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26 Jan

Photos de famille : Maladies d'amour -1

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Contes



Première histoire d'amour :


quand vous aurez fini de la lire,

vous ne pourrez plus voir qu'un daguerréotype couleur sépia





Au bord d'une mer d'Afrique chaude et d'un bleu profond, dans une rue blanche de lumière aux bougainvillées orange volubiles, monsieur Chat Médaille fit briller ses longues et fines moustaches, d'une élégance infinie . Il bomba son plastron blanc à longs poils, évoquant les rayons du soleil radieux. Tout le reste de sa fourrure était d'un noir moiré, excepté le bout des pattes blanc. Il arrondit le dos - câlin - et couva de son regard de jade la jolie petite Tortue Malice, qu'il convoitait. Éblouie, elle se laissa conduire en justes noces, où elle revêtit la plus jolie des carapaces de sa garde-robe, qu'elle avait elle-même confectionnée. Ils eurent de nombreux Chatons et petites Tortues Médaille. Malheureusement, c'était une époque difficile pour les jeunes et beaucoup moururent. Deux jeunes Chattes survécurent ainsi qu'un jeune mâle et une femelle Tortues. Les trois filles chérissaient leur frère mais parfois la jalousie rendait féroces les deux plus jeunes. Le petit Tortue n'en revenait pas de voir ses sœurs – d'ordinaire si charmantes – s'affronter, bataille titanesque entre Panthère et Crocodile Médaille miniatures... Il n'avait jamais le temps de prévoir leur transformation qui le laissait toujours pantois. La première fois qu'il les vit se métamorphoser, il ne fut pas vraiment surpris, car ils avaient tous pris la triste habitude de voir leur père Chat devenir une Panthère impitoyable, sans crier gare. Il en fut juste désolé pour ses sœurs...

La Chatte cadette Oasis avait en effet l'habitude des rebuffades et des méchants coups de griffe de son père. Elle se faisait souvent corriger, sans autre raison apparente que le besoin de la Panthère de défouler sa violence sur elle. Médaille semblait alors revêtu de son uniforme militaire : sa taille décuplait sous l'effet de la colère, sa peau à peine mouchetée rappelait celle d'une Panthère noire dont les muscles saillants faisaient jaillir des griffes dangereuses comme des lames de couteau. Il feulait et crachait, affolant et frappant la jeune Oasis tremblante. Elle se mit à redouter ces transformations imprévisibles. Elle chercha protection auprès de Malice, mais sa mère devait aussi penser à se protéger elle-même des attaques subites de son mari.

En l'absence de Médaille, la famille était joyeuse et recevait de nombreux amis. Il suffisait de courir sur la plage devant la maison pour piquer une tête dans la mer presque toujours accueillante. Après des heures de jeux et de chansons, tout le monde rentrait savourer les gâteaux qu'avait préparés Malice pour leur faire plaisir. Mais l'angoisse flottait en filigrane : et si la Panthère noire décidait de revenir à l'improviste ? Même les amis se tenaient prêts à déguerpir à tout instant, pour épargner à la famille les foudres du Léopard , s'il les surprenait à faire la fête chez lui.

Le malheur s'installa en toile de fond pour Oasis, la Chatte cadette. Elle dut renoncer au plaisir de découvrir le monde car cela ne convenait pas au despotisme du père qui prenait plaisir à la brimer. Elle avait en outre peur pour Malice, sa mère, qui, de plus en plus fréquemment, sentant ses petits et elle-même pris au piège, manquait d'air. C'était effrayant de la voir ainsi peiner à simplement respirer... N'allait-elle pas mourir là, sous leurs yeux, en pleine crise et laisser alors ses enfants sans défense devant leur père ?

Tous s'accoutumèrent, dès que Médaille rentrait chez lui, à bouger le moins possible, à faire le moins de bruit possible - même en respirant -, à se rendre le plus transparent possible. Lorsqu'il était là, il fallait être capable d'interpréter le moindre de ses gestes, le moindre tressautement de moustaches ou frémissement de la crête de son dos avant même qu'ils se forment. Et souvent, la prévenance de la famille tombait à côté. Alors la Panthère rugissait et les coups de patte pleuvaient. Toute la maisonnée se rongeait d'inquiétude, tremblait de nervosité en sa présence. Jamais il n'était content d'eux, jamais ils ne parvenaient à le satisfaire. Face à la Panthère, on ne pouvait que craindre ce que l'avenir vous réservait, un destin si lourd paraissait insoutenable, même la fuite semblait impossible : tous avaient intériorisé les valeurs, les comportements, les interdits, les contournements de la loi que leurs parents leur avaient appris sans même s'en rendre compte. La seule issue n'aurait-elle pas été l'autopunition suprême ? Le suicide... Tant de retenue de vivre les vidait. A quoi bon resplendir d'énergie si celle-ci les rendait trop voyants ? Fallait-il manger ou se l'interdire ? La solution n'était-elle pas de se priver soi-même, de se priver de soi-même, afin de montrer au père qu'on était capable du comble de la prévenance ? L'espoir de satisfaire Médaille était une quête de tout instant, bien que vaine. De même que celui d'obtenir un semblant d'encouragement ou de sourire... Cette tentative suffisait en elle-même à épuiser nerveusement tous les membres de la famille.

Jusqu'au jour où Oasis se fit purement expulser de la maison. Dans l'ignorance des choses de la vie, elle avait osé batifoler avec un étranger – un beau Lémurien – et attendait une progéniture que personne ne désirait, elle la première.

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