Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 Jan

Rêve d'Afrique : chapitre 5 - Ophrys

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles


V – OPHRYS


C’est la première fois que je retourne à Nariouka depuis qu’Abou m’avait enlevée dans sa jeep. Son absence génère en moi un état d’angoisse permanente. Depuis son départ à la recherche d’Abdelhakim, je n’ai aucune nouvelle d’eux. Que signifie ce double silence ?

********************

Le Hameau, 27 août.


Chers Joachim et Lyane,


Comme j’aimerais pouvoir vous serrer dans mes bras, et surtout les petits, Oryan et Oulane ! Comment vont – ils ? Comment allez – vous ? Avez – vous retrouvé du travail ? Où logez – vous ? Je vous adresse cette lettre chez nos parents, jointe à celle que je leur envoie. Je les confie toutes deux à un ami pour être certaine qu’elles prendront bien le chemin de la France.

******************

Quelle dévastation ! Je regarde Wari et Liberté, les enfants dont j’ai la garde depuis qu’Abou m’a confiée à la famille de sa grand – tante Horia. Ils marchent en me tenant la main. Ils regardent droit devant eux, comme hébétés. Les ruines envahissent ce qui fut des rues habitées, vivantes. Des palmiers gisent au sol. Des détritus volètent partout. Une odeur étrange semble absorber tous les bruits. Nariouka, si vive, si bruyante autrefois…Des hommes en armes se déplacent en silence, comme dans un rêve. Ils quadrillent la ville, le marché qui ne remplit plus que la moitié de la place, alors qu’auparavant, il débordait dans toutes les ruelles avoisinantes. De temps à autre, une détonation claque dans l’air frais du matin.

Je ne suis plus très sûre d’avoir eu une bonne idée en proposant aux petits d’aller acheter du tissu en ville. Je voulais coudre une robe pour Liberté et une chemisette pour son frère.

J’observe les soldats. Ils paraissent calmes. Je maîtrise le tremblement qui commençait à me gagner, souffle longuement, secoue les mains des petits en les plaçant face à moi. Je m’accroupis pour leur parler :

_ Je ne pensais pas que ça serait comme ça. On retourne à la maison ou on essaie d’aller au marché ?

Ils me fixent de leurs grands yeux effarés.

_ Les soldats vont nous tuer ?

La lèvre inférieure de Wari se met à trembler et de grosses larmes perlent à ses yeux.

_ Mais non ! dis – je en les serrant tous deux dans mes bras. Allez, on rentre !

_ Et nos habits, alors ?

Liberté semble indécise. Je jette un coup d’œil à Wari dont le regard se ranime un peu, sous l’effet de l’envie.

_ Je sais ce qu’on va faire ! Je vous ramène à la voiture, à l’entrée de la ville. Vous m’y attendrez avec notre chauffeur. Moi, je reviendrai toute seule acheter le tissu et après nous rentrons ! Ca vous va ?

Liberté pose ses grands yeux liquides sur moi. Elle a la grâce et la fragilité de l’antilope. Elle a dû en apprendre la prudence aussi.

_ Et si les soldats s’en prenaient à toi ? Abou t’a confiée à nous !

Je souris et lui fait sonner un gros baiser sur la joue. Nous faisons demi – tour sans courir, pour ne pas inquiéter les soldats.


******************

Ne vous faites surtout pas de souci pour moi. Comme vous pouvez le constater dans cette lettre, je me suis fait de nombreux amis et je reste avec eux de mon plein gré. Je ne risque absolument rien et tant que je serai utile ici, j’y resterai. Cependant, dès que le calme sera revenu et que tous mes amis seront en sécurité, je prendrai l’avion pour vous retrouver.

Pourquoi n’ai – je toujours rien reçu de vous ? Je suis sûre que vous m’avez écrit ! Avez – vous fait acheminer votre lettre par quelqu’un en qui vous avez confiance ?

***********************

Je marche rapidement, désormais. A la limite de la course, mais dès que je sens un regard sur moi, je ralentis.

Un véhicule en travers de la rue. Il y en a donc encore à Nariouka. Je baisse les yeux. Surtout ne pas rencontrer de regard. Ne pas attirer l’attention sur moi.

J’arrive à la hauteur d’un passage de ruelles entre immeubles. Je les connais bien. En souvenir de mes années passées à Lyon, je les baptise « traboules ». Grâce au passage, j’échappe à l’agitation autour de la voiture.

Au marché, les denrées sont rares. Je ne trouve pas de tissus bariolés comme les aiment mes amis, seulement un marchand de draps blancs. Rapidement, je me remémore le métrage nécessaire. J’ai déjà résolu en pensée le problème des couleurs. J’ai tout mon matériel dans mes sacs de voyage. Je peindrai les motifs que les enfants me demanderont. Ca leur fera encore plus plaisir.


Nordine, notre chauffeur, soupire de soulagement en me voyant revenir. Les enfants, d’abord déçus, sautillent en battant des mains à l’idée de pouvoir commander leurs propres dessins sur le tissu.

Nordine est un Kabyle aux yeux bleus pénétrants. Il laisse pousser librement ses boucles châtain clair qui lui donnent un air enfantin. Cela confère beaucoup de charme au jeune homme souriant. Comme Abou, il se déplace avec la grâce des félins. Il a gardé avec un léger étonnement ses yeux dans les miens pendant tout le temps de cet examen pensif. Je tente de m’expliquer :

_ Abdelhakim est Kabyle ! Comme toi, n’est – ce pas ?

Nordine acquiesce d’un sourire.

_ Es – tu de sa famille ?

_ C’est mon grand – père.

_ Connais – tu les livres ?

_ Je n’ai pas ta science. Mais j’attendais ton signal.

_ Quel signal ?

_ Que tu fasses le rapprochement entre Abdelhakim et moi…

_ C’est important ? Tu as des nouvelles ?

_ Non, toujours pas, hélas… Je n’aurais pas attendu un signal quelconque pour t’en faire part si j’en avais eu…

_ Je ne comprends pas. Un signal pour quoi, alors ?

_ Enlève les tissus de ton sac, je vais les ranger dans la malle. Ne t’inquiète pas, ils seront à l’abri de la poussière.

J’obéis, intriguée. Je le vois ensuite sortir de son sac qu’il porte en bandoulière, deux petits volumes reliés de cuir. En un tour de passe – passe, il les a enfermés dans le mien. Je reste bouche bée. Je me reprends et murmure :

_ Merci ! Explique – moi…

_ Je suis le passeur de livres, répond – il à mi – voix. Chauffeur du village, officiellement ! Pratique, non ? Il rit. Sa gaieté m’amuse.

_ Quand tu auras fini d’en prendre connaissance, tu me les rends. Je t’en donnerai d’autres.

_ Tu les as lus ?

Il bredouille, confus.

_ Tu aimerais que je t’aide à comprendre certains passages ?

Sur son visage, passent successivement une multitude d’impressions : espoir fou, surprise, reconnaissance excessive, soulagement, réticence…

_ Tu as autre chose à faire. Je ne suis malheureusement pas ton élève, il y a d’autres priorités.

_ Lesquelles ? De toute façon, je n’ai pas beaucoup de temps pour lire avec les enfants, encore moins pour travailler.

Nous avons fait le tour de la voiture pour nous asseoir à l’intérieur.

_ Les enfants sont au courant, hein les p’tits ?

Il les regarde dans le rétroviseur central. En me retournant, je les vois hocher la tête, sérieux. Nordine ajoute :

_ Wari est le successeur d’Abdelhakim.

Le petit n’est visiblement pas surpris par la nouvelle. Je suis la seule à aller d’étonnement en étonnement.

_ Il est encore un peu jeune mais il est déjà très doué, tu verras.

_ Je verrai ?

_ Tu n’es pas une baby – sitter comme les autres. Les gamins ne sont pas des mioches ordinaires non plus !

Il a l’air ravi de ses révélations. Wari me tend une feuille de papier. Pour ne pas s’ennuyer pendant le trajet, le frère et la sœur avaient emporté de quoi dessiner.

_ Tu voudras bien me faire ça sur ma chemise ? me demande Wari.

Il a dessiné un homme en turban accroupi sur ses talons, de profil, en train de lire un gros volume. Le dessin n’a rien d’enfantin, bien qu’il soit stylisé. La page ouverte du volume représente les symboles de diverses planètes. L’homme est pieds nus sur un tapis arabe. Derrière lui, sur des étagères, des livres. Dans le reste de la page, d’autres volumes se promènent, tantôt ouverts, tantôt fermés…portant des titres en langues étrangères ou des schémas astrologiques.

_ Le petit a le don, confirme Nordine. Il n’attend que ton enseignement.

_ Pourquoi le mien ? C’est Abdelhakim son Maître.

_ Non. C’était le tien. Maintenant, tu es celui de Wari.

_ Vous aviez prévu qu’Abdelhakim disparaîtrait ? Il est mort ?

_ Nous n’en savons rien ! Mais ton Maître avait effectivement prévu sa disparition…

_ C’est pourquoi il avait besoin de moi…

Nordine met en route son 4x4. Pendant un moment, à cause des soubresauts sur la piste et du bruit du moteur, nous restons silencieux. Avant l’arrivée au village, je fais signe à Nordine d’arrêter. J’ai encore une question à poser, avant de retrouver les villageois qui viendront aux nouvelles de la ville.

_ Et Liberté ? Quel est son rôle ?

La petite répondit elle – même :

_ Comme je suis plus grande que Wari, j’écouterai aussi ton enseignement. Pour lui rafraîchir la mémoire quand tu ne seras plus là.

Nordine précisa :

_ La petite a un don, elle aussi. Elle est peintre et calligraphe, comme toi. Mais elle n’en est qu’aux rudiments. Tu devras lui apprendre le reste.

Comprenant enfin l’étendue de ma mission, je leur souris et pris les enfants dans mes bras. J’adressai un clin d’œil à Nordine, il y aurait bien un petit moment dans cet emploi du temps chargé, pour échanger sur nos lectures…La vie allait devenir bigrement passionnante, au Hameau !

 

Commenter cet article

Archives

À propos

Mes contes, mes poèmes, mes calligraphies, mes dessins, mes peintures ( aquarelle, encre de Chine...), aïkido...