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21 Jan

Des gribouillis sur la plage : vacances royales 1

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles


LITTORAL


Étendue à perte de vue.

Une légère brume de chaleur, de vapeur, ose les dégradés soyeux :

horizon mouillé de ciel bleu, nuageux de mer bleutée...

ressac brun de sable – mosaïque de coquillages pilés par le temps invisible,

rivage blanc d'écume bouillonnante de force, de joie...

clarté sèche de la plage mouvante et granuleuse,

bloquée par la plaque immobile et sombre du sable saturé d'eau salée... Vaste page d'écriture

pour les enfants dotés d'un bâton, d'une pelle...

pour le labrador couleur sable qui gambade, tirant sa branche, lourd trophée, sur le sol...

pour les mouettes qui s'amusent

à y imprimer leurs doigts, à faire gicler l'eau en aquamarelle, dans leur envol enjoué.


Force minérale,

force animale,

force de l'eau,

force de l'air,

blanc de sel bleu d'embruns transparent de fraîcheur fumant de chaleur prisme de couleurs


Lumière éclatante qui force à fermer les yeux pour mieux fusionner avec le paysauvage,

narines forcées par les assauts marins du vent qui vous ravit pour quelques heures,

pores de la peau contraints à s'ouvrir plus grands pour soutenir la vague fraîche

rendue furieuse par le feu du midi,

ouïe assaillie par l'acharnement fou des rouleaux entêtés

à se jeter sur la rive, sur toi, encore et toujours, sans lassitude, pour les siècles des siècles...

par les cris des baigneurs qui rient de peur en devenant liquide qui va et qui vient,

par ceux des mouettes et des goélands qui hurlent de liberté.


Qui – à part le soleil – peut se fondre dans l'Air et le gouverner aussi Eau qu'eux ?

Quelle voile peut planer aussi sûrement qu'ailes ?


Ambiance marine,

mes racines...




                   DES GRIBOUILLIS SUR LA PLAGE



Vendredi 3 juillet

Le premier matin, je m'étais levée tôt à cause de mon impatience. A voir la mer. A la sentir, la respirer dans l'air. La sentir bouger. Me sentir bouger à l'intérieur avec elle. A son rythme. Mais aujourd'hui, je me suis levée tôt exprès. Pour le voir. Le labrador. Ça fait quatre jours que je suis arrivée et il n'y a pas un matin où je ne l'ai pas vu. Je ne sais pas à qui il appartient. S'il est à quelqu'un... Il est de la couleur du sable, plus clair sur le sable mouillé, plus sombre sur le sable sec. Il ratisse toute la plage avec les perches de bois flotté qu'il trouve. Même encombré, il caracole, il court. Peut-être qu'il s'imagine lui donner un coup de main ? Au type assis sur le tracteur. La machine laisse des traces bien propres, bien nettes, et lui, le chien, il n'arrête pas de les raturer !


Samedi 4 juillet

Ce matin, des garçons à casquettes ont joué au foot avec le labrador. Ils se sont lassés avant lui. Alors le chien a repris son travail. Il a l'air énorme. Tu crois qu'il a la taille d'un ours ?


Mercredi 7 juillet

Je me suis risquée à descendre sur la plage ce matin. Je voulais approcher le chien pour mieux me rendre compte de sa taille. Il est gentil. Il s'est laissé caresser. Il est quand même un peu tout fou. Il avançait vers moi avec une grande perche coincée dans sa gueule, elle s'est mise en travers du chemin du tracteur. Le type qui conduisait en a appelé un autre qui l'a appelé à l'autre bout de la plage. Ça les fait rire, les ouvriers. Pour la taille, c'est bien un ours. Enfin presque ! En fait, je préfère rester au-dessus de la plage, derrière le parapet. On voit mieux les gribouillis et les dessins sur le sable.


Jeudi 9 juillet

Aujourd'hui, je n'ai pas trouvé le labrador. Je me suis peut-être levée trop tard. Ou il est peut-être allé récurer une autre plage. Mais j'ai vu d'autres gribouillis. C'était juste un banc de sable qui longeait de grosses roches en bord de mer. Il y avait un banc. Je me suis assise et j'ai fermé les yeux. Un peu frais. Un peu âcre. Ressac insistant, insistant, insistant... J'étais en pleine séance de relaxation quand une mouette a braillé à quelques mètres de moi. Je sursaute. J'ouvre les yeux. Toute une compagnie faisait comme si je n'étais pas là, alors j'en ai fait autant. Ça se promenait par deux, ça caquetait sur les rochers :

  • J'ai trouvé des étoiles de mer délicieuses, ce matin !

  • Ah bon ? A quel prix ?

  • 10 sous, c'est raisonnable, non ?

  • Au prix où sont les choses aujourd'hui...

Pour un peu, je pouvais imaginer leur panier dans une ...main, et leur porte-monnaie dans l'autre. Quand elles se déplaçaient sur le sable, elles s'enfonçaient un peu, comme un tampon qu'on applique sur le papier. Celles qui avaient choisi de se poser sur l'eau avaient droit à un tour de balançoire gratuit. Un nuage a caché le soleil, j'ai frissonné, je me suis levée. Seules les quelques mouettes les plus proches ont voleté de quelques pas pour s'éloigner de l'intruse que j'étais. Avant de m'en aller, je me suis accoudée sur la balustrade et là, j'ai vu... Trente secondes, pas plus... C'était marée montante. Mais je suis sûre que sur le sable, elles avaient écrit quelque chose... Demain, j'y retourne ! Je sais que ça a l'air fou, dit comme ça... Mais j'en suis sûre !


Vendredi 10 juillet

J'ai cru que je pourrais jamais y aller ! Je ne sais pas ce qu'avaient mes parents aujourd'hui, mais ils m'ont mis des tas de bâtons dans les roues. Ils ont commencé par se lever en même temps que moi, en râlant parce que, soi-disant, je les avais réveillés avec tout mon tintamarre. Ensuite, ils ont trouvé à redire sur ma tenue. Il n'était pas question que je sorte à cette heure-là, dans cette tenue, et toute seule ! Qu'est-ce qu'elle a ma tenue, d'abord ? C'est une tenue de vacances à la mer : T-shirt, short, baskets en toile... « On voit tout ton ventre ! » Ben moi, d'où je suis, je le vois pas ! Et qu'est-ce que vous croyez que je fais, depuis que je suis là ? Je vais me promener tous les matins au bord de la mer. « Première nouvelle ! C'est la meilleure ! Et tu peux nous dire ce que tu fabriques dehors à cette heure ? » Il est où le problème ? Je suis pas toujours revenue ? « Mais encore heureux !... » Je ne m'en sortais pas. Heureusement, c'est ma tante, chez qui on habite pendant les vacances, qui m'a sortie de leurs griffes. J'en ai profité pour m'éclipser et courir le long du bord de mer. Je jetais un oeil en passant devant les différentes plages, pour vérifier si mon labrador y était, pas de kiki alors j'ai filé jusqu'aux rochers et au petit banc de sable des mouettes. Un peu avant, j'ai ralenti pour ne pas leur faire peur. Elles n'étaient plus là, mais elles avaient écrit quelque chose près des roches, et la marée montante n'avait pas encore effacé leurs précieuses traces. J'ai ramassé de petits coquillages – très jolis ! - et des petits bouts de verre coloré polis par la mer – enfin, j'ai supposé ! J'ai trouvé une vieille planche blanchie au sel entre les rochers et j'ai recopié l'écriture des mouettes, avec mes petits trésors. Je ne sais pas encore ce que ça veut dire, mais c'est du plus bel effet ! Je vais les coller et les vernir, ça me fera un souvenir.


Lundi 13 juillet

Ça fait deux jours que je n'ai pas pu aller au rendez-vous des mouettes, et quatre jours que je n'ai pas revu Kiki, le labrador. Je ne sais pas si c'est son nom, mais pour moi oui. Ce week-end, les adultes ont insisté pour que je les accompagne en ballade, dès le matin, parce qu'il fait trop chaud en voiture dans la journée. Bon, c'était pas mal. Les vieilles pierres, c'est joli, surtout avec les roses trémières de toutes les couleurs devant ou qui se découpent sur la mer violette tellement elle est bleue. Les expos des peintres, ça m'a beaucoup plu. Je pourrais bien devenir peintre, quand je serai adulte... D'ailleurs, il y a longtemps que j'ai commencé... Chaque fois, je reçois des compliments, mais on ne sait jamais si les adultes sont sincères ou s'ils s'extasient parce qu'ils jugent qu'eux-mêmes ne pourraient pas en faire autant.

J'ai pris une photo incroyable ! Il fallait la prendre, sinon mes copines ne me croiraient jamais si je me contentais de leur raconter ce que j'ai vu. Une voile en plein champ, on ne voit pas ça tous les jours, non ? En fait, le voilier, après être entré dans le port miniature du village, continuait sa route le long d'une rivière en lacets. De loin, on ne voyait plus du tout la rivière. Un effet... Attends ! Comment ils disent, mes parents, déjà ? Surréaliste ! C'est un de leurs mots ! Il faut bien leur en laisser quelques uns, les pauvres...

Pas vu les mouettes, aujourd'hui. Dommage... La dernière fois, je pense qu'elles avaient écrit :

ETOILES DE MER EN PROMOTION

3 POUR 10 SOUS

PAR LA

Ca fait peut-être beaucoup de mots pour peu de signes, mais si ça se trouve, les mouettes écrivent comme les anglais parlent : en raccourci. Après tout, la côte anglaise n'est pas si loin. Ce sont peut-être des mouettes qui parlent le « mouette-anglais » et qui viennent prévenir les françaises ? Tu crois qu'il y en a qui viennent d'Afrique ? Ou d'Amérique ? Là, ce n'est pas grâce à leur langage qu'on pourrait les différencier des anglaises. Peut-être que si ? A cause de l'accent ? Est-ce que ça se voit, l'accent, à l'écrit ?


Mardi 14 juillet

Je suis allée faire un petit tour au bal du village, hier. Ils ont joué des musiques ringardes et s'amusaient beaucoup. Il y avait tellement de monde sur les plages illuminées que les gens pouvaient à peine danser... Je me suis faufilée un peu partout et j'ai surtout gardé des miettes de gâteau pour les mouettes et le labrador. Je sais déjà ce que les mouettes vont inscrire sur le sable, avant de le gueuler à tous les vents :

DEGUSTATION GRATUITE DE LA PETITE OLIANSA ( c'est mon nom)

MIETTES DE GATEAUX

COTE FRANCAISE ( PAS LOIN A VOL D'OISEAU)

D'accord, les plages et les rues hier étaient tellement noires de monde que la famine ne doit pas encore guetter les animaux sauvages du coin, vu tous les déchets qu'on trouve ce matin. Le chien, lui, je ne sais pas ce qu'il pourrait écrire, mais à mon avis, il se dépêchera de tout avaler – même s'il s'est déjà rempli la panse sans moi – avant que d'autres cabots s'avisent de l'aubaine :

OLIANSA C'EST MA COPINE

PAS TOUCHE !

Tu crois qu'il écrirait ça sur la plage, avec ses grandes perches qu'il traîne inlassablement ? Ce serait trop drôle...

Je les ai tous vus aujourd'hui. Mouettes et Kiki. Les ouvriers avaient du boulot. Il y avait des confetti jusque sur la plage. Et sur les trottoirs, dans les rues... On trouvait de tout : cannettes vides, papiers d'emballage, sacs plastique... Je ne suis pas très sûre que les ouvriers s'amusent beaucoup au 14 juillet. Le lendemain, au petit matin, ils entassent les confetti et chaque tas signifie : « Est-ce qu'il y en a encore beaucoup ? Ça va durer encore longtemps ? » Alors le vent de mer se lève et éparpille tous les petits ronds de papier multicolores dans les airs. C'est pour montrer qu'il rit. Ça ne fait pas rire du tout l'ouvrier qui court après en jurant, les rassemble encore et s'apprête à les ramasser quand, cette fois, le vent de terre, qui s'était sournoisement engouffré dans une ruelle, arrive et souffle sur le tas qui se disperse jusqu'à la plage, où Kiki aboie et saute après chacun d'eux jusqu'à ce qu'ils retombent. Alors, l'ouvrier le regarde jouer et m'adresse un clin d'œil avec un petit sourire : « A chacun son boulot ! »


Lundi 20 juillet

J'étais trop occupée cette semaine pour écrire dans mon journal. C'est pas grave ! Ce que j'ai fait était important aussi. J'ai emporté un carnet à dessin ( pas trop grand) et j'ai dessiné le portrait de Kiki, celui des mouettes, mais surtout leurs graffiti sur la plage ou sur le banc de sable. Je crois que j'ai à peu près réussi à reconstituer ce qu'ils racontaient.

Le premier jour où j'avais apporté mon carnet, les mouettes paraissaient excessivement agitées. Contrariées, même. Alors, j'ai vu un goéland argenté se faire briller en se posant sur les vagues, juste devant elles. Là, elles ont fait plusieurs allées et venues sur le banc de sable. Elles s'éloignaient et revenaient deux par deux ou en petits groupes sur les rochers et ça discutait sec ! Elles ont profité d'une bourrasque de vent pour s'envoler tandis que Monsieur le Goéland ne bougeait pas une plume, impassible. J'étais effarée devant les gribouillons qu'elles avaient laissés sur le sable... Quelle confusion ! Elles avaient tellement mêlé leurs traces et piétiné le tableau qu'il était devenu carrément illisible ! Alors la mer s'est chargée du nettoyage. Une grande caresse et hop ! Le sable est redevenu lisse comme une serviette-éponge. Mais les mouettes ne s'étaient pas beaucoup éloignées. Elles sont revenues, à quelques unes, corriger leur premier jet et inscrire l'essentiel de leur pensée sur le sable. Là, armée d'un crayon, j'ai noté rapidement mais avec soin le message, avant qu'une nouvelle vague l'anéantisse. Rassurez-vous, je leur ai dit, vos efforts n'auront pas été vains ! Et je les ai saluées de la main tandis qu'elles s'éloignaient vers le large. Quand j'ai baissé les yeux pour voir où en était notre goéland, je me suis aperçu qu'il avait disparu. Songeuse, j'ai repris ma promenade en bord de mer. Les aboiements de Kiki m'ont avertie qu'il était là. Le tracteur avait déjà tout aplani le sable de la plage mais le labrador avait bien fait son travail. De grandes saignées apparaissaient, de-ci de-là, et racontaient leur propre histoire. Je me suis empressée de les consigner dans mon carnet. Mes parents m'ont trouvée incroyablement sage après ça. Ça cache quelque chose ! C'est ce qu'ils n'ont pas arrêté de me répéter mais je suis restée aussi digne que le goéland argenté. J'étais occupée ! J'avais une histoire à reconstituer, moi ! Je ne passais pas mes journées à de futiles occupations comme dépenser de l'argent ( loisir favori de ma mère) ou faire le dauphin dans l'eau ( occupation favorite de mon père) ou faire le lézard sur le sable ( deuxième occupation favorite des deux) !


Mercredi 21 juillet

Revu ni le chien ni les mouettes. Je crois qu'ils me laissent du temps pour réfléchir à leurs messages... Les adultes ont fait connaissance avec des gens du coin. Ils les ont invités à l'apéro à midi. Il paraît qu'ils ont un fils à peu près de mon âge. Pourvu que ce ne soit pas un fan de foot !


Jeudi 23 juillet

Raté ! C'est un joueur de foot ! Mais son père, je le connais ! Ils en sont pas revenus, mes parents, quand ils ont vu qu'on se connaissait déjà ! Salut, la petite matinale ! Il a fait, avec un grand sourire, alors j'ai répondu avec aussi un grand sourire accroché à mes oreilles et plein de lumières de toutes les couleurs dans les yeux, pour lui rappeler les confetti : Ca y est ! T'as enfin fini de les ramasser, tes confetti ! Eh oui ! C'était lui, l'ouvrier qui nettoyait la rue le lendemain du 14 juillet. Mes parents ont voulu tout savoir mais y avait pas grand-chose à dire, en fait. Il est italien d'origine et son fils, il parle pas beaucoup français. Alors, ils m'ont demandé de l'aider. Je trouve qu'il se débrouille plutôt bien... Et malgré sa casquette et sa passion du foot, il est pas si mal...


Mardi 28 juillet

Bientôt la fin du mois de juillet ! Ça va faire presque un mois que je suis là. Mes parents rentrent à la maison mais je reste encore un mois chez ma tante ! Trop chouette !

Ce matin, j'étais allée me balader jusqu'à la place du marché, et là, j'ai vu le père de Vincent – l'Italien – qui installait des barrières pour les stands avec des animaux. Comme je regardais, plutôt intéressée, son fils nous a rejoints. Il nous a présentés à des agriculteurs et on s'est mis à les aider. On a aidé à faire descendre des poulains et leurs mères des camions, on leur a donné du foin et de la paille pendant que les propriétaires allaient remplir des seaux d'eau. Ils avaient prévu une journée caniculaire. Malgré leur soin de beauté – un produit noir et visqueux censé repousser les mouches, et qui pue à trente mètres – les pauvres bêtes n'étaient pas en paix avec les taons qui s'évertuaient à les rendre folles. J'avais ma bombe contre les piqûres d'insectes dans mon sac, alors je ne me suis pas démontée. J'ai demandé à Vincent de tenir fermement les licols pendant que je traquais les taons avec ma bombe. Au début, les chevaux étaient apeurés, mais ils ont vite compris que je les soulageais et ils se sont rapidement calmés. On m'appelle comment, depuis ce triomphe ? L'ensorceleuse... Méfiez-vous si vous me rencontrez dans la rue ! En tout cas, le coup de la bombe ou de l'ensorceleuse, comme vous voudrez, ça ne marche pas avec tout le monde. Vincent m'a fait la gueule toute la journée ! Il paraît que c'est à cause de moi qu'il pue le produit anti-mouches ! C'est de ma faute à moi, s'il s'en est collé partout en tenant les chevaux ? Vue l'odeur, ça m'arrange plutôt, à vrai dire, qu'il ne cherche pas le rapprochement...

J'ai essayé de mener ma petite enquête sur Kiki. Les gens ont peut-être vu un labrador jouer une fois ou l'autre sur la plage, mais rien ne dit qu'il s'agisse du même et ils ne savent rien de lui. Mystère et boule de gomme !

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