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21 Jan

Fils de la Terre - 2ème partie - Genèse indienne - 4

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles


IV Ocre



Voilà trois nouvelles lunes que Cheval Brûlant séjourne parmi les Chewaks. Sa tâche est terminée. Il a guéri Serpent - Coléreux qui en devient presque souriant…

Il a percé le mystère de l’aggravation de son état. Lorsqu’il lui avait recommandé de se soigner avec de l’argile, il était sûr que tout irait en s’améliorant pour lui, tant de fois il avait pu vérifier que l’argile verte était une merveilleuse médecine. Lorsqu’il a découvert que le filon d’argile où puisait Serpent - Coléreux était jaune, il a été intrigué. Il savait que le malade avait besoin de soins en harmonie avec l’Eau, et la couleur verte de l’argile y répondait parfaitement. Or, son argile est jaune, et le jaune s’harmonise, non pas avec l’Eau mais avec le Feu, ce qui a attisé la douleur…

Pour en être tout à fait certain, le jeune - homme a entrepris de soigner une petite blessure qu’il s’est faite en combattant Vive - Ortie. Elle lui a éraflé la main de sa lame. Il a appliqué des cataplasmes d’argile jaune sur sa plaie, quatre jours d’affilée, comme il en avait coutume. Au lieu de fermer la plaie sans laisser aucune trace, à part une légère pâleur à l’endroit de la cicatrice, comme l’aurait fait l’argile verte, la plaie s’est creusée…doublée d’une douleur cuisante qui l’a vite convaincu d’arrêter là l’expérience.

Un petit groupe d’hommes l’a alors accompagné à la recherche d’une veine d’argile verte. Ils l’ont trouvée quelques jours plus tard, sur l’autre versant de la montagne. Elle se situe à une distance raisonnable du camp et ils en ont rapporté suffisamment pour toute la tribu durant l’été qui dure six nouvelles lunes.

Il a cependant déconseillé à Serpent - Coléreux d’en utiliser aussitôt après les dégâts que l’argile jaune a commis sur son organisme.

Il a vu dans son Ombre bleue que la sauge et le serpolet font partie de ses végétaux - totems. Il lui a donc recommandé de se masser les gencives, le matin, avec une infusion tiédie des deux herbes, qu’il lui a données, sèches, conservées dans des bourses de cuir.

Il a également fait macérer les deux essences dans un flacon de graisse qu’il a mis à défiger au soleil pendant trois fois sept lunes, mais chaque soir il pouvait déjà commencer à masser ses sept chakras principaux avec quelques gouttes de cette huile parfumée. Dès la première nuit, Serpent - Coléreux, qui n’avait pas dormi depuis longtemps, put jouir d’un sommeil sans rêve. Le lendemain matin, les cernes sous ses yeux étaient moins terreux et ses traits paraissaient reposés.

- A quoi tu rêves ? La voix ocrée de Vive - Ortie ne le fait pas tout à fait sortir de sa rêverie. Comme chaque fois qu’il l’entend, le jeune - homme se sent propulsé dans un autre univers.

Il se reprend péniblement et lui sourit. Elle s’est assise en tailleur près de lui et l’observe avec grand intérêt.

- Je ne voulais pas te forcer à me faire entrer dans ton rêve, dit - elle d’une voix douce, tu peux continuer.

Elle se lève prestement, mais son bras la retient. Un instant rivée à son regard émouvant, elle s’asseoit de nouveau.

- Reste !

Comme il garde le silence, elle décide de lui tenir compagnie sagement, sans rien demander d’autre que le simple plaisir d'être en sa présence.

Elle se penche en avant et trace lentement des signes au hasard dans le sable. Hésitante, elle lui jette un coup d’œil interrogateur. Il sourit et se penche à son tour. Peu à peu, ils complètent chacun une partie du dessin, laissant leur main les guider. Quand ils s’arrêtent, elle a compris à quoi il rêve.

Soudain, elle se sent très lasse. Tous les muscles de son visage s’affaissent. Attentif, le jeune - homme tend la main vers elle, et d’un doigt léger, modèle doucement la trace d’un sourire sur ses lèvres. Elle baise le doigt et s’enfuit.




Ce n’était pas seulement les curieux plis de sa veste boueuse qui lui donnaient cette puissante carrure malgré une allure un peu frêle… Avant de rejoindre le camp, après leur toilette, lui dans la rivière, elle dans le torrent, ils s’étaient rencontrés. Le crépuscule allongeait les ombres des bosquets de saule et de verne qui les protégeaient des regards. Les collines à cet endroit masquaient les sommets montagneux pourtant tout proches. Un rayon orangé de lumière leur permettait de se découvrir avant d’être ensevelis par la nuit.

Une étrange intimité les rapprochait. Ils subissaient un élan de leur cœur qui les submergeait, qui les faisait trembler et les poussait l’un vers l’autre plus sûrement qu’un aimant trouve son double. Cependant ils restèrent face à face, à se boire des yeux.

Il n’avait gardé qu’une veste de cuir pâle, ouverte, sans manche et un pantalon clair. Sa demi - nudité l’émouvait plus qu’elle n’aurait su le dire. Les muscles du torse et des bras saillaient, puissants malgré leurs fines attaches. Son visage rayonnait plus que l’astre du ciel, de calme et de douceur. Les grands yeux couleur de sable étaient frangés de longs cils sombres, les cheveux libres bouclés éclaircissaient aux endroits où ils séchaient, révélant un châtain ocré qui brillait aux lueurs du couchant. Elle devait lever la tête pour le voir, car il était plus grand qu’elle. Un léger souffle agitait sa chevelure qui lui caressait les épaules. Elle aurait aimé être sa chevelure…

Elle ne portait qu’une blouse échancrée lâchée sur une jupe longue légère, plutôt un jupon, le tout d’un beige clair. Sa tenue faisait ressortir la couleur caramel de sa peau qu’il aurait aimé pouvoir goûter. Son visage paraissait mangé par les grands yeux noirs toujours aux aguets, sondant loin tout ce qu’ils s’appliquaient à mettre en mémoire. Tout à coup, une rafale de vent plus forte la fit frissonner, elle perdit les affaires qu’elle tenait, comme lui, sur son bras replié. Ils se baissèrent ensemble et ses cheveux noirs inondèrent la tête du jeune - homme. Elle les rassembla en bredouillant une excuse, et comme une longue mèche humide refusait de se détacher du visage de la jeune - fille, il glissa ses doigts sous la mèche et fit durer une caresse du front à la joue, jusqu’à la nuque de sa compagne tremblante. Gardant la main sur elle, il se pencha très lentement et vint effleurer sa joue de la sienne. Elle sentit son souffle chaud avant le baiser léger. Elle profita de la naissance de la nuit pour s’accrocher à l’une de ses épaules comme à une barque en perdition et lui rendit rapidement son baiser, puis un autre sur l’épaule là où les cheveux venaient la taquiner, avant de filer, saoule de son parfum.





Quand les Chewaks avaient vu arriver leur équipée, la stupéfaction avait fait place à un amusement vite dissimulé. Les Chewaks sont des guerriers sérieux. Quoi de plus sérieux que la guerre ?

Devant cette mascarade des trois arrivants couverts de boue, ils avaient essayé de comprendre ce qui les avait mis dans pareil état. Leurs explications avaient tourné court, aucune n’ayant vraiment donné satisfaction… Le mystère sur l’aventure qui les avaient réduits à l’état de fantômes d’argile planait toujours.

Les deux hommes, munis d’habits secs, étaient allés se laver à la rivière, tandis que Vive - Ortie s’était débarbouillée en amont, dans le torrent.


Cheval - Brûlant se rappelle leur arrivée au camp, il y a trois nouvelles lunes de cela. Il songe maintenant à rentrer chez lui, et c’est ce qui a attristé Vive - Ortie. Il ne sait dans quelle mesure elle tient à lui, car si chaque fois leurs tête - à - tête leur ont permis de s’assurer de leurs sentiments l’un pour l’autre, chaque fois, comme ce soir, ils se sont terminés par une fuite de la jeune - fille. Il sait qu’elle craint le verdict de son père comme celui de leurs tribus à tous deux. Il sait aussi que s’il ne rentre pas chez lui, les siens risquent de prendre le sentier de la guerre contre les Chewaks…

Il se souvient de la détermination de son ami, Aigle - Parleur, au moment de son départ. Il connaît sa facilité à convaincre leur chef et ne doute pas qu’il a dû plaider sa cause, mais s’il ne revient pas avant les prémices de l’hiver, il sait que la guerre sera engagée sans espoir de l’empêcher.

- Tu ne sers à rien, ici, tu es une bouche inutile ! Va - t - en !

Celui qui l’invective soudain n’est pas un guerrier, c’est Vautour - Frileux l’homme - médecine des Chewaks.

Cheval - Brûlant prend enfin conscience qu’il n’a pas terminé sa mission ici. Certes, il rechigne à rentrer parce qu’il ne veut pas se priver de la présence de Vive - Ortie, mais il sentait confusément qu’il avait oublié de faire quelque chose d’important avant de partir, mais quoi ? Maintenant il le savait ! Comment avait - il pu négliger une démarche aussi importante ?!

Il se retourne lentement pour faire face à son homologue arrogant et vindicatif.

- Tu te trompes ! J’avais besoin de temps pour mûrir une réflexion au profit de Serpent - Coléreux…

- Une ruse pour rester ! l’interrompt l’autre, grondant d’une violence trop longtemps contenue.

- Tu crois vraiment que je veux rester, après avoir eu peur que vous me reteniez captif, au contraire ?

- Serpent - Coléreux ne se laissera pas abuser par ta ruse ! Il ne te donnera jamais sa fille ! Aucun Chewak ne permettra qu’un ennemi nous vole une squaw !

Après cet éclat, il courut en direction du tipi de Serpent - Coléreux. C’est alors que des cris de guerre retentirent à l’entrée du camp.

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