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20 Jan

Rêve d'Afrique : chapitre 2 - Abou

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles


II - ABOU


J’ai expliqué à Abdelhakim que si je restais recluse entre ces murs, je finirais par dépérir. J’aime bouger, respirer l’air pur à pleins poumons, garder le contact avec la nature. Il sort sans bruit et me laisse sans réponse. Je ne me formalise pas de cette attitude. Je me plonge dans l’étude du thème astral d’un prince d’Afrique d’une autre époque. L’ascendant du prince se situe dans le signe du Lion, conjoint à Uranus qui est le Maître du Milieu de Ciel en Verseau. La similitude avec mon rêve m’intrigue vaguement mais je n’ai pas le loisir de creuser la question. Mon Maître est de retour, un homme jeune sur les talons.

Celui qui se nomme Abou a la peau et les yeux noirs. Il dissimule son beau visage sévère sous le capuchon de sa djellabah. Outre le pantalon et la ceinture, il porte un long gilet entièrement brodé de couleurs vives. Un poignard gainé de cuir pend à sa ceinture. Un arc et son carquois lui donnent une allure de guerrier Masaï. Très droit, il semble ailleurs. Après les présentations, mon Maître m’éclaire :

_ J’ai prié Abou de bien vouloir t’accompagner dans ta promenade. Il assurera ta sécurité. Obéis – lui.

Je croise le regard de l’homme qui dévie le sien aussitôt. Il paraît exaspéré par cette mission inattendue. Hésitante, je me tourne vers Abdelhakim qui me sourit avec malice en haussant les épaules. Après tout, je voulais sortir… Hé bien, sortons !



Le soleil commence à pourprer le ciel dont les nuages étirés virent au violet sombre. Nous avançons d’un accord tacite en direction des collines, à l’opposé du désert. Au début, le sol est sableux et difficilement praticable. L’air immobile est saturé d’odeurs entêtantes. Nous grimpons d’un bon pas. Mon séjour studieux m’a donné des ailes et je n’ai pas assez de sens pour m’imprégner du paysage immense que je découvre.

Des buissons piquent les pentes des collines. Au loin, des arbustes tordus signalent l’existence d’un bois par – delà l’horizon.

Depuis quelques temps, mon guide a changé d’attitude. L’ennui l’a quitté, semble – t – il. Il progresse comme un fauve, attentif au moindre indice qui pour lui est un signal. Il aurait accepté cette mission parce qu’il avait un autre but en tête ? Je n’en doute plus. Cela m’intrigue. Je me rends encore plus silencieuse, si cela est possible, et je me mets à l’observer. Tout à coup, il s’arrête et change de direction. Son pas se presse. J’ai un peu de mal à le suivre au milieu des épineux. Il est grand, athlétique, et progresse à vive allure. Les animaux fuient ou se cachent ; je n’en vois aucun mais j’entends des échappatoires ou des cris intermittents. De nouveau, mon guide s’arrête.

Il frappe légèrement le tronc d’un arbre lisse avec une batte. Etonnée, je lève les yeux. Ces arbres sont hauts et droits. Nous avons dû marcher longtemps. D’ailleurs, il fait presque nuit. Tandis que je récupère, Abou heurte un nouvel arbre et là, dans l’obscurité et le silence complet, une note claire s’élève, magique. Un bref instant, profitant de la dernière lueur du crépuscule, nos regards se croisent. Chacun y lit la même surprise ravie et contenue.

Tout à coup, une main noire jaillit de nulle part et me clot le bec. Tout le mouvement de l’homme m’accroupit avec lui. Je tourne la tête pour le voir. C’est Abou. Il me fait signe de me taire. Comment a – t – il pu agir aussi vite ? Il était devant moi et… Il me tient toujours mais ôte le bâillon de sa main sur ma bouche pour désigner un point dans le soir. Le lion marche à peu de distance, inquiet mais calme. Nous attendons prudemment que le danger passe.

Mon guide me saisit par la main pour rebrousser hâtivement chemin. Je sais que nous nous sommes beaucoup éloignés du village. La fatigue et l’émotion rendent ma progression lourde et maladroite. Je butte sans répit dans les touffes buissonneuses qui lacèrent mes jambes. Je ne sais comment l’homme réussit à se faufiler sans à – coups, ni comment il parvient à se repérer dans la nuit désormais opaque. Occupée à le suivre intensément, je lui laisse la vigilance.

Quelques crissements d’insectes se détachent, incisifs. Des coassements répondent au loin. Des frôlements me font sursauter. Toute la nuit bruisse désormais de chants, de cris, de craquements, de mélopées animales, végétales, minérales… Je savoure ces instants que je ne connaîtrai peut – être plus, mais mon corps se met à trembler et je ne parviens plus à le maîtriser.

Abou devine ma détresse. Il me touche l’épaule, me fait asseoir, m’offre à boire et à manger. Il chuchote :

_ J’ai un refuge non loin d’ici. Je t’y emmène. Nous y passerons la nuit.

Je nai pas la force de poser de questions. Jacquiesce dun mouvement de tête. Je sais quil sent mes cheveux sur son bras et quil a compris. Il patiente tandis que je massoupis un peu contre lui. Au bord du sommeil, je reconnais son odeur. Une odeur particulière que jai déjà respirée, et même repérée dans un moment extraordinaire. Alors me revient à la mémoire cette main qui me saisit et qui a recommencé aujourd'hui. Je sais désormais quAbou est lhomme qui ma enlevée à Nariouka, ligotée et transportée dans sa jeep, pour mamener à Souhedad.

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Le jour est levé depuis longtemps quand je m’éveille. Inquiète de ne pas reconnaître les lieux, je me lève d’un bond tandis que mon cœur se heurte à ma cage thoracique. Qu’est – ce que je fais ici ?

J’entends siffler une mélodie au dehors. Les événements de la veille affluent à ma conscience. Je sors en courant à la rencontre de mon guide, un sourire éclatant sur ma figure. L’homme reçoit ce sourire avec indifférence mais il est bien disposé. Une infusion m’attend au coin de son feu. Je prends le temps de regarder où nous sommes. Un fouillis végétal dans le bois touffu dissimule l’entrée de la grotte où nous avons passé la nuit. Un soleil blanc illumine chaque parcelle du décor. L’air frais de la grotte participe à l’illusion des paysages européens qui me sont familiers. J’interdis à mes souvenirs de prendre le dessus.

_ Bien dormi ?

Abou est particulièrement bavard ce matin. C’est bon signe. Mais je n’ai pas l’intention d’être prise pour une idiote plus longtemps. Cependant, je ne saurais briser le charme de l’instant. J’opte pour une attaque en douceur :

_ « L’arbre à musique est au cœur de toutes nos traditions ancestrales, mon fils. Tu ne peux le trouver qu’à l’heure du crépuscule. Juste avant que la nuit bruyante s’empare de l’accoustique du pays, et après que le soleil a changé sa parure jaune, étouffante de silence, pour l’orange, annonciatrice de vie. »

Je viens de citer un des ouvrages qu’Abdelhakim a mis entre mes mains. Je l’ai fait sans idée préconçue. Les mots me sont venus spontanément, mais au moment où je les prononce, sans même regarder mon interlocuteur, je sais que j’ai vu juste. Il ne répond rien mais son silence en dit long.

_ Tu es le joueur de Souhedad ?

Pour la première fois, il me sourit. Je poursuis :

_ C’est pour cela que tu ne voulais pas m’accompagner. Tu as besoin de retourner abattre l’arbre pour construire un nouveau balafon ? Et me ramener te détourne de ta tâche…

_ C’est vrai. Mais je suis heureux que tu aies compris. Alors te ramener ne me pèsera plus.

_ Tu es heureux parce que cela confirme que tu as bien agi, c’est ça ?

Il me regarde d’un air interrogateur.

_ Je sais que tu es mon ravisseur.

Il se tait et baisse les yeux, visiblement contrarié.

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Tout en marchant, je sens la colère me gagner. Je ne perds pas l’homme de vue. Son aisance, le délié de chacun de ses gestes, sa tranquillité me donnent envie de le battre. Entièrement détaché de mes soupçons, il se retourne avec lenteur :

_ Tu interrogeras Abdelhakim.

_ Pourquoi ne répondrais – tu pas toi – même ? Tu es responsable de ma présence à Souhedad !

Il avale sa salive, fait volte – face et reprend sa route. Il s’arrête encore pour parler :

_ Abdelhakim… sait mieux expliquer… Moi, j’agis…

Il cherche ses mots.

_ Je ne fuis pas. Je resterai, pendant l’explication.

Je me surprends à pousser un soupir. Je suis soulagée qu’il accepte la confrontation. J’avais besoin de contact avec la nature. Maintenant que cette demande a été satisfaite, je me rends compte que mon principal besoin, bien plus exigeant celui - là, est avant tout de parler et de vivre avec d’autres gens. Travailler, oui. Mais retrouver aussi une vraie vie sociale… Et savoir…

Pendant tout ce temps, Abou a épié les émotions qui me traversaient. Lorsque je lève les yeux, il soutient calmement mon regard.

Tout l’ovale de son visage paraît tiré vers l’arrière et étire les fentes de ses yeux vers ses tempes. Il a tout d’un fauve et cela me fascine.

Au soir, je reconnais ce que je nomme à part moi la « bibliothèque », par – delà les derniers buissons des collines. J’ai hâte de retrouver mon ami, mon Maître. Il rit en me voyant et me prend dans ses bras.

_ Alors, ce voyage ? Tu es contente ?

Il attend que je raconte alors je m’extasie sur la beauté des paysages africains, des épineux aux arbres à balafon ; du coucher au lever de soleil…

Abou s’est complètement fait oublier. Aurait – il disparu ? Non, il a tenu promesse. J’en profite :

_ Mon guide prétend qu’il ne parle pas aussi bien que toi. Es – tu autant disposé que lui à répondre à mes questions ?

Un coup d’œil éclair entre les deux hommes me révèle chez chacun un sourire aussitôt réprimé.

_ A quelles questions Abou n’a – t – il pas voulu répondre ?

_ Qui êtes – vous au juste tous les deux ? Pourquoi est – ce que je ne peux pas rencontrer les autres villageois ? Pourquoi Abou m’a – t – il amenée ici comme un paquet ? Que devient ma famille à Nariou…

Trois coups au volet de bois m’interrompent. Abou bondit et soulève un tapis qui dissimulait une trape. Il l’ouvre tandis qu’il me fait signe de descendre de toute urgence et que mon Maître me pousse. Le jeune homme me suit dans un escalier obscur où je manque une marche. Il me rattrape de justesse et m’empêche de pousser un cri en posant un doigt sur mes lèvres. Il a changé de manières…

Nous nous asseyons à même le sol dans une sorte de cave où l’on n’y voit rien et où l’on n’entend rien. Les volumes de papier et les tapis doivent amortir tous les bruits de la bibliothèque.

Dois – je avoir peur ? De plus en plus frustrée d’être tenue dans l’ignorance de tout ce qui se passe, je sens de nouveau la colère m’envahir. Au bout d’un temps si long que ma colère s’est engourdie, tout comme mon corps enkylosé, la trape s’ouvre et Abdelhakim nous appelle.

Autour d’un repas frugal et d’un thé bouillant, je me remets doucement de mes émotions. Après le repas, Abou me tend un petit pot.

_ Tiens, tu devrais te masser avec ça.

_ Qu’est – ce que c’est ?

Au lieu de répondre, il prend une noix de crème sur les doigts et pose sa main sur mon avant – bras. Il sent ma réticence :

_ Je peux ?

Comme je relâche la tension, il se met à masser mon bras. Son mouvement me détend tout à fait.

_ Je continue ?

J’approuve d’un signe de tête. Je songe vaguement, très loin au fond de moi, qu’il s’y entend parfaitement pour éluder mes questions. Je ne sais même plus si Abdelhakim est toujours là et au fond, je m’en fiche. Je suis trop bien et j’ai besoin de dormir.

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