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20 Jan

Rêve d'Afrique : chapitre 1 - Abdelhakim

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles


I - ABDELHAKIM


Je ne sais pour combien de temps encore je suis enfermée entre ces murs. Cela fait bien….Non. Je ne sais plus non plus depuis combien de temps le sirocco souffle en tempête à l’extérieur de la petite maison de pierres. Des pierres aussi dorées que le sable du désert qui s’insinue sournoisement dans le village et qui travaille avec acharnement à repousser les hommes. Mais les murs et les toits et les portes résistent, à Souhedad, jour après jour. Et les hommes aussi.

Je soupire et me lève. Je jette un regard circulaire autour de moi. Le plafond est bas, la pièce est éclairée par deux lampes à huile. Les beaux volumes reliés de cuir s’alignent sur les étagères qui couvrent les murs, s’empilent les uns contre les autres en colonnes branlantes à même les tapis, sur le sol.

Malgré le raffut affolant que mène la tempête dehors, je souris. A l’intérieur, tout est calme et mon cœur, contre toute attente, empli de joie. Le vieux bibliothécaire Arabe ne m’avait laissée seule que pour quelques instants. Le temps de passer chez lui pour nous apporter de quoi tromper notre faim. Nous avons commencé notre travail l’avant – veille et rien ne nous a interrompus. Tout à coup, nous avons senti nos estomacs se tordre et Abdelhakim a promis de revenir tout de suite avec un vrai festin.

Le sirocco nous sépare. J’ai perdu toute notion du temps. Ma faim devient impérieuse mais je la fais taire en buvant une gorgée de ma gourde. Je m’enroule dans mon châle, cale ma tête sur mon sac et m’endors.

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Dans mon rêve, le vent tourbillonne et rugit avec fureur. Lion, il se lance à l’assaut de ma communauté. Je suis Française et je séjourne chez Joachim, mon frère qui a choisi de vivre au Myrianda, en Afrique occidentale. J’ai peur. Des hommes noirs armés se tapissent dans l’ombre de la ville de Nariouka et nous guettent. Des cris jettent la voisine hors de chez elle. Dans la confusion, le lion surgit et protège les pilleurs. Des meubles, des tapis, des victuailles disparaissent et s’envolent dans le vent. Des coups, des chocs, tout finit en débris qui s’échouent en vrac et s’éparpillent dans le jardin.

Un choc plus rude enfonce la porte et m’éveille dans un sursaut. Un grand rai de soleil m’éblouit. Souriant, Abdelhakim porte un panier dans une main et un paquet enroulé d’un torchon dans l’autre.

_ Je vois à ton visage reposé que tu as dormi. C’est bien, c’est bien… annone – t – il.

Je n’ai aucun mal à le comprendre. Je n’ai pourtant jamais appris l’arabe, et encore

moins son dialecte. Je sais aussi lui répondre. Pourtant, il me semble que je lui parle dans ma langue, mais lui croit que c’est la sienne…

Je frissonne et lui rends son sourire. L’impression de danger laissée par mon rêve, malgré le calme absolu qui m’entoure, me poursuit. Le vieil homme perçoit mon angoisse.

_ Cauchemar ?

Je hoche la tête en silence. Les mots sont souvent inutiles entre nous. La dissimulation aussi. Je le considère comme mon Maître et une confiance animale nous relie. Cela, dès le premier instant de notre rencontre.

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Le lion s’agite. Nerveux, il s’impatiente et gronde sans cesse. Soudain, il ramasse ses muscles pour bondir vers une terrasse. Au même instant, une main noire jaillit de nulle part et me happe violemment. Le souffle coupé, je me retrouve les yeux bandés et ligotée à l’arrière d’un véhicule qui démarre en trombe. Je n’ai pas eu le temps de voir mon agresseur. J’oublie la douleur et la suffocation, aux aguets du moindre indice mais je ne comprends rien à ce qui se passe. Le trajet dure longtemps. Lorsque le 4x4 s’arrête, je me sens soulevée par deux mains impérieuses et posée en douceur sur le sol. Le moteur démarre et j’entends son bruit décroître. Un pas près de moi. Une voix de vieil homme.

_ Tu dormais encore ? Abdelhakim me regarde, soucieux. Tu avais vraiment besoin de repos. As – tu encore faim ?

Les dattes et le pain plat qu’il me propose sont savoureux. Je les croque à pleines dents. Mon Maître mange avec moi, en silence.

Depuis mon arrivée incongrue à Souhedad, son village, jamais il ne m’a posé de questions sur moi, à part mon nom. Jamais non plus il ne m’a donné d’explications. Qui m’a soustraite aux combats de Nariouka ? Pourquoi m’a – t – on amenée ici ? Pourquoi Abdelhakim prend – il soin de moi ? Je n’ai aucune réponse.

Gagnée par la sérénité des lieux et du vieillard, je me sens heureuse dans cet abri et je devine que les heures passées ici auront une importance, plus tard, dans mon existence. Je pressens que le savoir que veut bien me communiquer cet homme est une véritable chance pour moi. Je crois qu’il place aussi un espoir en moi. Mais nous n’en avons jamais encore parlé.

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Lorsqu’Abdelhakim ouvrit devant moi pour la première fois un des merveilleux volumes dont il a la garde, je restai bouche bée. A vrai dire, je n’aurais jamais imaginé que dans ce village retiré aux portes du désert, d’où les maisons émergent à peine des dunes, se cachait un fabuleux trésor.

Des centaines de vieux manuscrits arabes, mais aussi européens et même asiatiques, que mon Maître protège de toute son âme, contre les pillages, les guerres tribales et l’usure du temps...

Tout le village l’aide dans cette tâche. Chacun se rend à son travail à l’oasis pour trier les dattes et puiser l’eau, cultiver des céréales et cuire le pain au creux du sable brûlant. A tour de rôle, les villageois assurent la subsistance du vieux bibliothécaire, et maintenant la mienne. Mais je ne les vois pas. Je ne sais pas si eux m’ont vue. Abdelhakim n’en parle pas.



Il n’est pas choqué par mon apparence européenne. Il croise sans détour mon regard sombre. J’ai des cheveux longs et noirs, le teint clair malgré le soleil. Je suis grande, un peu ronde et j’ai une trentaine d’années. Je souris facilement mais mon attention fuit parfois dans mon rêve qui prend le relai de mes interrogations.

Mon Maître attend avec patience que je revienne vers lui, que je retrouve le fil de notre propos. Accroupi près de moi, un livre ouvert devant nous, posé sur un coffre de bois et de cuir ouvragé, son souffle se dissimule dans le col de sa djellabah couleur de sable, ses yeux bleu clair se ferment sous son turban de même couleur. Son pantalon bleu foncé est retenu par – dessus sa tunique à l’aide d’une large ceinture d’étoffe brune plusieurs fois enroulée sur elle – même. Les babouches de cuir pâle le protègent du sol brûlant à l’extérieur. Pour l’heure, elles attendent près de la porte. Tout le sol de la bibliothèque est recouvert de tapis chaudement colorés. La peau brune de mon Maître s'accorde à la pénombre du décor.

Voilà maintenant une semaine que je prends connaissance des superbes volumes calligraphiés. Curieusement, je comprends toutes les inscriptions, qu’elles soient textuelles ou symboliques, anciennes ou plus récentes. Lorsqu’il m’arrive de lire un passage à haute voix, je perçois l’attention particulière de mon Maître. Le regard rivé sur moi, il ne perd pas une miette de mes paroles. Il interroge parfois. Il lui arrive aussi de m’arrêter d’un geste. Il cherche alors fébrilement parmi les piles de livres et m’en rapporte un fièrement, qui a un lien avec celui que nous lisons ensemble. Peu à peu, sans effort, ma mémoire engrange et classe… Je lis une émotion proche des larmes dans les yeux transparents de mon Maître.

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Le lion dévore sa proie. Repu, il l’abandonne et laisse ses restes à sa compagne qui fait s’approcher leurs petits, méfiante. Elle a tort. Indifférent, il sombre dans le sommeil. Il fait nuit sur Nariouka. Joachim, où es – tu ? Mon frère, es – tu en vie ? Et ta femme ? Tes enfants ? Vous me manquez tous, surtout Oryan, ton petit de sept ans… Il doit avoir peur. Les combats ont –ils cessé pendant le repas du lion ?

 

 

 

 

 

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