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21 Jan

Fils de la Terre - 3 ème partie - Aliensis - 1

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles


FILS DE LA TERRE



Aliensis



I



- Holà Aliensis, sacré voleur !

Bertrand de Ventadour salua son ami d'un énorme éclat de rire, accompagné d'une belle claque dans l'omoplate. Aliensis se saisit du bourdon de sa cornemuse et souffla un bruit de corne de brume à l'oreille du moqueur qui renchérit :

- Très doué pour jouer du flûtiau, mais encore un peu faiblard pour jouer de la trope...

- Tu n'as qu'à m'apprendre ! Tout le monde n'a pas l'heur d'être un trouvère aussi prisé que toi dans les castels !

Le moine n'avait pas voulu froisser son ami, mais sa langue allait toujours plus vite que son crâne chauve et épais... Il essaya de se rattraper :

- Je connais peu de jongleurs aussi doués que toi pour colporter mes vers à travers tout notre bon pays d'oïl, tu sais...

- Enfin un peu de reconnaissance ! Même si ta parole n'est pas toujours aussi raffinée que ton état pourrait le laisser espérer...

- Qu'est ce que tu lui reproches, à mon état ? Ne serais je pas digne d'être moine ? Tu me préfèrerais en chevalier, sans nul doute ? Pourquoi n'en es tu pas toi même ?

- Un rustaud ! Un de ces rustres... moi ? Qui préfèrerait offrir sa sueur et son sang à sa dame plutôt qu'une simple fleur ?! Qui la brusquerait jusque dans son lit plutôt que de la courtoiser ?! Très peu pour moi... Je préfère de loin la capture d'un regard émouvant à celle de sa propriétaire !

- Tu n'es pas si mal parti pour composer tes propres tropes... Qu'attends tu ?

- Non, je sais bien que tu te moques. Je ne serai jamais un «  trouveur » tel que toi, hélas...

Disant ces mots, Aliensis perdit son attention au delà de son imposant ami. Il crut alors percevoir la silhouette d'une jeune femme derrière lui.

- On nous écoute ! Qui est cette personne qui se dissimule ?

Le moine se retourna promptement, malgré sa corpulence porcine, et manqua s'étrangler en avalant ses noix qu'il décortiquait consciencieusement depuis quelques temps :

- Par la sainte béatitude ! J'allais oublier le pourquoi de ma présence auprès de toi !

Il finit d'avaler, épousseta les miettes qui ornaient maintenant sa bure, tandis que ni la belle ni le jongleur n'y prêtaient désormais attention. Les deux jeunes gens s'étudiaient avec le plus grand sérieux, comme si leur vie en dépendait.

- Tu ne connais pas Génésia ? Tu sais, la petite du colporteur ? Elle a grandi, hein ? ajouta t il avec un regard aigrillard.

Aliensis reçut les deux baisers de la petite, de la jeune fille plutôt, avec stupéfaction. Il la retint par l'épaule avant qu'elle ne s'éloigne.

- Génésia ? Le temps a t il filé si vite que je ne m'en suis pas aperçu ?

Comme Bertrand le moine se plaignait maintenant d'avoir soif, après sa collation en plein soleil estival sur cette place de cathédrale qui vous rôtissait plus sûrement qu'un tourne - broche, Aliensis le dévisagea comme un inconnu qui l'aurait importuné. Il lui tendit une bourse bien garnie :

- Tiens ! Va faire le plein ! N'y va pas trop fort sur l'hypocras... lui conseilla t il en voyant son sourireémerveillé... Mais il ne put ajouter un mot, Bertrand avait déjà disparu au coin de l'église.



Génésia considérait le jeune homme avec beaucoup de prudence. Elle balançait entre la sympathie et la méfiance. Son cher Ventadour l'avait tellement vanté, ce beau jongleur si doué pour la musique et pour l'amitié ! Mais une fois en sa présence, elle ressentait comme un avertissement secret, un signal d'alarme venu du fin fond de son âme... Cependant, elle avait apprécié sa délicatesse lorsqu'il avait parlé des femmes tout à l'heure.

- Pourquoi Bertrand voulait il tant nous présenter l'un à l'autre ? Nous nous connaissons déjà, il me semble ? demanda l'homme.

En effet, Génésia se rappelait l'avoir vu dans ses lointains souvenirs de petite fille. Mais alors que Bertrand était resté en contact avec sa famille même lors de ses nombreux voyages de trouvère ; le jongleur, lui, n'avait jamais entretenu de liens avec le reste du village. Peut être parce qu'il avait perdu ses parents très tôt ?

- Je croyais qu'il vous avait parlé de moi ? s'étonna la jeune fille.

La surprise se lisait sur le visage d'Aliensis.

- Ne vous a t il pas dit que je chantais ? continua t elle.

Tout à coup, le jongleur saisit que la jolie fille dont le moine lui rebattait les oreilles depuis des mois et qui voulait se joindre à leur troupe de ménestrels... c'était elle.

C'est vous qui... ?

Elle fit signe que oui, et il fut submergé par son charme. Blonde aux longues boucles, les yeux vert d'eau, elle paraissait si gracile et si forte à la fois. Si sûre d'elle et presque tremblante, cependant... Il dut résister pour ne pas poser la main sur sa nuque si joliment inclinée. Il expira longuement avant de lui parler :

- Pourriez vous me chanter quelque chose ?

Elle s'exécuta de bonne grâce, sans manières. Il reçut le vibrato de sa voix chaude comme une évidence. Il sortit l'oud qu'un marchand Turc lui avait vendu pour une bouchée de pain, et se mit à l'accompagner sur une composition de leur ami commun, le moine trouvère Bertrand de Ventadour.

Peu à peu, un attoupement se fit autour d'eux, tandis que la place de la cathédrale s'irrisait des couleurs du soir...

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