire, où que ce fût, dans le monde...

 

 

 

 

14/05/12

 

 

* Être comme l’œuf épluché ; expression allemande : wie aus dem Ei gespellt sein ; être tiré à quatre épingles.

**Le haut point de la soirée ; expression anglaise : the high point of the night ; le clou de la soirée.

*** Être sur les 24 ; expression italienne : sulle ventiquatro ; être sur son trente-et-un , être tiré à quatre épingles.

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