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20 Jan

Rêve d'Afrique : chapitre 3 - Savoir...

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles


III – SAVOIR…


J’entends régulièrement les pages que l’on tourne. Soudain très réveillée, je me lève rapidement, d’excellente humeur. Mon Maître, assis à lire, me regarde en souriant :

_ Ah ! Te voici ! J’ai cru que tu n’allais jamais te réveiller !

_ Il est si tard ?

_ Nous sommes en fin d’après – midi. Dans deux heures, il fera nuit et tu pourras retourner te coucher…

Abdelhakim est secoué de rire. Il s’étrangle, même. Je lui souris :

_ Merci de m’avoir laissé dormir.

_ Ton rêve n’est pas revenu ?

Tiens, je n’y pensais plus, à celui – là. Non. J’ai dormi d’une traite. Peut – être que depuis que je connais mon ravisseur, je n’ai plus besoin de ce rêve… Ou peut – être depuis qu’Abou m’a montré le lion dans la brousse l’autre soir…

_ Où est Abou ? Il avait promis de ne pas fuir au moment des explications !

_ Je crois que ce n’était pas le bon moment. La preuve…

_ Et maintenant, est – ce le bon moment ? Existe – t – il un bon moment ? Maître, pourquoi avons – nous dû nous cacher Abou et moi hier soir ? Y avait – il réellement une raison ? Pourquoi tous ces mystères autour de moi ? Et pourquoi ne pourrais – je avoir aucune nouvelle de ma famille ?

Je suis au bord des larmes…

_ Il faut que je leur en donne, moi aussi, de mes nouvelles ! Surtout en France… Ils doivent se faire un sang d’encre !

Je secoue mon Maître en attrapant sa djellabah :

_ Tu comprends, Abdelhakim ?

Il me prend dans ses bras où je me laisse aller.

_ Bien sûr, mon enfant. Je comprends… Et je peux parfaitement me mettre à la place de ta famille.

_ Pourquoi ne me réponds – tu pas ? Pourquoi ne m’aides – tu pas ? Qui est Abou pour toi ? C’est ton fils ? Non, il est noir et pas toi…

_ Qui te dit que je ne t’aide pas ?

La question sèche de mon Maître me laisse sans voix. Mais je dois savoir…

*****************************

Peu avant l’aube, je ramasse les quelques effets qui me seront utiles. Hésitante, j’ajoute ma flûte alto en noyer. Je me la suis offerte sur un coup de tête, à Lyon.

Avant de partir, je griffonne un mot pour Abdelhakim et le place sous la théière. Je suis sûre qu’il le verra.

Retrouver ma route jusqu’à l’arbre à musique, ce n’est pas vraiment difficile pour moi. Je suis peintre et habituée à étudier les détails de ce qui m’entoure. Je les replace dans leur vue d’ensemble par une simple gymnastique mentale et la course du soleil est un guide sûr. J’ai prévu de quoi boire et manger. Je sais que je n’arriverai à mon but qu’au couchant. Peu importe. Que ferai – je une fois là – bas ? Je ne le sais pas encore. J’aviserai.

Je ne suis pas certaine que l’arbre est encore debout. Sans doute, Abou l’a – t – il déjà abattu de sa hache ancestrale ? Pourquoi cet homme jeune, qui parle le français – j’en suis persuadée – a – t – il choisi de vivre dans un village isolé ? Pourquoi a – t – il choisi de reprendre la tradition du joueur de balafon pour sa contrée ? A – t – il une famille, à part Abdelhakim ? Je pense à une femme, des enfants…

Je me tords la cheville dans la poussière du chemin. Je viens d’apercevoir un trait ocre filer. Je m’immobilise.

_ Ne bouge pas.

Abou a seulement chuchoté. Je ne le vois pas. Il est quelque part derrière moi.

_ Regarde droit devant toi et recule très doucement.

J’obéis. Bêtement, je me souviens que c’est ce que m’avait recommandé Abdelhakim. Il avait raison…

_ Continue jusqu’à moi…

Le reptile a dressé la tête et m’observe avec insistance, mais il n’a pas avancé.

Je sens la main d’Abou sur ma hanche et son souffle dans mon cou.

_ C’est bien. Ne bouge pas, murmure – t – il.

La bête fuit à toute allure, à reculons elle aussi, sifflante.

Soulagée, je me tourne vers l’homme.

_ Tu me cherchais, je crois.

Ce n’est pas une question. Il sait. Il prend ma main avec timidité. Je presse la sienne. Il me conduit à la grotte. Dans la nuit, il est ma voile et je dérive.

Il m’emmène à la rivière. Nous remplissons nos gourdes de peau à la source qui s’y jette. Nous avançons dans le courant. Soudain, il me bouscule. Je tombe dans l’eau dont le froid me saisit. Je ris et nage vers lui pour tenter de l’ébranler. Nous luttons ensemble. C’est la première fois que je l’entends rire. J’en suis émue. Il me tient tout contre lui, nos souffles se mêlent et je suis fatiguée de me battre. Nos têtes se frôlent, nos lèvres se prennent avec passion.

Mon rêve ne pouvait revenir me hanter cette nuit – là. J’ai aimé un lion. Toute la rivière était en feu, pour nous…

*****************************

_ Tu veux toujours des réponses ?

L’aube pointe. Je frissonne et me serre avec volupté contre mon partenaire somptueux. Il remonte la peau de bête sur mon épaule nue.

_ Qu’es – tu prête à sacrifier pour cela ?

_ Qu’est – ce que tu veux dire ?

_ Tu ne t’es jamais demandé pourquoi Abdelhakim et moi étions si peu pressés de te répondre ?

_ J’ai toujours pensé que ça vous arrangeait…

_ Sais – tu pourquoi tu es venue en Afrique ?

Intriguée, je me redresse sur un coude.

_ Bien sûr ! Pour voir mon frère et sa famille. Cela faisait longtemps qu’ils m’invitaient. Je ne me sentais pas prête pour ce voyage…

_ Qu’as – tu fait entre – temps ?

_ J’ai travaillé. Je suis bibliothécaire dans une petite ville. J’aime bien mon métier. J’ai aussi appris l’astrologie… à jouer de la flûte à bec et à peindre.

Abou siffle avec admiration. Je le tape sans lui faire trop de dommages.

_ Tu me fais écouter ?

_ Je n’ai pas mon instrument.

_ Celui – là te convient ?

Eberluée, je regarde la flûte de roseau qu’il me tend.

_ Tu l’as fabriquée ?

Il acquiesce d’un battement de cils.

_ Essaie…

Je fais une tentative. Le son de sa flûte me surprend. Il est grave et profond. Il fait vibrer mon hara. Je me familiarise avec le doigté. Il écoute, attentif, un sourire aux lèvres, le regard lointain.

_ Tu veux essayer la mienne ?

Je lui tends mon alto en noyer. J’ai rudement bien fait de l’emporter. Devant son regard amusé, je rougis, prise en flagrant – délit de mensonge :

_ Je croyais que tu n’avais pas ton instrument !

Nous rions en nous enlaçant. Après un baiser émouvant, nous revenons sur terre. Nous jouons des deux flûtes. Il improvise une seconde voix sur ma mélodie. La grotte joue son rôle de caisse de résonance. C’est très beau. Nous nous regardons sans nous lasser. Après un moment de silence, je murmure :

_ J’aimerais bien t’entendre jouer du balafon.

_ Tu en auras bientôt l’occasion. Je te le promets.

_ De quoi parlions – nous ?

_ De ton arrivée en Afrique. Qu’est – ce qui t’a décidée à partir ?

_ C’est toi ou c’est moi qui pose les questions ?

Il me sourit. Baisers tendres puis goulus. Nous nous enlaçons. Je n’ai pas oublié sa question. Elle m’embarrasse.

_ Tu sais, je travaille régulièrement sur mon thème astral.

Je sens son attention décuplée.

_ J’ai cru y voir qu’un événement capital aurait lieu pour moi durant un prochain voyage…

_ Continue !

_ Pas seulement pour moi. Je veux dire, ma présence pourrait être capitale pour d’autres... Tout à coup, en prononçant ces mots, j'y vois plus clair. Je reprends :

_ Je sais ! Je suis bibliothécaire et astrologue, et ça a de l’importance pour Abdelhakim et toi, pour la bibliothèque de Souhedad, c’est ça ?

Nous nous redressons d’un même mouvement. Il acquiesce d’un hochement de tête.

_ Comment savais – tu… que c’était moi ?

Je ne sais pas pourquoi ma présence a de l’importance pour leur bibliothèque, ni comment je comprends leur langue et les textes écrits dans ce lieu. Ou serait – ce le lieu lui – même qui est magique ?

Mon bel amoureux lit dans mes pensées :

_ Non. C’était toi qui devais venir. Je ne te connaissais pas mais Abdelhakim t’avait décrite. Une jeune – femme Française en vacances chez son frère à Nariouka… Il faudra faire vite ; la protéger des insurgés… L’empêcher de rentrer en France.

_ Explique – toi !

_ Abdelhakim est également astrologue, tu le sais. Il avait lu dans les astres qu’une jeune étrangère deviendrait son élève et que cela sauverait notre patrimoine, et peut – être plus…Je vais régulièrement à Nariouka pour le commerce avec Souhedad, je rapporte les nouvelles de la capitale. J’y ai de la famille, des amis. J’ai vite repéré où tu habitais. Je te laissais bénéficier d’un répit illusoire pour que tu puisses profiter de ta famille et de tes vacances, mais je veillais… A la première échauffourée, je suis intervenu pour t’amener à Souhedad.

_ Et ma famille ?

_ La mienne a permis à ton frère, à sa femme et à leurs enfants de se faire rapatrier sans ennuis… Enfin, presque. On n’a pu empêcher le pillage de leurs biens.

J’imaginais l’effarement de Joachim et Lyane, celui des petits. Je pensais qu’ils avaient dû se décider à s’installer à proximité de Paris, non loin du reste de la famille. Ils auraient bien du mal à se réadapter à la vie française, surtout les enfants à l’école…

Abou me prit dans ses bras.

_ Que savent – ils pour moi ?

_ Un de mes frères a glissé un mot dans les papiers de bureau de Joachim. La lettre expliquait que tu allais bien, que tu étais en sûreté dans un village proche du désert et que tu leur ferais parvenir des nouvelles directement dès que possible.

_ C’est Abdelhakim qui avait écrit cette lettre ?

Il fait signe que oui.

_ Pourrai – je rentrer chez moi ?

_ Tu n’es pas prisonnière ici. Si c’est ce que tu souhaites, je ferai tout ce qui m’est possible pour te permettre de prendre l’avion.

_ C’est la guerre civile à Nariouka ?

_ Pas encore. Il est peut – être encore possible de l’éviter. Les Myriandais se sont apaisés après le départ de nombreux Français.

_ Pourquoi l’entente n’était – elle plus possible ?

_ C’est toi qui lis dans les astres…

_ Je resterai ici, aussi longtemps qu’Abdelhakim aura besoin de moi…

Il me sourit, heureux et plein de malice :

_ Tu ne sais pas à quoi tu t’engages ! Et moi, je compte pour du beurre ?

_ Nous verrons à l’usage ! Mais je veux être libre…

Abou cesse de respirer.

_ … D’envoyer des nouvelles à qui je veux en France, à n’importe quel moment…

_ Pas de problème !

_ … de me promener dans Souhedad, de rencontrer les villageois et de les accompagner à l’oasis…

_ Ils te connaissent déjà. Ce sont eux qui te nourrissent.

_ Je sais. Je veux pouvoir les remercier moi – même, et je veux me faire des amis.

_ Le roi dit « nous voulons »…

Je ris.

_ Je veux aussi…comprendre ce qu’Abdelhakim attend au juste de moi…

_ Sage précaution, sussure Abou.

_ … Et qu’on réponde à l’avenir à toutes mes questions !

Le jeune homme se saisit d’un vêtement à portée de main, le place sur son avant – bras replié aussi dénudé que lui – même, salue grand style et demande :

_ Ce sera tout pour votre Altesse ?

J’arrache le vêtement de son bras, me glisse tout contre lui et murmure :

_ Je peux savoir à quel point je compte pour toi ? As – tu une femme, des enfants ?

_ Hum ! C’est trop ! Je suis seul. Mes précédentes aventures ont tourné plutôt court. Je ne verrais pas d’inconvénients à mieux nous connaître, toi et moi.

*******************************

En rentrant au village, nous apercevons des ombres postées aux alentours de la bibliothèque. Abou m’intime d’un geste le silence. Nous contournons Souhedad sans nous faire remarquer. Toutes les issues en sont gardées. Il m’entraîne à sa suite :

_ Je t’emmène chez Horia. C’est ma grand – tante. Tu seras à l’abri chez elle.

_ Pourquoi dois – je me cacher ?

_ C’est toi qu’ils cherchent.

_ Qui ?

Mon ami me jette un bref regard, préoccupé.

_ Trop long à expliquer, trop compliqué. C’est une des milices qui a mis Nariouka en état d’alerte.

_ Qu’est – ce qu’ils veulent ?

_ Le pouvoir…

_ Quel rapport avec moi ?

Même regard.

_ Et la bibliothèque ?

_ Quelle bibliothèque ?

Le souffle coupé, je ne suis pas tout de suite Abou qui a repris sa course. Il revient me chercher rapidement.

_ Viens ! Je t’expliquerai. Ne t’inquiète pas. 

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