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21 Jan

Fils de la Terre - 3 ème partie - Aliensis - 5

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles


Terre lumineuse


V



Génésia pouvait avoir douze ans. Elle habitait une ferme à l'écart. Le torrent où elle puisait l'eau chaque matin pour les besoins de la maisonnée était limpide comme un cristal de roche. Il recelait en son fond une belle couche d'argile plus fine que le sable le mieux tamisé, plus douce que les caresses de sa mère, plus glaciale que la neige qui recouvrait la montagne chaque hiver. Cela ne l'empêchait pas d'y tremper les pieds tous les jours pendant la belle saison. Elle jouait à y rester le plus longtemps possible. Ses pieds et ses chevilles en sortaient écarlates et brûlants comme les braises du foyer.

Elle entendit les cris joyeux de sa petite soeur qui l'appelait. Biscotte eut tôt fait de la rejoindre. On l'avait surnommée ainsi parce qu'elle était si mignonne qu'elle faisait craquer toute la famille. Elle sauta dans l'eau près de sa soeur, rit au chatouillis de l'argile et du courant entre ses orteils et ressortit aussitôt en poussant des hurlements de douleur mêlés au rire :

- Elle est froide ! Comment qu'tu fais pour rester si longtemps ? s'exclama t elle, admirative.

Génésia riait aussi. Les deux soeurs s'entendaient bien, si l'on excluait quelques échauffourées vite résolues car la grande était toujours la plus forte. Biscotte remplit les deux bidons à la source pour aider son aînée. Elle se sentait parfaitement capable elle aussi de subvenir aux besoins de la famille. Elles rentrèrent en tanguant sous le poids, pieds nus sur les cailloux comme dans l'herbe, évitant soigneusement les chardons et les orties.

Soudain, Biscotte laissa tomber sa charge brutalement. Le bidon ne se vida pas mais resta

debout, oscillant. La petite se frottait le bras avec une grimace proche des pleurs :

- Ouh ! C'est une babeille qui m'a piquée !

- On dit une abeille, combien de fois faudra t il que je te le dise ! Fais voir... Ce n'est pas une abeille, il n'y a pas de dard. Regarde...

La petite obéit puis attendit la suite.

- C'était sans doute une guêpe ? Comment était l'insecte ?

- Sais pas ! L'ai pas vu...

Réprimant un sourire, l'aînée se pencha vers le sol pour cueillir une feuille de plantain. Qu'il s'agisse d'une piqûre d'insecte ou d'ortie, l'effet serait le même. Elle froissa la feuille avant de la tendre à la petite :

- Tiens ! Tu vas voir que tu sais te soigner toute seule, comme une grande. Frotte cette feuille sur la piqûre...

Biscotte s'exécuta, un peu inquiète d'avoir encore plus mal. Elle s'aperçut qu'il n'en était rien et courut aussi vite qu'elle le put vers la ferme, balançant des gerbes d'eau de tous côtés.




Sirka ne regrettait pas sa décision. Sa femme Noémie, originaire du Jura, venait de perdre son père qui exploitait la petite ferme où ils vivaient désormais. Ils permettaient à Julie, la mère de Noémie de rester chez elle en reprenant l'exploitation à leur compte.

Il s'apprêtait à aller récolter les patates quand il vit ses filles revenir du torrent. Elles confièrent à leur mère les bidons d'eau et voulurent accompagner leur père.

- Ce n'est pas aux filles à faire ce travail, bougonna Bernard, le plus jeune frère de Noémie qui allait sur ses quinze ans. Et c'est rien que des bébés !

Les filles commençaient à protester vertement quand la grand mère pointa son nez à la fenêtre de l'outau.

- Laisse donc les filles aider leur père, mon gars, et va plaisser la haie du pré des Sapins. J'ai vu qu'il y a des trous dans la clôture là bas d'dans. Il manquerait plus que les vaches se mettent à battre la campagne...avec le lynx qui rôde autour !

Le jeune garçon était le petit dernier de Julie. Ses deux fils aînés étaient partis à la ville, un comme boulanger, l'autre comme colporteur. Celui là, quand il revenait à la maison, c'était la fête. Toujours un petit cadeau pour tout le monde ! Bernard, le petit, voulait reprendre la ferme derrière son père... Mais c'était son beau frère qui la lui avait ravie sous le nez... Julie savait bien que c'était le sentiment de son garçon. Mais elle savait aussi qu'ils pourraient s'associer tous les deux d'ici quelques années, aussi ne se faisait elle pas trop de souci pour lui.


Génésia regarda s'éloigner le garçon d'un air rancunier. Il ne savait que l'humilier et la gronder, celui là. Vivement qu'il parte comme ses frères ! A vrai dire, elle n'avait rien contre ses oncles qui étaient des hommes, mais celui là s'ingéniait à lui gâcher ses moindres plaisirs. Elle jeta un coup d'oeil à son père qui lui sourit, ce qui lui fit oublier d'un seul coup tous ses ressentiments.

Lorsque Génésia se présenta une fois de plus devant Dieu, elle sut que l'Elément qui la guiderait dans sa prochaine vie serait la Terre. C'est pourquoi elle fut bien surprise quand elle s'aperçut que sa nouvelle famille serait Bretonne, au pied de l'océan...




- Génésia, tu m'entends ? cria grand père en se retournant dans le vent salé pour que sa voix porte vers elle.

La petite sortit de sa rêverie. Elle courut vers le vieil homme.

- Oui, Sarükamoi, tu me parles ?

Ils s'exprimaient tous deux en Breton, leur langue natale.

- Tu vois ce beau bouquet de gazons d'Olympe, là, sur la falaise ?

La petite hocha la tête. Elle sut tout de suite ce que son grand père lui proposait : en cueillir pour grand mère et sa mère.

- J'y vais !

Elle caressa les pétales roses qui formaient une boule élégante et illuminaient le rocher austère. Quand elle revint vers la carriole, Barboteux le trait breton grimpait déjà dans le chemin, loin du sable de la plage. La chaumière qu'ils habitaient faisait face à la crique, mais ses prés en contre bas n'échappaient pas aux inondations des solstices. Seuls quelques arbres rachitiques les protégeaient du vent du large qui s'engouffrait par mauvais temps dans le goulet. Les pommiers à cidre se situaient dans une parcelle proche du village, abritée des vents dominants par une haie.

Les femmes accueillirent la petite avec des cris de joie et des baisers pour son beau bouquet. Tandis qu'Aliensa, sa grand mère, arrangeait les fleurs dans un vase qu'elle disposa au milieu du vaisselier, Génésia précisa :

- C'est pas moi ! C'est Sarük qui y a pensé...

Les deux femmes échangèrent un coup d'oeil complice, puis Triska sa mère reprocha à haute voix :

- N'appelle pas ton grand père ainsi ! Nous te l'avons déjà dit !

- On parle de moi ? s'informa t il comme il rentrait après avoir dételé Barboteux.

- Oh ! Tu as déjà fini ? Je voulais t'aider...

- Je t'ai laissé le meilleur, répondit il à la petite, cours le bouchonner et rentre le à l'écurie. Tu lui donneras son foin. Pas de picotin, hein ?

- Non, non, ne t'inquiète pas ! Elle courait déjà. Le picotin, c'est avant le travail. Le foin, c'est pour après... Ainsi répétait elle les leçons de Sarük qu'elle ne se résoudrait jamais à appeler autrement, malgré les remontrances des deux femmes. Elle aimait trop son nom !




Le père louait ses bras de ferme en ferme et travaillait pour la ville en piochant les mauvais cailloux d'un mauvais chemin qu'il s'efforçait de tracer avec d'autres ouvriers. Ils levaient plus souvent le coude que la pioche :

- Pour tenir le coup, y qu'ça d'bon !

Et ils se rinçaient le gosier tout sec de la poussière des travaux éreintants à même le litron de cidre qu'ils avaient eux mêmes fabriqué.

Quand il rentra ce soir là, comme tous les autres soirs, il tenait à peine sur deux pattes. La petite, qui n'était pas encore couchée, ne l'avait pas vu depuis plusieurs jours. Il lui sembla encore plus maigre qu'àl'habitude. Si maigre qu'on se demandait s'il y avait bien quelque chose sous ses guenilles raides de sel et de poussière.

Il ne se fit pas servir la soupe mais une bolée de cidre et comme sa femme protestait mollement, il se fâcha, attrapa le litre et le vida au goulot d'un trait. Il voulut la frapper mais dans son élan, s'étala et s'endormit tout de go.

- Si c'est pas malheureux... gémit Sarük. Puis, s'adressant à sa femme : emmène la petite. Qu'elle ne voie pas ça ! Et à sa belle fille : aide moi. On va l'emporter à l'écurie. Il est pas dans un état pour le coucher dans un lit chrétien.



Cependant, Génésia tâchait de se retouner pour suivre la scène, alors que sa grand mère l'entraînait dans sa chambre. Elle l'aidait à passer sa chemise de nuit tout en essuyant furtivement les larmes qui dégoulinaient sur ses joues. La petite voulut la consoler :

- Te cache pas, Aliensa. Moi, j'ai pas envie de pleurer. Je vous aime, toi, maman et Sarük, et je trouve qu'on a une vie merveilleuse dans notre maison, avec Barboteux. Pas toi ?

- Et ton père, tu l'aimes ? demanda la grand mère en souriant à travers ses larmes.

- Je sais pas. Il me parle jamais. On dirait qu'il me voit pas... Tu crois qu'il sait que je suis là ?

Stupéfaite, Aliensa ne trouva rien à répondre. La petite continua :

- C'est pas grave. Je suis trop petite pour qu'il me voie. Il pourrait me voir quand il se couche par terre, mais à ces moments là il dort déjà. Peut être que quand j'arriverai à sa hauteur, il me verra. Tu crois ?

- Sans doute, ma petite fille...

- Faut pas pleurer, toi, ni maman, ni Sarük. Quand il est pas là, on est bien ensemble. Pourquoi il revient ?

Aliensa coucha Génésia et quitta sa chambre précipitamment.



Génésia, après les vacances d'été, reprit le chemin de l'école, son cartable sur le dos, ses galoches à la main pour ne pas les user. Elle ne les chausserait qu'à l'arrivée.

Un soir d'hiver où la nuit la surprit à son retour de l'école, fatiguée, elle s'endormait presque en marchant de travers. Elle trébucha, tomba dans le fossé et poussa un cri. Quelque chose de mou gisait là. En s'appuyant dessus pour se relever, elle sut qu'il s'agissait d'un homme. Il empestait l'alcool. Elle lacha son sac d'écolière pour courir plus vite.

- Maman ! Sarük ! Au secours !

En cherchant à la calmer, ils réussirent à comprendre qu'elle avait fait une mauvaise rencontre dans un fossé. Sarük alluma des torches et les emporta à bord de la carriole où il s'était hâté d'atteler Barboteux. Tandis qu'Aliensa tentait encore de rassurer la petite, lui et sa belle fille se rendirent sur les lieux. Ils trouvèrent sans peine l'homme étendu dans le fossé. Ils constatèrent à la lueur vacillante des flambeaux ce qu'ils savaient déjà : l'homme n'était autre que le père de la fillette.

Sarük était encore solide. Il réussit à porter son fils jusqu'à la charrette et demanda à sa bru de l'aider à le hisser dedans. Ils rentrèrent sans un mot.

L'homme mourut dans la nuit, sans avoir repris connaissance.

Pour la première fois depuis bien longtemps, il fut couché dans son lit de chrétien. Le recteur fut appelépour l'extrême onction. Génésia voulut veiller le mort en compagnie de sa grand mère. Comme elle avait appris à prier, elle murmura à la seule intention de Dieu :

Merci mon Dieu d'avoir fait mourir mon papa. Plus personne ne sera malheureux à cause de lui dans notre maison. Maintenant, c'est à Toi de prendre soin de lui, et comme Tu peux tout à ce qu'il paraît, ça Te sera beaucoup plus facile qu'à nous...



Quand Génésia fut en âge de se marier, elle choisit un boulanger qui ne buvait que de l'eau et ne mettait pas d'alcool dans les babas au rhum, juste du thé parfumé et très fort.

Génésia avait appris la peinture, et tandis que sa mère tricotait la layette de leur futur bébé, elle touillait ses mélanges de couleurs pour essayer d'attraper la lumière.

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