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21 Jan

Fils de la Terre - 1ère partie - Génésia - 4

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles


Préhistoire


IV


- Mam, j'ai faim !

A peine était - il venu se plaindre auprès de sa mère Génésia que Sarük repartit en courant dans un éclat de rire, poursuivi par ses amis.

Génésia n'appréciait pas que son fils s'approche d'elle quand elle s'employait à entretenir le Feu dont elle avait la garde au nom de toute la tribu. Le moindre dérangement pouvait se révéler dangeureux, non seulement pour elle mais pour tous. Si elle perdait la flamme, toute l'économie de la tribu s'en trouverait affectée et même sa survie serait menacée. Plus de pieux durcis au feu pour tuer le gibier, plus de protection contre le lion des cavernes qui rôdait non loin des territoires de la tribu, plus de viande ni de céréales cuites ; mais surtout en hiver, plus de protection contre le froid et la nuit...

Elle avait connu le temps où les hommes n'avaient pas encore apprivoisé le fauve Feu. Elle se souvenait d'une époque obscure comme la longue nuit hivernale, humide comme les nuages gris et coupante comme la glace invisible. Toute la tribu se resserrait en hiver, dès que pluies, vents, neige ou orages menaçants s'abattaient sur la contrée. Ils s'enfonçaient alors autant que possible dans la caverne où ils hivernaient. Ils se serraient les uns contre les autres, se couvrant de toutes les peaux qu'ils avaient pu tanner à la belle saison, en prévision de la mauvaise. Les hommes et les femmes disponibles avaient pris soin de calfeutrer l'entrée de la caverne avec des bouchons d'épines qu'ils avaient courageusement tressés et solidement amarrés afin de protéger le clan des attaques des grands fauves. Dans les anfractuosités de la roche, ils avaient amassé autant de nourriture que possible et les avaient fermées d'une solide pierre pour les mettre à l'abri des rôdeurs et autres loirs... Fruits et viande séchés constituaient alors l'essentiel de leur nourriture. Il était parfois impossible de trouver de l'eau, quand l'épaisseur de la glace interdisait toute cassure dans la couche supérieure de la petite rivière immobilisée par le froid. Beaucoup mouraient, surtout les enfants.

Elle se secoua. Sarük venait encore de la bousculer en jouant. Elle décida de l'envoyer manger avec Isy, la mère de Triska. Elle savait qu'elle le recevrait sans se poser de questions. Lorsque Triska venait apprendre le rite du Feu chez Génésia, il était fréquent qu'elle partage son repas. Isy était de toute façon sa meilleure amie. Aucune ne se gênait avec l'autre.

Enfin tranquille, Génésia se déplaça légèrement pour prendre ses aises afin d'ajouter des brindilles sèches aux braises qui couvaient à même l'argile qu'elle avait creusée. Elle se préparait à ajouter des branches un peu plus grosses. Chaque fois qu'elle accomplissait ce rituel, elle se perdait dans ses pensées, tout en admirant les couleurs chatoyantes qui se dégageaient de ce que son père avait d'abord pris pour un fauve inconnu.

Elle revoyait cet incroyable orage qui avait déployé toute sa hargne au - dessus de leur caverne, alors qu'elle n'était âgée que de quelques années. Elle fixa ses mains pour s'aider à retrouver un souvenir juste. Elle savait compter jusqu'à trois, mais elle savait aussi qu'il fallait deux fois trois doigts, et que pour cela, elle avait besoin de l'autre main.

Le feu grossissait en crépitant, ce qui lui procurait maintenant une sensation de joie et de fierté.

La première fois que le Feu du ciel avait enflammé l'arbre mort, non loin de la caverne, ils avaient cru tous mourir de terreur à cause du fracas aveuglant. Ils avaient bientôt constaté que l'animal émettait un drôle de son continu et sournois, qui parfois les faisait sursauter. Il lançait aussi des tentacules et lorsqu'on s'en approchait, on avait soudain trop chaud et parfois, la langue qui vous léchait vous blessait sauvagement. C'est alors que les cheveux de son père prirent feu. Elle avait toujours sa couverture de daim dans les bras, surtout quand quelque chose lui faisait très peur. Elle l'avait entièrement râpée à force de la traîner partout avec elle. Sans réfléchir, elle s'élança à l'assaut de son père en hurlant de frayeur et entoura sa grosse tête de ses petites mains. Elle faillit l'étouffer dans les plis de la couverture, mais elle avait éteint le feu. Elle frisa son nez en se penchant vers les mèches roussies de son père : il puait. Tous les membres du clan se mirent à rire devant son air dégoûté quand elle voulut quitter au plus vite les bras de son père.

Par la suite, ils avaient appris à recueillir prudemment une branche enflammée. Ils avaient déduit rapidement tous les avantages du feu, mais ils en connaissaient aussi désormais tous les risques, même les plus inattendus.

Génésia savait qu'elle n'avait pas trop de temps devant elle pour préparer un énorme tas de braises qui seraient distribuées aux tribus qui devaient les rejoindre dès le lendemain pour le rassemblement d'été. C'était une fête. Surtout parce que Sierenk, malgré ses nombreux déplacements, s'arrangeait toujours pour être là. Elle retrouverait la tendresse de ses bras, la douceur infinie de son regard bleu, la chaleur de sa voix... Que le manque était cruel !

Elle ajouta encore du bois au - dessus des braises et des tisons qui s'amoncelaient dans le trou qu'elle avait ménagé dans l'argile à cet effet. Elle recula, incommodée par l'odeur et par la fumée qui venait de tourner brusquement, et aussi pour se tenir légèrement à l'écart du fourneau qui dégageait à présent une chaleur excessive.

Sarük n'était pas le fils de Sierenk. Peut - être auraient - ils un jour un nouveau petit ? Sierenk aimait Sarük qui le lui rendait bien. C'était sans doute parce qu'il était impatient de le retrouver que l'enfant ne tenait plus en place. Le visage de Génésia s'éclaira à la pensée de ses deux amours.

Une nouvelle bourrasque de vent projeta une myriade d'étincelles dans les airs. Génésia revint à la réalité, légèrement inquiète. Elle se leva pour éteindre quelques flammèches qui prenaient déjà dans l'herbe haute et sèche dont elle avait pourtant pris soin de s'éloigner afin de creuser le logement du feu en toute quiétude.

La pensée de Sierenk et de Sarük l'amena à celle d'Aliensis. Son premier homme. Le père de Sarük.

Ses parents l'avaient confiée à Aliensis, originaire d'une tribu étrangère. Il était aussi un voyageur. Cependant, personne ne pouvait se douter de sa malhonnêteté. Il s'était montré en apparence digne de confiance. Lorsqu'ils avaient quitté la tribu de Génésia pour rejoindre la sienne, la jeune fille s'attendait à un périple long et périlleux. Elle quitta difficilement ses parents, d'autant qu'elle les laissait seuls, n'ayant d'autre enfant qu'elle. Elle suivit son nouveau compagnon, les pensées bien sombres. Il n'avait éveillé en elle aucun plaisir, aucun désir. Pour elle, il ressemblait à son père, l'amour en moins.

Elle fut totalement désemparée lorsqu'elle comprit que l'homme prévoyait ses haltes, chaque fois que possible, de manière à pouvoir dérober des biens aux tribus qui les recevaient. Certains clans ne le connaissaient pas, d'autres étaient au courant de sa réputation mais s'attendaient à voir arriver un homme solitaire...

Ils étaient toujours reçus avec les honneurs dus à des voyageurs qui apportent les nouvelles ainsi que les techniques des autres... Et chaque fois, ils devaient partir de nuit, pour ne pas se faire prendre. Génésia ne connaissait plus que la honte et l'humiliation. Elle ne comprenait pas ce qui poussait son compagnon à voler. Même s'ils avaient manqué de quoi que ce soit, les tribus qui les accueillaient chaleureusement le leur auraient offert. Il ne pouvait s'empêcher de dérober l'arme fétiche du chef, l'outil de prédilection d'un tailleur de pierre, la plus belle peau du sorcier...

Un soir où elle n'en pouvait plus, imaginant très bien comment cela finirait, elle décida d'en parler avec Aliensis. Elle lui demanda de ne rien voler ce soir - là, et lui dit que s'il ne pouvait s'en passer, cette fois, elle ne repartirait pas avec lui. Il eut un rire étonné. Puis il abattit sur elle son bras et la frappa si fort qu'elle chuta rudement au sol. Elle se releva avec difficulté et c'est en boitant qu'elle dut le suivre, cette nuit - là.

Dès lors, elle lui voua une haine qu'elle cultiva jour après jour. Elle ne pouvait prévenir leurs hôtes successifs de la traîtrise de son maître, mais elle s'arrangeait désormais pour le devancer afin de dissimuler ce qui pouvait attiser sa convoitise. Les gens en étaient quittes pour chercher un bon moment leurs trésors. Quand ils ne les retrouvaient pas, ils soupçonnaient le couple de les avoir volés.

Aliensis commença à regarder Génésia de travers. Il finit par percer son manège. Il la frappa de nouveau mais comme elle se savait enceinte, elle se promit de se protéger à l'avenir pour mettre au monde son enfant du mieux possible.



C'est peu avant l'arrivée dans la tribu d'Aliensis que l'accident se produisit. L'homme était parti à la chasse pendant qu'elle montait la tente de peau qui les abritait la nuit. Il connaissait bien les parages et s'en vantait. Il savait que les membres de son clan n'approuvaient pas tous ses choix, mais certains avaient bien appris à son école et il avait l'intention de défier le chef, maintenant qu'il avait une femme. Sa famille n'aurait qu'à faire bonne figure lorsqu'il serait leur nouveau chef. Il était le plus rusé de tous, le plus aguerri par son expérience des voyages, le plus mordant aussi. Sûr de lui, plein de joie à l'idée de cet avenir souriant, il enjamba le pierrier par un saut de chamois mais un récent éboulement en avait escamoté la base. Tout un pan de la montagne s'était effondré à cet endroit. Il hurla dans sa terrible chute et s'écrasa comme un sac pesant tout en bas de la falaise, au milieu des cailloux.

En entendant ce cri inhumain, Génésia se précipita et n'arriva que pour constater le désastre.

Tourmentée par un flot de pensées et d'émotions contradictoires, elle ne savait comment contourner la falaise pour porter secours au père de son enfant, ce qu'elle avait d'ailleurs pris la précaution de lui dissimuler, comme si elle avait eu peur qu'il le lui vole aussi. Elle comprit bientôt qu'elle ne pouvait plus rien pour lui. Elle se contenta de lancer une poignée de terre du haut de la falaise, en ayant une pensée pour qu'il accomplisse son dernier voyage.

Elle n'avait plus de raison de continuer sa route en direction de la tribu d'Aliensis qu'elle ne connaissait pas. Elle décida de rebrousser chemin et de demander à ses prochains hôtes de prévenir la famille d'Aliensis.

C'est dans la troisième tribu dans le sens de son retour qu'elle rencontra Sierenk. Le jeune homme s'offrit à la raccompagner. Il était tout juste sorti de l'adolescence mais il s'était déjà montré vaillant à la chasse. Il la protégerait d'autant mieux qu'il pourrait confirmer son histoire au sujet des vols commis par son premier compagnon dans les tribus auxquelles elle était de nouveau contrainte de demander l'hospitalité. Elle pourrait d'ailleurs indiquer à ceux qui n'avaient pas encore retrouvé leurs biens les cachettes qu'elle avait trouvées, et Aliensis avant elle pour éviter de se charger pendant le voyage. Il avait à l'époque l'intention de revenir avec une embarcation de son village de pêcheurs, puisqu'ils avaient suivi le cours de la rivière durant tout leur périple.

Sierenk voulait devenir voyageur lui aussi. Elle vrilla sur lui un regard aigü. Il eut un sourire avant de murmurer d'une voix caressante :

- Rassure - toi. Tous les voyageurs ne sont pas des voleurs. J'aime le troc et je pense que je suis fait pour ça. J'ai remarqué à l'aller que tu portais toujours avec toi, en plus des herbes de médecine, un petit sac d'argile bien sèche. Il n'y en a pas par ici. Il y en a beaucoup chez toi ?

- Oui, tu pourras en prendre autant que tu voudras. Mais nous manquons de sel, que les tiens savent récolter. Tu pourrais leur en apporter en échange. Seulement je me demande...

Il lui pressa la main pour l'inciter à poursuivre. Elle releva le visage et fut une nouvelle fois chavirée par ce regard éperdu. Ils restèrent longtemps ainsi, à se fondre l'un dans l'autre. Plus rien n'existait.

Il fut le premier à retrouver l'usage de la parole, mais sa voix éraillée sortait mal :

- Dis - moi...

- Sais - tu que même sèche l'argile reste très lourde ? Et qu'il faudra du temps pour que tu sois prêt à repartir avec un chargement ?...

C'était comme s'ils communiquaient sur deux plans simultanés. Ils trouvaient la force d'échanger des mots. Ils mettaient longtemps à leur donner du sens et à trouver ceux qui convenaient à la réponse. Cependant, tous leurs sens en émoi communiquaient corporellement bien plus vite que la parole, même immobiles. Et cet échange - là prenait le pas sur l'autre, secondaire.

Il baissa les yeux avant de croiser les siens de nouveau :

- Tant mieux. J'aurai ainsi le temps de faire plus ample connaissance avec toi... et de grandir pour te rattraper.

Elle écarquilla les yeux et éclata de rire. Elle n'avait jamais connu auparavant ce sentiment de bien - être, de complicité et d'intimité avec un homme. Elle s'assombrit en pensant que cet homme était bien jeune cependant, et qu'elle, elle attendait un enfant de l'autre... Il se pencha et effleura sa joue pour la ramener à lui.


- Je n'ai pas fini, ajouta - t - il à son oreille. Je compte bien devenir aussi musclé que mon père et peut - être que ma compagne aimera voyager... Je suis ingénieux et têtu. Aucun obstacle ne m'arrête...

Elle recula le buste pour l'observer. Ils étaient assis en tailleur, face à face. Il avait répondu d'un ton léger mais son regard était lourd de sérieux.

A son tour, amoureusement, le jeune homme la détailla. Il aimait ses mèches folles qui s'enroulaient en longues boucles brunes aux reflets d'or autour de ses épaules. Il appréciait le contour du visage très doux, le regard de biche, brun aux dessins qui lui rappelaient les rémiges d'un aigle dans chaque pupille. Elle avait une peau si pâle qu'on y voyait palpiter sa passion intérieure. C'est exactement cela qui l'émouvait chez elle. Cette passion qu'il partageait avec elle, la passion de la vie, la passion d'apprendre de la vie..., la passion de l'amour. D'un doigt, il entreprit de suivre le contour de la joue, il descendit le long du cou, puis, n'y tenant plus, il fit suivre à ses lèvres à court de souffle le trajet léger de son doigt...



Génésia sentit soudain le vent souffler en tempête. Elle voulut de nouveau s'employer à éteindre les flammèches qui s'envolaient loin par - delà le trou où elle alimentait le foyer. Elle vit alors avec affolement le feu se propager aux buissons, puis embraser la prairie sèche d'un seul coup. Elle se leva en courant, tout en ôtant la peau qui lui servait de jupe pour l'abattre furieusement sur les flammes, dans une tentative désespérée pour les étouffer. Le vent se rabattit soudain sur elle. Les autres ne virent qu'une torche s'effondrer. Elle ne perçut pas le cri déchirant de Sarük qu'il fallut retenir pour le protéger du brasier. Les adultes eurent tôt fait de maîtriser le début d'incendie grâce à la proximité du cours d'eau. Ils ramenèrent le corps de Génésia dans son abri. Personne n'eut le courage de défaire ce que le dieu du Feu avait voulu. Ils laissèrent la peau de loup à peine carbonisée envelopper la jeune femme des pieds à la tête. Ils déposeraient ses plus beaux vêtements par - dessus...

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