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20 Jan

Rêve d'Afrique : chapitre 4 - Horia

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles


IV – HORIA


La grand – tante d’Abou m’accueille comme si j’étais sa fille. Elle est large et rebondie, comme son sourire. Sa robe retient mon attention. Elle est magnifique, avec ses volants jaunes et sa dentelle blanche qui met en valeur une poitrine opulente et découverte. La dame doit avoir une soixantaine d’années. Quand elle prend Abou dans ses bras, il disparaît ; on n’en voit plus que la tête.

Horia ne parle pas, elle crie. Elle ne rit pas, elle hurle. Elle est vive et parle français avec un fort accent africain. Elle nous sert une fricassée de volaille aux mangues. Je m’en lèche les doigts. A sa table, nous ne sommes pas seuls. Sept hommes nous accompagnent. Le dîner se déroule sur la terrasse. Les conversations sont joyeuses et animées. Je ressens une impression d’irréalité.

A l’heure des boissons chaudes, après le repas, tout le monde se regroupe vers les fauteuils et le canapé du salon.

La maîtresse de maison prend la parole sur un ton beaucoup plus intime. Elle s’adresse à toute l’assemblée :

_ Vous vous doutez de la raison de cette petite fête entre amis ?

Tous approuvent. Je ne parviens pas à me souvenir du nom de ces hommes. Je m’en fais le reproche intérieurement. Je sais qu’ils sont tous là pour nous aider. Ils ont la peau noire, comme Abou et sa tante. Ils ont de dix – huit à soixante – dix ans. Aucune fille hormis Horia et moi. Elle m’explique, toujours en sourdine, tandis que la musique hurle sur la terrasse :

_ Voilà ! C’est pas très simple mais tu vas comprendre. Les miliciens que tu as vus à Souhedad veulent le pouvoir politique pour leur chef. C’est un petit tyran qui se fait appeler Oumsala. Il tire sa richesse de sa production de cacao, qui se vend bien dans les pays dits « développés »…

Les rictus et commentaires vont bon train puis s’apaisent. La femme reprend :

_ Et que fait – il avec son sale fric ? Il achète des armes et entretient une milice pour jouer à la guerre…

Je l’interromps :

_ A qui achètent – ils des armes ?

_ A ceux qui en vendent, pardi ! Tu es bien placée pour le savoir…

Tout le monde saisit l’allusion. Même moi. Mais la nouvelle me donne un choc.

Horia continue :

_ S’il était le seul à jouer à ça… Mais tous les petits riches s’y amusent… Ils veulent tous renverser le président ou le soutenir, mais contre la France et pas de la même manière… Si au moins on savait ce qu’ils ont fait d’Abdelhakim…

Abou renverse son fauteuil de rotin en se levant brutalement :

_ Ils ont Abdelhakim ?

_ Oui, on n’a pas pu te prévenir avant. Je suis désolée. Nous le sommes tous ! Nous savons ce qu’il représente pour notre culture, pour notre avenir, et pour toi en particulier…

Le jeune homme tourne en rond dans la pièce, comme fou.

_ Il fallait commencer par ça ! Que s’est – il passé ? Je veux tout savoir !

_ Il semblerait qu’Abdelhakim a senti le vent venir. Il a fait vider la bibliothèque.

_ Il a fait vider la bibliothèque ?

Cette fois, c’est moi qui accuse le coup.

_ Oui, c’est une procédure prévue pour le cas où les livres sont en danger. Lorsqu’un villageois vient approvisionner Abdelhakim, il repart avec plusieurs volumes dans son panier. En fait, ils préparent ensemble une fausse fête avec un vrai festin qui a lieu dans la bibliothèque vide. Les plats remplacent les livres sur les étagères. Une manière de montrer que ce lieu n’a rien d’extraordinaire, hormis sa taille.

Je pense que c’est astucieux et minutieusement préparé. Je reviens difficilement de ma surprise mais je m’inquiète beaucoup pour mon Maître. Horia raconte :

_ Après le festin, chacun est reparti chez soi mais l’hôte d’Abdelhakim l’a attendu en vain. Finalement, il a dû rentrer chez lui et c’est là qu’il a vu les miliciens se faufiler partout à la faveur du crépuscule…

Abou s’arrête de marcher dans la pièce :

_ Alors ce n’est pas sûr qu’ils l’aient. Pourquoi le croyez – vous ? Avez – vous d’autres témoignages ?

_ Non ! C’est le seul.

Le jeune homme se tourne vers moi :

_ Je pense qu’il a pu essayer de se réfugier dans la grotte. Elle est difficile à repérer. En fait, nous sommes les seuls à la connaître. Je vais aller voir !

_ C’est très loin d’ici ! Il te faudra de nombreuses heures ! Et où te cacheras – tu pendant la journée ? s’inquiète Horia.

_ Tu oublies que je suis le joueur de balafon. Je dois montrer à Kélé comment construire son instrument.

_ Ne crains – tu pas de mettre cet enfant en danger ?

_ Même les miliciens n’osent pas s’en prendre aux joueurs de balafon. Pas plus qu’aux astrologues ou aux peintres…

Il me sourit. Toute notre complicité des dernières heures passées ensemble m’emplit brutalement. Tremblante d’émotion, je tends la main vers lui :

_ Pourtant, tu soupçonnes qu’ils ont enlevé le Maître ?

_ Pour l’empêcher d’enseigner, pas pour le toucher.

Abou s’assied tout près de moi. Il pose son front contre ma joue :

_ Ils veulent faire la même chose avec toi. T’empêcher d’apprendre et d’enseigner…

_ Mais je n’enseigne rien…

_ Pas encore…

_ C’est pour ça que tu me caches ici, parmi ces gens ?

Ils éclatent tous d’un rire franc. Je les regarde, incrédule :

_ Blanche parmi les noirs, tu n’es pas spécialement facile à cacher. Tu as remarqué que nous n’avons pas hésité à dîner sur la terrasse. Tu es la baby – sitter de Wari et Liberté.

Première nouvelle !

_ Khaled, que tu vois ici, et sa femme Isis tiennent absolument à ce que leurs enfants apprennent un bon français. Ils habitent la maison en face. Tu feras leur connaissance demain.

_ Pourquoi vos femmes ne sont – elles pas venues dîner ce soir ?

_ Parce que demain, elles se lèvent à l’aurore pour préparer une grande fête.

_ Encore une fête ? En quel honneur ?

_ Le tien ! L’arrivée d’une baby – sitter Française.

_ Bien sûr… Je croyais que tous les Français du sol Myriandais étaient rapatriés en France ?

_ C’est vrai ! Mais nous sommes ici sur un No man’s land et personne n’a le droit de s’en prendre à toi, aussi longtemps que tu resteras dans notre village ou sur ce territoire.

Devant mon air ahuri, ils rirent encore une bonne fois puis se séparèrent.



_ Une dernière question, Horia. Pourquoi vais – je habiter chez toi et pas chez Khaled et Isis ?

_ Parce que je suis la mère d’Isis et qu’il y a plus de place chez moi.

Je me tourne vers Abou :

_ Ils ont réponse à tout !

Horia lui tend ses armes et sa besace pleine avant de s’éclipser. Tendrement, il me prend dans ses bras :

_ Ca fait beaucoup de nouveautés pour un seul jour. Prends le temps d’assimiler tout ça. Ici, tu es en sécurité. Comprends – tu pourquoi les habitants de Souhedad ne devaient pas te voir ?

J’acquiesce en silence et en larmes. Je sais que mon ami, à peine arrivé, va repartir. Je suis inquiète pour lui, pour mon Maître…

_ Si tu veux avoir de mes nouvelles pendant mon absence, observe les étoiles et les fauves.

_ Je sais.

_ T u sais quoi ?

_ Que tu ressembles à un fauve. Que c’est ta force.

Pendant notre baiser, il quitte son gilet coloré que j’admirais secrètement du temps où j’étudiais dans « la bibliothèque ».

_ C’est pour toi. Tu me sentiras toujours auprès de toi, ainsi.

Je lui suis reconnaissante de ce geste. Je cherche ce que je pourrais bien lui donner de moi. Il me devance et ôte de mon cou mon pendentif en améthyste. Je pose mes mains sur les siennes en guise d’approbation. Il effleure mes mains et mes poignets de ses lèvres et s’efface dans la nuit.

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