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26 Jan

Photos de famille : Maladies d'amour -2

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Contes



Deuxième histoire d'amour :

 


quand vous aurez fini de la lire,

vous ne pourrez plus voir qu'un daguerréotype couleur sépia






Au bord d'une mer de Bretagne fraîche et d'un bleu-vert minéral, ornée d'une lande aux ajoncs d'or agressifs, seuls capables de supporter le vent humide et salé des tempêtes, cernant les prés, les bocages et les humbles chaumières des paysans-marins, à peu près à l'époque du mariage des Médaille, Monsieur Chien Pommier louait ses bras pour les travaux de voirie ou des champs. Il charriait des cailloux toute la sainte journée ou aidait aux tâches agricoles du jour. Il avait souvent l'occasion d'admirer les vols de vanneaux au-dessus des champs et tomba amoureux d'une jolie femelle nommée Bruyère. Elle se laissa attendrir par le Chien et ils décidèrent de se mettre en ménage. Ils mirent au monde plusieurs petits Vanneaux et Chiots. L'aîné des mâles, un Vanneau répondant au nom de Genêt, était très admiré de toute la famille. Il paraissait très intelligent et tous avaient l'espoir qu'un jour, il réaliserait de grandes choses et aiderait sa famille à connaître une condition meilleure, car ils vivaient dans une grande misère.

Genêt le Vanneau était très attaché aux siens et très admiratif, lui aussi, de ses deux parents. Il connaissait le bon cœur de son père Chien, son courage au travail et au potager familial, et celui de sa mère qui en faisait tant qu'on aurait dit qu'elles étaient dix comme elle à la maison. Cependant, Bruyère reprochait à son mari de se montrer un peu trop accroché à la terre, de ne jamais prendre son envol, de ne pas – à son instar – tenter de se rapprocher du Ciel. Et Pommier de s'en vouloir de ne pas être capable de satisfaire une si bonne femme... Et d'oublier sa fatigue et sa culpabilité dans le cidre et à l'alambic... Et lorsqu'il était bien imbibé de vapeurs moins éthérées que celles des nuages célestes, de donner de sa grosse voix, de bousculer de son gros corps, de rouler ses gros yeux furibonds, bon dieu de bonne femme qui ne pense qu'à bigoter !

Tous les marmots se réfugiaient alors sous les ailes de leur mère ou dans les recoins les plus sombres de la chaumière pour échapper aux reflets sauvages et glacés du regard de Loup du père... Mais la mère s'ébrouait et prenait de l'envergure, son nez dessinait une puissante courbe pointue, ses pattes grêles se dotaient de serres impitoyables et son regard de Faucon n'était pas moins acéré et empli d'une colère froide que celui du Loup. Les petits ne savaient qui du Loup ou du Faucon triompherait, mais là n'était pas la question. Aucun d'eux ne reconnaissait vraiment ses parents dans ces fauves. Qu'était devenu le bon gros Toutou qui les aimait si fort ? Où était leur mère Vanneau si douce, qui savait si bien les rassurer d'habitude ? A qui se fier dans cette vie terrestre si même père et mère se révélaient dangereux, et pouvaient le devenir à tout instant ?

C'est ainsi que les petits apprirent tous à composer avec l'angoisse. Mais ils apprirent aussi que certaines faiblesses permettent d'échapper à la conscience du danger, comme celle de s'enivrer, ou de développer une passion obsessionnelle pour la nourriture – d'ailleurs fort rare – ou pour une activité selon les apparences innocente mais qui rend dépendant et dégrade la santé du corps et de l'esprit... Ils apprirent encore, sans qu'il soit besoin de le leur expliquer, que ces conduites inoffensives autorisaient un comportement despotique avec les autres, sans qu'on puisse le leur reprocher. Comment peut-on reprocher à un faucon ou à un loup d'être sauvage ? Ils apprirent enfin qu'il est bien plus confortable de faire peur aux autres, de manger plus que les autres, de n'en faire qu'à sa tête, de hurler plus fort que les autres, plutôt que de se contenter du rôle de la victime, du soumis... même si on est mort de trouille. Car ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que le trouillard-victime envenime la hargne de son tortionnaire, qui se sent d'autant plus fort et rassuré en l'écrasant un peu plus ; tandis que le trouillard-tortionnaire est assez malin pour cacher à sa victime qu'il a peur lui aussi...D'ailleurs, il saura se persuader qu'il n'a jamais eu peur, à peine les événements lui auront-ils prouvé qu'il avait eu raison d'écrabouiller l'autre.

Cependant, Genêt le Faucon éprouva de plus en plus de difficulté, au fil des mois, à redevenir simple Vanneau. Il était d'autant plus hargneux qu'il souffrait d'une maladie qui lui faisait perdre son fin duvet et lui donnait froid en permanence. Toutefois, son regard voyait si loin que personne, dans sa famille, n'osait se plaindre de son caractère irascible et despotique. Pas même ses parents. Il ne semblait craindre qu'une chose, et cependant lui, il savait se rapprocher du soleil et monter haut dans le ciel : la mort. Il crut qu'il l'avait attrapée, quand un hiver rigoureux le cloua sur la porte pendant des mois qui n'en finissaient plus de s'éterniser...

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