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21 Jan

Les racines de l'humanité

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Théâtre


 

 

Personnages

 

la petite

le fils, Hipolyte

la mère

le père, Sylvain

le médecin de famille

 

 

première partie :

 

acte I

 

scène 1 : la petite, dans une clairière.

 

Une clairière dans un petit bois.

Au milieu de la clairière, une étendue de sable fin. La petite se penche, cheveux au vent, et joue, accroupie, à se recouvrir les pieds de sable. Elle chantonne.

 

scène 2 : le père, la mère, le fils dans la salle de séjour de la maison.

 

La mère à son fils :

 

 

Le fils de treize ans, fâché de devoir abandonner son livre :

le père :

Va voir ce que fait ta petite soeur. Ca fait un moment qu'elle est sortie. On mange dans cinq minutes.

 

Et je la trouve où, moi ?


Tu sais bien qu'elle aime se ballader jusqu'à la clairière...

Le fils sort.

 

scène 3 : la petite, dans la clairière.

 

Un papillon volète autour de la fillette. Toujours occupée à s'ensevelir les pieds, elle le chasse en même temps qu'une mèche qui la gêne.

La petite :

Oh ! C'était un papillon ! Je ne voulais pas te chasser... T'as vu ? Je suis en jaune, je sais que tu aimes cette couleur. Chaque fois que je suis habillée en jaune, un papillon vient se poser sur moi...

C'est ce que fait le papillon. Elle rit.

 

La petite :

Toi aussi, tu me prends pour une fleur ?

Elle se redresse, prête à s'en aller. Le papillon s'envole.

 

La petite, déçue :

Ca ne fait rien, je te suis...

Elle va pour s'en aller, mais reste clouée sur place.

 

Scène 4 : la petite, le fils dans la clairière.

 

Le fils arrive et lui crie de loin :

Dépêche-toi ! Les parents veulent que tu rentres ! On mange...

 

Il s'approche, s'aperçoit que la petite pleure, recroquevillée sur elle-même :

 

Le fils :

La petite, dans un sanglot :

Le fils, rigolard :

La petite :

Qu'est-ce que t'as ?

J'peux plus bouger...

C'est une blague ? Elle est pas drôle ! Allez, viens !

J'peux plus bouger, j'te dis !

Il la regarde, incrédule, puis aperçoit les pieds de la petite dans le sable. Soudain compatissant, il s'accroupit.

 

Le fils :

C'est rien. Attends, je vais t'aider.

Il gratte le sable avec ses doigts pour libérer les pieds de sa soeur, lui prend la main :

 

Le fils :

Voilà ! Allez viens, maintenant !

Il avance en tenant la petite par la main, elle bascule en avant.

 

La petite :

Attention !

Elle se rattrape avec les mains, mais s'écorche les genoux. Le sang de la petite a une drôle de couleur, très pâle...

La petite :

Le fils :

La petite :

Regarde !

T'inquière pas ! C'est du pus...

Regarde, j'te dis !

Le fils s'accroupit une nouvelle fois devant sa soeur, éberlué :

 

Le fils :

Laisse-moi voir ça !

La petite n'a plus d'orteils, mais des racines qui s'enfoncent dans le sol.

 

Le fils :

La petite :

Le fils :

Tu peux soulever les talons ?

Un peu...

Attends, je vais essayer de dégager la terre autour de tes... euh... de tes orteils... Je pourrai peut-être te porter après jusqu'à la maison ; et là, papa et maman appelleront le docteur. Il suffira peut-être, juste, de te couper les... ongles ?

Il gratte, gratte, mais les racines s'enfoncent déjà profondément dans le sol. Il se relève, couvert de transpiration.

 

Le fils :

Il faudrait les couper...

Le frère et la soeur se regardent avec effroi.

 

Le fils :

Je vais aller chercher du secours à la maison. Tu peux rester toute seule un moment ?

La petite se contente de hausser les épaules, prostrée. Le fils pose une main sur l'épaule de sa soeur.

 

Le fils :

J'me dépêche ! J'te promets... T'as froid ?

Nouveau haussement d'épaules. Il ôte sa veste pour en couvrir les épaules de sa soeur, dépose un baiser maladroit sur ses cheveux et s'éloigne en hâte.

 

acte II

 

scène 1 : toute la famille, le médecin dans la clairière.

 

La mère et la petite pleurent, enlacées. Le père fixe les pieds de sa fille, atterré. Le fils, accroupi aux pieds de sa soeur, gratte. Le médecin, un sthétoscope à l'oreille, écoute la respiration de la petite, l'air grave et pénétré.

Le médecin :

 

 


La mère, en pleurs :

Madame, est-ce que je peux vous demander de vous éloigner un peu s'il-vous-plaît ? Je voudrais examiner la petite.


Bien sûr, docteur, excusez-moi.

La mère s'écarte, la petite bascule violemment, les jambes raides. Tout le monde se précipite pour l'empêcher de tomber.

 

Le père, catastrophé :

 

 

 

 


Le médecin :

La mère, au bord de l'hystérie :

 

Le médecin :

Enfin, docteur ! C'est le jeu de notre imagination, n'est-ce-pas ? Avez-vous déjà rencontré ce genre de cas ? Que pouvons-nous faire ? Il va bientôt faire nuit, on ne va pas laisser notre petite comme ça au beau milieu de ce bois...

Euh...

C'est vrai à la fin ! Qu'est-ce qu'il faut faire, docteur ? C'est une maladie ? Est-ce que ça se soigne ?

C'est-à-dire...

Le fils ricane.

 

Le père :

 


Le médecin :

 


La mère :


Le fils, en aparté :

 


Le médecin :


Le fils :

 

Le médecin :

Le fils, incrédule :

Le médecin, très embarrassé :

Vous avez bien un avis, tout de même ! C'est vous, le spécialiste !


A propos de spécialiste, je vais en référer à mes confrères, pour avoir leur avis...


Mais c'est tout de suite qu'il nous faut un avis !


Le problème, c'est qu'il n'a pas une malheureuse idée...


Euh... Je ne sais pas.


Bon ! Vous avez bien un portable ? Qu'est-ce que vous attendez les appeler, vos éminents confrères ?!

C'est-à-dire que... Je n'ai pas noté leurs numéros...

Sans blague ! Vous ne les avez pas mis en mémoire ?

Je rentre tout de suite à mon cabinet et je les appelle moi-même. Je vous tiens au courant ! Euh... Promis !

Il s'enfuit.

 

scène 2 : la famille dans la clairière.

 

Le père, à sa femme :

 

 

 

Bon ! Rien à attendre de ce côté-là, on doit se débrouiller tout seuls. Hipolyte et moi, nous allons chercher la tente et les couvertures. On en enroulera une autour de la petite, on apportera aussi tout ce qu'il faut pour ne pas crever de froid ou de faim cette nuit. Demain matin, on avisera...

La mère et la fille pleurent, enlacées. Le père et le fils s'en vont.

 

scène 3 : la mère et la fille dans la clairière.

 

La mère essuie ses larmes, se mouche bruyamment et bredouille à sa fille :

 

La petite :

 

 


La mère la regarde, horrifiée :



La petite :

 


La mère :

 

 

 



La petite, inquiète :

 

La mère, toute à son idée :

 

 

La petite :

La mère ne répond pas, mais tape le numéro de son mari sur son portable :

 

Tu as faim ? Tu as froid ? Tu es fatiguée ? Tu as mal quelque part ?

En fait, maman, j'aimerais pouvoir tenir debout sans ton aide. Est-ce que tu pourrais recouvrir mes racines de terre et la tasser ?


Tes racines ?


Ben, je vois pas comment je pourrais les appeler autrement...


Mais tu n'es pas un arbre, ma petite ! Peut-être qu'il vaudrait mieux qu'elles cassent, ces racines ! Au moins, tu pourrais rentrer à la maison et on pourrait peut-être mieux te soigner...


Tu voudrais que mes racines cassent ? Mais comment ça ?!

Mais oui ! C'est ça ! C'est pas un médecin qu'il te faut ! Attends, j'appelle ton père pour lui direqu'il nous envoie le Dédé...

Dédé ? Le bûcheron ?

 

Allô ?

 

 

La petite fait un mouvement brusque du bras pour jeter au loin le mobile de sa mère. La mère lui balance une claque. Aussitôt, elle se repent de son geste.

 

La mère, de nouveau en pleurs :

La petite, la repoussant :

 

La mère :

La petite :

 

 



La mère, pleurnicharde mais s'exécutant :

La petite, hurlant :

La mère, à bout de nerfs :

La petite :

La mère :

La petite :

 

La mère :

La petite :

 

Oh ! Ma petite !

Ca suffit ! Il n'est pas question de me couper les pieds.


Mais ce ne sont pas tes pieds, ma chérie...

Tu te trompes ! Casse une branche d'arbre et donne-la moi, je m'en servirai de tuteur pour tenir debout, pendant que tu combleras le sol à mes pieds.


De tuteur ?... Ne me parle pas sur ce ton ! Je suis ta...

Non !

Quoi encore ?

Pas celle-là !

Pas celle-là quoi ?

Pas cette branche-là, tu vois bien qu'elle est vivante ! Tu vas lui faire mal...

A qui ?

A ce noisetier, pardi ! Tiens, tu peux prendre cette branche morte, là...

La mère la casse, la tend à sa fille qui prend appui dessus, et entreprend de tasser la terre aux pieds de sa fille.

scène 4 : la famille dans la clairière, le soir tombe.

 

Le père, qui a pris les choses en main :

 

La petite :

 

La mère, découvrant pour la première fois les genoux écorchés de sa fille :

 


La petite :

 

La mère :

Sens-moi ça, ma petite ! Je t'ai préparé des spaghetti bolognaises, ton plat préféré...

Je crois que je préfèrerais autre chose, ce soir. En fait, je n'ai pas vraiment faim...

 

Sylvain, passe-moi la pharmacie ! La petite s'est écorché les genoux !

C'est rien, maman. C'est pas la peine. Regarde : ça coule plus.


Tu n'as pas mal ? Toi, si douillette d'habitude...

Elle tâte du doigt une écorchure.

La mère :

Ca colle...

Personne n'y prête attention. Le fils installe les lits dans la tente, le père sert le repas dans les écuelles de camping en sifflotant.

Le père :

 

Les trois autres lui font face :

Le père :

Il tend à sa fille l'écuelle qui tombe. Furieux, il s'exclame :

Ah ! C'qu'on est bien, vous trouvez pas ? Y aurait pas ce petit contre-temps...

Un petit contre-temps ?!

Euh... Tiens, ma petite, mange !

 

Tu peux pas faire attention ! C'est trop chaud ?

La petite, qui avait tendu les bras pour prendre l'assiette, reste dans la position.

 

Le fils :

Hé ! Bouge ! Reste pas plantée là comme...

Il se mord la langue.

 

La petite :

La mère se précipite :

J'peux plus bouger mes bras ! J' y arrive pas !

Mais si, ma petite fille, voyons ! Laisse-moi t'aider...

Elle déplace les bras de la petite qui reste chaque fois dans la position de la statue. La mère ne sait plus quoi faire.

 

Le père :

Fiche-lui la paix et fais-la manger, tiens, au lieu de l'importuner...

La mère tend une cuillérée de pâtes à sa fille dont la nuque raide ne parvient plus à se pencher.

 

La petite :

Le père :

La mère :

 

Le fils :

Le père :

 


La petite :


Le père, soupçonneux :


La petite :

 


Le père :


Le fils :

 

 

 

 

 


La mère :

Le fils, en aparté :

J'en veux pas. J'ai pas faim, j'vous dis...

Comment ça, tu n'as pas faim ?

Tu n'as déjà rien mangé à midi, tu ne vas pas rester le ventre vide ce soir, par-dessus le marché !

Elle a peut-être pas le ventre vide...

Qu'est-ce que tu en sais, toi ? Arrête de dire des sottises !


Il a raison.


Tu as volé du chocolat dans le placard ?


Je crois que, depuis que mes racines se sont plantées en terre, elles... m'irriguent.


Elles te quoi ?!


Ben, c'est pourtant simple à comprendre ! Ma soeur est une plante. Ses racines la nourrissent. D'ailleurs, son sang, c'en est pas. C'est de la sève. Ca se voit, c'est transparent et maman a dit que ça collait... Je savais bien qu'on avait du sang de navet, dans cette famille...

Hipolyte !

Personne ne nous avait dit que, dans notre arbre généalogique, c'était l'arbre, le parent... L'aïeul, quoi !

Il se marre.

 

La mère couvre la petite d'une couverture qui tient mal à cause de la posture des bras. Elle va pour la modifier : sa fille écarquille les yeux de terreur. Les bras sont raides. Impossible de modifier leur position désormais sans les briser. La mère renonce et coince comme elle peut la couverture autour de la petite. Toute la famille renonce au repas.

Le fils, songeur, en aparté :

 

à ses parents :

 


Le père :

Ca ne te fatigue pas, de rester les bras en l'air, petite soeur ?

Toute cette histoire vous a épuisés. Allez vous coucher, je veillerai sur ma soeur.


Tiens, prends ça, on ne sait jamais...

Il lui tend un fusil de chasse.

 

 

scène 5 : les mêmes, au petit matin.

 

Le père sort de la tente et voit son fils qui dort, le dos appuyé contre sa soeur. Il le secoue.

Le père :

Le fils :

Le père :

Le fils :

Le père :

Le fils, à sa soeur :

Le mère, sortant de la tente, échevelée :

Le père :

La mère :

Le père :

Le fils, rigolant :

 

Qu'est-ce que tu fais là ?

Euh... Rien !

Tout s'est bien passé ?

Rien de spécial. Tu devais pas me relayer ?

J'ai dû consoler ta mère. Elle est bouleversée...

T'as pas eu trop peur, cette nuit, petite soeur ?

Et pour l'école, qu'est-ce qu'on va faire ?

Ben, on dira qu'elle est malade !

On va pas pouvoir mentir toute sa vie !

Tu vois comme tu es ! Tu la condamnes déjà !..

Bah, c'est p'têt pas si mal que ça, une vie d'arbre... Pas d'école... Y en a qui durent des siècles ! Faut avoir la peau dure !

Il se frotte et se masse le dos, s'aperçoit qu'il s'est écorché un bras, regarde sa soeur avec attention.

 

Le fils, à son père :

La mère :

 

Papa ! Regarde la p'tite ! Sa peau...

Qu'as-tu fait de ta peau si douce, ma fille ? Réponds ! Mais réponds !

 

scène 6 : les mêmes.

 

La petite, en pensée :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 






Le fils :

 

La mère :

Le père :

 

La petite, en pensée :

La mère :

Maman, si je le pouvais, je te répondrais, mais ne comprends-tu pas que je n'ai plus de voix ? A peine cette sève a-t-elle commencé à monter en moi qu'elle a transformé tout ce qui s'est trouvé à son contact. Mes veines sont devenues des canaux, mon coeur a peu à peu pris place au centre de mon tronc, s'étirant et se durcissant. Mes autres organes ont laissé place à un tissu tantôt spongieux, tantôt ligneux. Mon coeur d'arbre a comblé l'espace entre mes jambes pour prolonger le bloc de mon tronc. Ma peau s'est épaissie et ressemble désormais à celle d'un éléphanteau. Je n'ai plus besoin de cordes vocales, encore moins de ma bouche. Ma pensée à la fois se ralentit et s'éclaircit, ma vue se brouille... Cependant, j'éprouve une symphonie de sensations nouvelles. Je sais que sur ma racine du talon droit, en ce moment exact, monte une fourmi rouge. Je sens que l'eau qui circule en moi est parfumée à l'ortie et à la pimprenelle. Je me souviens qu'il y a une éternité, je détestais, maman, ta soupe d'orties – toute gluante, bah ! Mais j'aimais bien l'odeur des concombres, qui ressemble à celle de la pimprenelle... J'ai les doigts qui fourmillent, je ressens le besoin de m'exprimer pleinement. Différemment...

Papa ! Maman ! Regardez ! Ma soeur fait pousser ses feuilles ! Vous croyez qu'elle va fleurir ?

Arrête avec tes plaisanteries stupides !

C'est vrai ! Regarde donc... Les drôles de feuilles... Je n'en ai jamais vu de pareilles...

J'ai comme une envie d'oiseaux...

Parle-nous, ma petite, dis-nous quelque chose !

 

Un oiseau chante, tonitruant.

 

Le fils :

 

La mère veut prendre le visage de sa fille dans ses mains:

 

Le père :

Regardez ! Une grive ! Sur ses branches, euh... ses bras !

 

Regarde-moi ! Ca suffit ! Assez joué, maintenant ! Redeviens comme avant ! Redeviens ma petite fille...


Elle n'a plus de visage...

 

acte III

 

scène 1 : les parents, le fils dans la salle de séjour de la maison.

 

La mère, à son fils :

 

Le fils :

 


Le père :

Va porter de l'eau à ta soeur. Ne traîne pas, on mange dans cinq minutes.

Maman, c'est ridicule. Elle n'a besoin que de pluie, tu le sais bien.


Obéis à ta mère !

Le fils sort, un arrosoir dans chaque main. Il revient rapidement.

 

Le fils :

Maman ! Elle a fleuri !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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