Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 Jan

Fils de la Terre - 2ème partie - Genèse indienne - 3

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles


III Ambiguité



Chacal - Trouble bande ses muscles et s’oblige à rester immobile. Il supporte de plus en plus difficilement les fréquentes haltes de l’homme - médecine. Il sait que Cheval - Brûlant trouve un grand intérêt à profiter du voyage pour mettre en réserve plusieurs types d’écorces ou de racines aux heures où le soleil insistant a dégelé une partie des terres. Il comprend qu’il collecte différents échantillons de cailloux et qu’il surveille chaque empreinte de renard argenté, chaque crotte de blaireau, chaque blessure d’arbre causée par un élan affamé, ou chaque touffe de poils arrachée par des épines… Peut - être que ces étapes auront une influence décisive sur l’état de santé de son père. Mais voilà quatre lunes qu’ils sont en chemin, et Chacal - Trouble se demande s’ils arriveront cette fois avant la nuit ; quand son compagnon forcé, habituellement muet, lui adresse la parole :

- Nous ne sommes plus très loin de chez toi, je crois ?

Taciturne, l’autre se contente de le fixer d’un regard noir, les mâchoires serrées. Cheval - Brûlant prend cette soudaine attention pour une confirmation.

- Sais - tu où ton père puise l’argile avec laquelle il se soigne ?

Chacal - Trouble hésite. Finalement, il décide qu’il ne peut y avoir de danger à révéler ce lieu à l’homme - médecine de son père, fût - il ennemi de son clan.


Au milieu de la journée, le soleil se voile. De gros convois de nuages noirs obscurcissent le ciel et se mettent à filer à toute allure vers l’est, entraînant derrière eux tout un désordre dans la nature : vent glacial qui siffle et hurle, arbres secoués comme s’ils tentaient de se déraciner, branches qui vous cinglent au passage, furieusement libérées de toute attache.

Chacal - Trouble enrage de ce nouveau contretemps. Il fait signe à Cheval - Brûlant de mettre pied à terre et l’oblige à se voûter pour se faufiler sous une paroi rocheuse que celui - ci n’avait pas encore remarquée. Bientôt, le simple surplomb devient tunnel. On n’y voit goutte ! Cependant, le guide continue d’avancer sans heurt. Il doit bien connaître cette grotte. Les chevaux dérapent. Cheval - Brûlant, dans une glissade imprévue, se cogne au flanc de Bise - du - Matin. Il lui est reconnaissant d’avoir amorti le choc et d’être si chaud…alors que ses mocassins, pourtant protégés par une double peau rembourrée de foin, sont en train de prendre l’eau.

Appliqué à éviter de marcher dans le torrent glacial et de se cogner aux parois de plus en plus étroites, Cheval - Brûlant sent soudain la poigne de Chacal - Trouble lui broyer l’avant - bras pour le contraindre à faire halte.

Lorsqu’il lève la tête, le jeune - homme découvre une salle sphérique. Un puits de lumière au centre tombe de la surface et le rend presque aveugle. Il détourne aussitôt les yeux et, accoutumé à la pénombre, il comprend pourquoi son guide semblait si bien connaître les lieux. Une veine d’argile très pure court tout le long de la sphère et semble s’éclipser dans un détour de la roche.

Le regard des deux hommes s’accroche un instant. Chacun lit que l’autre a saisi. Cheval - Brûlant fouille dans ses bagages, prend un sac de peau et l’emplit de l’argile dont se sert Serpent - Coléreux pour ses soins.

Le déluge de pluie les contraint à dresser le camp dans un recoin abrité de la grande salle, pour une nouvelle nuit. Le Chewak sait qu’il ne pourra nourrir son cheval ce soir. Il n’avait pas prévu tant de retard. Il s’apprête à donner sa propre ration de céréales pilées à la bête. Il préfère dormir le ventre creux, ce n’est pas la première fois. Mais il ne négligera jamais les besoins de son meilleur compagnon de route.

Cheval - Brûlant suit les gestes de son guide, et au moment où celui - ci tend son écuelle vers l’équidé, il détourne son bras. Aussitôt, l’homme sort son coutelas, lame dressée.

- Du calme ! dit Cheval - Brûlant. Tiens !

Il lui tend un sac de foin. Chacal - Trouble refuse mais range son arme :

- Tu en auras besoin pour le retour.

C’est la première fois que son guide évoque un retour possible pour le Ponee. Il n’y aurait donc pas de traquenard en vue ?

- Tu pourras m’en fournir avant mon départ…

- Nous n’avons plus beaucoup de réserves. Les pluies ont gâché une partie de la récolte précédente. C’est pourquoi j’avais pris le minimum nécessaire.

Surpris, Cheval - Brûlant comprend mieux l’impatience qui avait tenaillé son guide, tout au long du chemin. Il n’était pas seulement inquiet pour son père…

- Tu aurais dû m’en parler. J’aurais fait moins de haltes. Je t’avais promis de ne pas nous retarder…

Chacal - Trouble retint un soupir, ébauchant un geste de fatalité.

- On ne sait jamais ce qui peut te servir à guérir mon père…





Au petit jour, avançant dans une lueur tremblotante, Chacal - Trouble - qui a refusé de partager le repas du Ponee - pressent un danger.

Les deux hommes dissimulent les chevaux derrière un bouquet d’arbres et, tandis que Cheval - Brûlant garde les bêtes, le guide, à la faveur de la brume, s’aventure aux nouvelles.

Cheval - Brûlant, perdu dans ce mur de silence, sent son estomac se nouer d’angoisse. Soudain, un formidable poids s’abat sur ses épaules et le jette à terre. L’homme qui l’agresse a la force de la colère, presque du désespoir. Il ne sait comment il réussit à l’empêcher de l’étrangler, de lui crever les yeux et le ventre, ni comment il finit par retrouver son arme. Au moment où, ivre d’asphyxie, il parvient à retourner le guerrier pour le frapper, il suspend son geste. L’autre en profite pour lui sauter à la gorge.

Tout à coup, le fouet de Chacal - Trouble claque dans l’air gris d’humidité. Les deux combattants se redressent, trempés de la tête aux pieds, les vêtements moulants de boue. La jeune - femme se met fébrilement à chercher l’un de ses mocassins dans l’épaisse couche de gadoue, mais ses longs cheveux encollés la gênent.

- Pourquoi agresses - tu le guérisseur de ton père ? tonne, hors de lui, Chacal - Trouble.

Cheval - Brûlant saisit très vite que c’est la sœur de son guide qui vient de l’attaquer !

La jeune - femme se redresse fièrement, toute son attitude défie son frère :

- J’avais cru…

Elle laisse errer un regard flou sur l’inconnu et se tait.

Cheval - Brûlant, stupéfait, ne peut détacher son attention de cette fille impétueuse, qui pour le moment, a tout d’un monstre, hormis ses yeux de flamme et sa voix aux couleurs chaudes. Curieusement, il se sent tout ragaillardi et éclate de rire.

Les deux autres, étonnés, l’observent. Couvert de boue, les boucles de ses cheveux formant un casque autour de son visage masqué de brun, les plis de ses vêtements se figeant en angles bizarres, Cheval - Brûlant ne peut se tenir debout tant il rit. Bientôt, des sillons creusent ses joues, tant les larmes de joie abondent.

Il rencontre les yeux de la fille et la même étincelle de malice se communique de l'un à l'autre :

Avant que Chacal - Trouble ait compris ce qui lui arrive, les deux jeunes - gens se précipitent sur lui, le plaquent au sol et entreprennent de le rouler copieusement dans la gadoue. Chacun de ses gestes l’y enfonce un peu plus.

Ils relâchent leur pression et se redressent pour respirer à grand coup. Chacal - Trouble est debout. Les deux jeunes étourdis baissent la tête, attendant l’orage…

Le valeureux guerrier qui n’a pas jugé bon de sortir son arme pour se défendre tente de se débarrasser de l’enduit poisseux qui a cassé piteusement ses trois glorieuses plumes de tête. Les deux autres hasardent un œil vers lui. Il grommelle :

- De jeunes chiots ! C’est tout ce que vous êtes !

Ils repartent à rire de plus belle, arrachant un sourire à l’homme ténébreux.





- Pourquoi m’as - tu attaqué ? glisse Cheval - Brûlant à Vive - Ortie, la sœur de son guide. C’est juste pour me punir d’être un Ponee ?

Ils chevauchent côte à côte, derrière Chacal - Trouble qui ouvre la marche.

- Si je te le dis, tu vas te moquer de moi !

- Dis toujours…

Elle le jauge du regard. Comme l’argile sèche sur lui et craquèle de partout, elle a un nouvel hoquet de rire. Elle ferme les yeux et retient sa respiration, luttant pour retrouver son sérieux mais elle entend le rire étouffé qui secoue le jeune - homme…

Ils ne reprennent leur sérieux qu’à la vue des premières fumées des tipis.

Elle prend un grand bol d’air et lui murmure, pour que son frère ne l’entende pas :

- Je t’ai pris pour un voleur de chevaux, je croyais que tu avais tué mon frère…

- Mais… Tu ne l’as pas vu, ou senti au moins sa présence ?

Sa moue en dit long… Le cavalier sourit avant de la réconforter :

- Tu es une guerrière courageuse et redoutable, mais tu as encore du travail devant toi pour devenir une bonne pisteuse !

Ils réprimèrent un nouvel accès de joie comme ils empruntaient le chemin du camp.

Commenter cet article

Archives

À propos

Mes contes, mes poèmes, mes calligraphies, mes dessins, mes peintures ( aquarelle, encre de Chine...), aïkido...