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21 Jan

Fils de la Terre - 2ème partie - Genèse indienne - 6

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles


VI Force



L’hiver approche à grands pas. Les premières gelées matinales ont eu raison des dernières floraisons au bord de la rivière.

Cheval - Brûlant et son ami Aigle - Parleur circulent librement dans le camp depuis qu'ils ont pu s’expliquer avec Bison - Audacieux, Serpent - Coléreux et son fils Chacal - Trouble.

Dès que les Chewaks ont compris que Vive - Ortie était partie pour longtemps, ils ont exigé de Cheval - Brûlant qu’il leur expose son plan. Le jeune - homme a dû user de toute sa persuasion pour leur faire admettre qu’il n’avait pas eu de plan préconçu. Simplement, il avait compris, le jour où Vautour - Frileux était venu le prendre à partie la première fois, qu’il devait parler à Serpent - Coléreux de la force qu’il avait en lui. Et qui l’agressait chaque fois qu’il voulait l’oublier au lieu de lui permettre de s’exprimer. D'où ses douleurs...

- Quelle force ? interrogea le père de Vive - Ortie, abasourdi.

- La force de ta colère. Elle se déchaîne contre les autres avant de te détruire par la douleur…

Serpent - Coléreux était peut - être trop vieux pour entreprendre un long voyage, mais lorsqu’il se leva et s’approcha de Cheval - Brûlant, celui - ci connut la peur. Hésitant sur la façon dont il allait moucher ce jeune blanc - bec qui multipliait les atteintes à sa dignité, il vrilla son regard au fond de l’âme du jeune - homme et fut touché par sa sincérité. Il se tourna vers Bison - Audacieux et lui demanda l’autorisation de poursuivre l’entretien seul à seul avec celui qu’il considérait de nouveau comme son homme - médecine. Ils sortirent pour gagner le tipi de Serpent - Coléreux.

- Je pense que tu t’exprimes de façon irrespectueuse, et je te demanderai des comptes pour cela et pour bien d’autres choses… en temps utile !

Cheval - Brûlant n’eut pas besoin d’explications pour savoir qu’il faisait allusion à sa relation avec Vive - Ortie. La jeune - fille lui manquait terriblement. Il n’avait aucune nouvelle d’elle depuis maintenant près d’une lune. Il n’était même pas sûr qu’elle ait pu réaliser le projet qu’il lui avait exposé avant le drame. C’était son projet à lui. Certes, il concernait au premier chef le père de la jeune - fille mais c’était sa responsabilité à lui. Il ne pouvait que supposer qu’elle avait tout mis en œuvre pour en venir à bout, et c’était son seul espoir. Leur seul espoir… Qu’en était - il aujourd’hui ?

Serpent - Coléreux, porté lui aussi par un espoir nouveau, une lueur jamais entrevue jusque là dans sa vie houleuse, n’avait pas interrompu la méditation du jeune - homme. Il savait que ses mots, plus que de l’irrespect, étaient nouveaux parce qu’ils correspondaient à une réalité nouvelle pour lui, pour les hommes rouges… pour les humains. Il pressentait quelque chose d’une grande importance, pour sa vie quotidienne, pour sa vie éternelle, pour l’évolution de la race humaine. Quelque chose qui nécessitait une sincérité absolue… Et c’était peut - être là qu’était le vrai respect. Pas seulement celui de l’autre, plus justement celui de soi - même. C’est pourquoi l’homme mûr, le guerrier porté par sa colère emblématique, le père du farouche guerrier qu’était Chacal - Trouble et de la rebelle Vénus qu’était sa fille, cet homme - là se tut et humblement , sans colère, écouta les paroles inspirées de son juvénile guérisseur. Il savait que s’il l’avait choisi, risquant de perdre à jamais l’estime de Vautour - Frileux, le concurrent du jeune - homme, et de provoquer un grave conflit avec la tribu des Ponees, ce n’était pas que pour entendre des mots rassurants à force d’être faux, comme l’aurait fait l’homme - médecine Chewak, qui craignait plus l’humeur de ses patients que sa propre incompétence.

Cheval - Brûlant sentit que Serpent - Coléreux s’était apaisé et qu’il était prêt à tout entendre.

- Je tiens d’abord à te prévenir, commença - t - il. Ce que j’ai à te dire te fera l’effet d’un coup de tonnerre, d’un tremblement de terre dans ta vie. Après, tu ne seras plus jamais tout à fait le même. Tu risques même de ne plus te reconnaître, de perdre tes repères émotionnels habituels…

Le jeune - homme se tut, attendant que ses mots trouvent le chemin jusqu’au cœur de l’homme qui était, à cet instant, la personne qui, pour lui, guérisseur, comptait le plus sur terre. Puis il reprit, doucement :

- Je dois te dire que cet ouragan, il vaudra mieux ne pas chercher à l’enrayer. Tu le crains tant, parce que tu sais qu’il te sera impossible de l’éviter, que tu ne fais qu’amplifier ses déferlantes dévastatrices… et cela augmente de jour en jour ton angoisse. C’est pourquoi je n’avais pas vraiment terminé de te soigner.

Il vit à l’attitude de l’homme suspendu à ses lèvres qu’il avait touché juste. Il continua :

- Ne cherche pas à courir pour le fuir. Il avance plus vite que toi, et si tu cours, il

te rattrapera et te noiera d’angoisse, de maladie et de mort.

La gorge sèche, Serpent - Coléreux tenta d’avaler sa salive mais il n'y parvint pas. Il demanda d’une voix éteinte :

- Si tu me parles, c’est que je peux faire quelque chose... ?

Le jeune - homme lui adressa un sourire lumineux, et l’homme le trouva soudain très beau.

- Bien sûr. Au lieu de te laisser engloutir par le raz - de - marée, grimpe sur la vague, lève - toi pour voir le plus loin possible devant toi, et va de l’avant !

- Que signifient tes paroles poétiques ?

- Je te parlais d’une force qui se manifeste régulièrement à toi, et que tu fais refluer chaque fois…

- Une force ? Un rêve, tu veux dire ! Je sais bien qu’il est impossible !

- Pourquoi ?

- Je ne suis pas sûr que nous parlions de la même chose. Il est possible que je me trompe lourdement…

- Je ne crois pas. C’est pourquoi tu as trouvé l’argile jaune et qu’elle t’a agressé.

Éberlué, Serpent - Coléreux le fixa, bouche - bée.

- Continue…le pria - t - il.

- Depuis quand avez - vous perdu votre potier dans le village ?

- Qui t’a dit que nous avions perdu notre potier ? C’est Vive - Ortie ?

Le jeune - homme secoua la tête.

- Personne ne m’en a parlé. Je sais que vous utilisez des ustensiles en bois creusé…Je veux bien que tu m’en dises quelques mots…

- J’étais petit quand une guerre violente entre plusieurs clans, dont les deux nôtres, éclata. De nombreux braves rejoignirent nos pâturages éternels en se battant jusqu’au bout. Notre village fut envahi, brûlé, le four du potier piétiné par les chevaux… Le potier et son apprenti furent tués, ainsi que de nombreux vieillards, femmes et enfants. Nous avons ainsi perdu la tradition de cet art…

- Tu as bien compris ce qu’il te reste à faire…

- Mais toi, n’as - tu pas compris pourquoi je renonce à ce rêve chaque fois qu’il revient ?

- Tu penses que tu ne peux le réaliser parce que jamais personne ne t’a appris à modeler la terre, ni à la cuire… Pourquoi n’as - tu jamais fait d’essais ?

- Je suis un guerrier. Pas un artisan…

- C’est là ton erreur.

Serpent - Coléreux eut du mal à digérer ce nouvel affront, mais il vit aussitôt que Cheval - Brûlant n’avait pas douté un seul instant de sa valeur de guerrier.

- Écoute, je ne sais pas où est Vive - Ortie en ce moment.

Intrigué, l’homme tendit l’oreille.

- Ce que je sais, c’est que je lui avais parlé de tout cela avant… son départ.

- Alors c’est bien vrai que tu veux me la prendre !

Le jeune - homme sourit douloureusement, et son inquiétude le rapprocha soudain de l’homme qui lui faisait face.

- Écoute… Je ne sais rien d’elle, comme toi, depuis qu’elle est partie. Tout ce que j’espère, c’est qu’elle va bien et qu’elle a tenté ce que j’avais l’intention de faire avec son aide.

- Que voulais - tu faire ?

- Je voulais quitter le camp à la faveur de la nuit, chevaucher jusque chez moi et ramener Cristal - de - Roche, une de mes tantes.

- C’est pour aller chercher cette squaw que tu as fait venir ton ami Aigle - Beau - Parleur ?

Cheval - Brûlant eut un rire joyeux.

- Aigle - Parleur, corrigea - t - il. Non, comment aurais - je pu le joindre ? Mon ami avait décidé avec Ours - Tranchant , le jour de mon départ, que si je n’étais pas revenu avant trois lunes, il partirait seul à ma recherche pour vous provoquer le moins possible.

- Tu savais donc à quelle époque il te rejoindrait…

- Non. Je ne savais rien. J’avais dû suivre ton fils qui était très pressé avant d’avoir pu faire mes adieux à quiconque…

Serpent - Coléreux sut soudain à quel point Cheval - Brûlant avait dû se sentir seul et ressentir le manque des siens. Et pour tout remerciement pour ses bons soins, ils l’avaient retenu captif, avec son ami !

- Je… Je ne sais comment te dire…

- Laisse ! Je sais… Ce n’est pas grave. Tout ce que je souhaite, c'est que Vive - Ortie aille bien. Elle est partie depuis si longtemps... J’ose espérer qu’Ours - Tranchant a compris les sentiments qui nous relient et qu’il l’a crue et protégée quand elle s’est présentée à lui… Si elle est arrivée jusque là…

Le jeune - homme baissa la tête pour dissimuler son chagrin. Il respira avant de poursuivre :

- Tu devrais aller faire un tour du côté de la salle sphérique et réaliser tes premiers essais. Tu n’as que trop tardé !

Serpent - Coléreux se leva et prit le jeune - homme dans ses bras. Il obéit au grand chaman qui lui parlait d’autorité. Mais avant de se rendre à la grotte d’argile jaune, il fit une petite visite à Bison - Audacieux.

Les deux Ponees furent autorisés, avec Chacal - Trouble pour toute escorte, à se rendre chez eux pour vérifier que Vive - Ortie allait bien. Le père avait mis le fils au courant de la loyauté du guérisseur et de son ami. Chacal - Trouble ne cachait plus désormais la franche amitié qui le poussait vers le jeune - homme.

Au début de la deuxième nuit de la nouvelle lune, ils surent qu’il y avait du monde en face d’eux, sur le sentier. Aigle - Parleur, qui avait aussi le talent d’imiter la hulotte, fit entendre un hululement plus vrai que nature. C’est la flûte d' Oiseau - Siffleur, son cousin, qui lui répondit. Cheval - Brûlant sauta de cheval et courut à toute vitesse vers le petit groupe. Comme Vive - Ortie avait eu la même idée, ils se renversèrent brutalement sur le sol déjà couvert de feuilles sèches. Ils roulèrent en silence l’un sur l’autre, les yeux dans les yeux, et lorsque la roulade prit fin, ils oublièrent le monde alentour pour s’embrasser avec passion.

Les autres descendirent de cheval pour se saluer. Aigle - Parleur eut tôt fait de dissiper tous les malentendus et les suspicions des Ponees. Avant que l’obscurité envahisse tout, ils installèrent un campement commun et discutèrent une partie de la nuit, tant ils avaient de choses à se dire.

Avant de s’endormir, Chacal - Trouble remercia les esprits d’avoir mis tant de bonheur dans son cœur. Deux tribus jadis ennemies farouches, aujourd’hui enclines à une collaboration et à des échanges amicaux… Un gage de sécurité et de paix pour l’avenir !

Retrouver sa sœur saine et sauve, la ramener à son père heureuse et amoureuse, et lui ramener un maître pour lui apprendre à exprimer sa force, celle de redonner à son peuple un potier…

Un maître ? La femme qui allait mener cette tâche risquait d’être plus que cela pour son père… Quand il verrait la tante de Cheval - Brûlant, il la trouverait certainement très attirante, il avait toujours aimé les femmes artistes et les grands yeux de biche… D’ailleurs, d’autres yeux de biche vinrent le troubler juste avant qu’il se laisse aller au sommeil. C’est le sourire aux lèvres qu’il s’endormit en évoquant le regard chaleureux de la fille de la potière, qui avait tenu à accompagner sa mère, allez savoir pourquoi…

Il rêva qu'il était temps pour lui de changer de nom. C'est plein de sérénité qu'il annonça le

lendemain à ses nouveaux amis et à sa soeur q'ils pourraient désormais l'appeler Truite - agile.

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