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20 Jan

Rêve d'Afrique : chapitre 6 - Nordine

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles


VI – NORDINE


Paris, le 13 octobre.


Ma chère fille,


Nous sommes heureux d’avoir enfin reçu de tes nouvelles. Tu sembles aller bien mais nous sommes très inquiets pour toi. La guerre civile bat son plein au Myrianda et nous avons vu à la télé de nombreux attentats à la voiture piégée à Nariouka. Nous te demandons instamment de revenir ! Pense à nous si tu ne penses pas à toi ! Ton père va très mal et je ne sais combien de temps il résistera encore à tes choix égoïstes. Nous t’aimons, ma chérie, reviens chez toi, je t’en supplie !


*********************


Oransis, le 12 octobre.


Chère Ophrys,


Enfin, nous avons des nouvelles de toi ! Nous répondons tout de suite afin que tu reçoives les nôtres dès que possible. Nous avons été fous d’inquiétude lorsque tu as disparu à Nariouka. Nous essayions de rassurer les enfants tant bien que mal, mais ils sentaient bien notre angoisse. Tu vas bien. C’est un réel soulagement pour nous tous de te savoir en bonne santé et apparemment satisfaite de ton sort. Sois prudente, surtout !

Les enfants veulent t’envoyer un dessin. Nous les joignons à notre lettre.

Ne t’inquiète pas pour nous, ni pour les parents. Ils se plaignent et se font du souci pour toi, c’est normal. Ils vont très bien tous les deux. Nous avons trouvé un petit appartement et je vends mes photos d’Afrique ainsi que mes observations sous forme de reportages. Je crois que le magazine « Africa » souhaite m’embaucher à plein temps. Il pourrait même être question que nous retournions nous installer en Afrique dans quelques temps, en famille, mais certainement pas au Myrianda ! Dommage… Nous aimions beaucoup ce pays avant les événements…

Donne – nous d’autres nouvelles. Parle – nous de toi, des gens que tu rencontres. Rassure – nous…

Je t’embrasse très fort et laisse une place à Lyane pour t’écrire.

Ton frère,

Joachim

PS : Je t’ envoie une photo de lion. Je sais que tu les aimes.

********************

_ Tu pleures ? Liberté se lève de sa table d’étude et vient me cajoler. Qu’est – ce que tu as ?

Je laisse les sanglots me secouer, incapable de lutter. Elle ramasse mes papiers sans les lire, tombe sur les dessins d’Oryan et Oulane, mes neveux. Ils ont dessiné maladroitement les maisons de Paris, une voiture, leur famille et moi…

_ Tu as reçu des nouvelles de ta famille. Ils vont bien ?

Elle m’entoure de ses bras. Je secoue la tête pour acquiescer.

_ Alors pourquoi tu pleures ? Elle se dégage et me tend les dessins. Tu as des enfants ?

Je me mouche bruyamment, m’essuie les yeux.

_ Non, mes neveux, dis – je dans un hoquet.

La petite caresse mes cheveux.

_ Tu es contente de leurs dessins ?

Je souris en hochant la tête, pour signifier mon approbation. Je lis alors un immense étonnement sur le visage de Liberté.

_ Comment ? Elle a détaché les deux syllabes avec force. Tu es contente de leurs dessins ! Et moi, quand je ne fais pas la moitié de ça, tu me demandes de recommencer !

Elle n’est pas en colère, ni méprisante pour « l ’œuvre » de mes neveux, seulement époustouflée. Je comprends en un instant qu’elle compare le niveau technique des dessins. Evidemment, mes neveux ont dessiné avec beaucoup d’amour, mais la maturité des représentations de Liberté et Wari dépasse celle de nombreux adultes.

Je me mets à rire à travers mes larmes et prends la petite dans mes bras. Tout à coup, la vie est belle.

Je fais un brin de toilette. Je sais que Nordine doit arriver d’une minute à l’autre pour un échange de livres et je ne veux pas qu’il voie que j’ai pleuré. Je recommande à la petite de garder le secret. Elle promet, trop heureuse d’être ma complice.

Moi aussi, j’ai tenu ma promesse auprès de notre ami. A chaque livraison, nous prenons le temps de parler des livres que nous venons de lire. J’éclaircis pour Nordine les points obscurs et j’écoute ses questions ou ses réactions toujours avec grand plaisir. Nous apprécions tous deux ces moments privilégiés pendant lesquels les enfants jouent sans nous déranger. C’est bon d’avoir un ami !

Dans un des livres que me remet Nordine aujourd’hui, un message codé.

_ Es – tu au courant ?

_ Non, répond – il.

Je me mords la lèvre. Dois – je avoir confiance en ce message ? Je n’ai eu aucun mal à le déchiffrer immédiatement. J’ai un don pour ça. Mais qu’en penser ?

Je demande à Horia de rassembler les hommes du premier soir où Abou m’a amenée chez elle. Je n’aurai pas trop d’avis sur la question.

_ Pourquoi ne consultes – tu pas les astres ? s’étonne – t – elle.

_ Si c’était si simple, je n’aurais jamais mis les pieds à Nariouka ! Pourtant, les signes de danger étaient très nets…

_ Tu te croyais plus maligne que le destin…

_ Non, j’étais confiante, plutôt. Confiante en ma bonne étoile…

Abou m’avait recommandé d’observer les étoiles et les fauves pour avoir de ses nouvelles. A part Nordine, le Hameau est pauvre en félins… Je n’ai eu de cesse d’observer les étoiles tous les soirs et, de temps à autre, à l’annonce d’un événement potentiellement significatif, j’ai dressé un thème horaire pour tromper l’attente. Rien. Aucun signe. Rien d’inquiétant, à proprement parler, non plus. Alors, je ferme les yeux dans la solitude de mon cœur et je communique avec Abou de tout mon être. Je me mets en alerte, je cherche à recevoir sa propre fréquence ; Il me semble qu’il m’envoie son amour, debout sur les ondes électriques invisibles du soir. Je me laisse envahir par cette merveilleuse sensation. Je lui adresse le flot de sentiments qui déferle en moi chaque fois que je l’évoque. Puis, émue, je change doucement d’objectif, je cherche à joindre mon Maître. Mon flux d’énergie ne trouve cette fois aucun aboutissement. Abdelhakim, dois – je craindre pour ta vie ? Abou t’a – t – il retrouvé ?

********************

Le Conseil des Sages a décidé de tester le message avant de lui accorder quelque crédit. Ce soir, Nordine y participe. Il a amené une invitée – surprise : Brousse, sa panthère. Elle s’est installée d’office sur la petite table en surplomb, derrière son maître. Le menton posé sur une patte avant, apparemment décontractée, elle ne le quitte pas des yeux.

Après de nombreux palabres, il est décidé que Wari et Liberté rendront visite à leur cousin Kélé, pour répondre à son invitation dans son lointain village de Ouéré. Je les accompagnerai, ainsi que Nordine et Brousse. Je découvre que le Kabyle a prévu une protection renforcée et que la panthère n’est pas la seule à faire partie de son plan. Il siffle entre ses dents. Le silence des autres me surprend, ils paraissent tous absorbés par la contemplation d’un point obscur dans la pièce. Nordine presse mon bras pour m’imposer le calme. Un immense cobra allonge son corps puissant jusqu’à nous. Il me parle doucement :

_ Ne fais pas de gestes brusques. Il va te sentir…

Fascinée, je laisse la bête s’approcher tout près de moi. Elle redresse le col en titubant. Je vois les écailles jaunâtres se dérouler les unes après les autres au reflet de la lampe de cuivre. Tout le monde dans la pièce retient sa respiration. Tout à coup, mon gilet qui était posé sur mes genoux glisse au sol. L’animal s’y intéresse. Je me penche lentement, saisit le tissu et le remonte imperceptiblement à sa place tout en murmurant au serpent :

_ Non, ça, ce n’est pas à toi…

Le regard jaune, à la fois hagard et fixe, se fissure de noir comme la langue bifide qui vibre. Brusquement, la bête se détourne de moi et file en silence dans le jardin. Nous soupirons à l’unisson. Nordine prend ma main. Nous n’en finissons pas de reluquer ce long fourreau de muscles qui s’effile jusqu’au bout. Soudain, Nordine ordonne à Horia :

_ Sers – lui de l’alcool pur. Elle va s’évanouir.

Très vite, il force l’alcool à couler entre mes lèvres. Je hoquète et je tousse. Les couleurs me reviennent.

_ Désolé, ajoute – t – il doucement. Il fallait en passer par là. Maintenant, il te protègera, comme moi.

Je suis trop choquée pour relever l’ambiguïté de ses paroles. Je me demande si les enfants ont dû subir cette épreuve. Plus tard, quand je finirai la soirée en bavardant à mi – voix avec Horia, elle partira d’un grand rire :

_ Les enfants ? C’est eux qui ont amené Silio à Nordine !

_ Silio ?

_ Sifflement… Le cobra !

_ Il ne leur a rien fait ?

_ Il était tombé dans un piège, au fond d’un grand trou creusé dans la terre. Il paraissait affaibli quand ils l’ont trouvé. Ils ont poussé, tiré une sorte de madrier qu’ils ont réussi à faire basculer dans le trou. Après ça, ils se sont enfuis et se sont cachés. Ils ont vu le cobra remonter la pente grâce au bois. Ensuite il a disparu.

Elle rangeait les verres que j’essuyais dans l’armoire. Elle en laissa échapper un. Il rebondit et roula sans se casser. Après l’avoir ramassé, elle poursuivit :

_ Au moment de rentrer au Hameau, ils ont remarqué le dos d’un serpent qui leur barrait la route. Ils ont eu peur mais quelque chose leur a paru familier. Ils ont décidé de s’asseoir en retrait sur les racines d’un arbre et d’attendre.

Elle rit devant mon air réprobateur, puis :

_ Le serpent s’est montré. Il a glissé doucement jusqu’à eux sans les effrayer, puis s’est approché pour les sentir…

_ Les petits n’ont pas bougé ?

_ Rien bougé ni rien dit !

_ Pourquoi dis – tu qu’ils l’ont amené à Nordine ? Le serpent leur obéit ?

_ Un jour, Nordine les a surpris en sa compagnie. Il a jeté Brousse sur le serpent pour les protéger mais ils ont crié pour l’arrêter. Ils lui ont tout expliqué. Alors ils l’ont fait asseoir pour la cérémonie du nez.

_ La cérémonie du nez ?

_ C’est comme ça qu’ils l’ont appelée.

Horia riait, et tout son dos grelottait sous l’effet des soubresauts de ses épaules arrondies.

******************

Brousse progresse à grands pas sans le moindre signe d’inquiétude. Elle est attentive à tout ce qui se passe, mais calme. Nous marchons tous les quatre en silence. Je suis étonnée de l’endurance des enfants. Ils sont fiers d’entreprendre ce voyage et savent qu’il n’est pas sans danger. Outre les pièges de la nature, nous devons passer inaperçus auprès des miliciens qui me recherchent toujours. Abou m’avait confiée à Horia pour que je sois en sécurité au Hameau. Je me demande si j’ai bien fait de répondre à l’appel de Kélé, même sous la protection de Nordine et de ses bêtes. Ma simple présence met les enfants en danger.

Voilà trois jours que nous marchons. Nous devrions arriver demain dans la tribu de Kélé, si tout va bien.

Soudain, Abou est devant moi. Il me serre dans ses bras. Nordine arrête la panthère d’un geste et le cobra d’un sifflement. Abou lui adresse un regard incisif. Est – ce un remerciement, ou un avertissement ? Je m’écarte un peu pour observer les deux hommes. Ils sont en rivalité. A mon sujet ? Serait – il possible que Nordine éprouve autre chose que de l’amitié pour moi ?

_ Nordine, pouvons – nous nous éloigner Abou et moi quelques instants ?

_ Les bêtes sont calmes, dit – il d’une voix impersonnelle. Il approuve d’un signe de tête, un rictus témoigne de son amertume.

Je prends Abou par la main et l’entraîne à l’abri d’un gros arbre. Nous entendons à peine les enfants bavarder avec Nordine. Nous nous pressons l’un contre l’autre tandis que nos bouches se cherchent avec passion. Nous glissons au sol, saouls de caresses. Nous reprenons notre respiration pour nous donner les explications urgentes. Abou me demande si tout va bien. Il me confirme qu’il est bien l’auteur du message codé mais qu’il n’a pas voulu y porter d’indication reconnaissable, de peur que je fonce à sa rencontre sans m’entourer de précautions.

Nous rejoignons les autres. Les enfants sautent au cou du nouveau venu. Les deux hommes se saluent froidement. Abou remercie Nordine de nous avoir protégés. Le Kabyle précise qu’il agit pour les petits et pour moi. Abou rétrécit les yeux, tous les muscles de son visage s’étirent et brillent, tels une armure élégante. Sensibles à l’ambiance soudain électrique, Silio et Brousse s’interposent entre les deux hommes. Je me demande si Nordine va soumettre Abou à la cérémonie du nez, mais rien ne se passe. Légèrement inquiète, je noue mes doigts à ceux de l’homme que j’aime. La tension retombe.

Après une rapide collation, nous repartons. Pendant cette pause, nous avons appris l’essentiel. Abou n’a jamais revu Abdelhakim.

Le lendemain, nous sommes en vue du village de Kélé.

 

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