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26 Jan

Photos de famille : Maladies d'amour -3

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Contes

Troisième histoire d'amour :


quand vous aurez fini de la lire,

vous ne pourrez plus voir qu'une photographie en noir et blanc





Après une errance solitaire et désolée, Oasis Médaille, la Chatte cadette qui avait quitté son soleil d'Afrique, arriva sur le vieux continent et entra dans un pays de froidure. Elle réussit à se faire embaucher comme servante dans une riche famille qui la renvoyait se coucher dans la grange ouverte à tous les vents et au gel hivernal. Elle mit au monde une seule femelle. Comme le père, c'était une Lémurienne. Elle la prénomma Éclair, car sa venue avait été aussi soudaine et dévastatrice dans sa vie qu'un orage, et parce qu'elle avait la beauté du Feu. Sa beauté lui rappela celle de l'homme qui avait trompé son innocence et elle la rejeta aussitôt.

Genêt, le jeune Vanneau, réchappa de sa terrible maladie. Lui qui voyait loin voyagea loin. Il avait de l'ambition. Il voulait faire entendre son chant de par le monde. Il arriva dans la capitale où il remarqua rapidement la présence d'une très jolie Chatte – malgré sa maigreur. Oasis avait en effet décidé de tenter sa chance dans la grande ville. Elle ne fut pas seulement flattée par la cour que lui fit le Vanneau, mais elle fut aussi émue par son chant, qu'elle trouva le plus beau du monde. Lorsque la jeune Chatte sentit qu'elle était encore grosse, ils décidèrent de s'installer ensemble. C'est alors que le Vanneau découvrit la présence de la Lémurienne. Un instant frappé d'étonnement, il résolut le problème en envoyant la jeune étrangère chez sa mère, Bruyère en terre de Bretagne. Elle s'en occuperait très bien.

Oasis mit au monde une autre femelle, Miel. C'était un Vanneau, comme Genêt son père et Bruyère sa grand-mère, et ses plumes reflétaient la jolie couleur d'or du miel. Au bout de quelques mois, la Chatte sa mère trouva du travail comme serveuse dans un salon de thé, appartenant à une célébrité du moment. Rien qu'en y songeant, son compagnon roulait des yeux noirs de fauve et son nez puissant s'incurvait en forme de bec, tandis que les serres aiguisaient leur tranchant... Dès que son chant serait connu, il gagnerait suffisamment d'argent pour éviter cette servitude à sa compagne, et éviterait du même coup que d'autres yeux que les siens aient l'occasion de l'admirer. Mais tant qu'ils seraient affamés, il devrait le tolérer.

Peu à peu, son chant prit de l'ampleur mais il devenait parfois effrayant. Tant de colère s'y mêlait. Miel, la petite Vannette, s'efforçait de mériter son nom par sa douceur. Elle apprit à se montrer docile et sage, compréhensive et aimante, pour ne pas contrarier le Faucon ni la Panthère. Régulièrement en effet, les deux fauves amplifiaient leurs cris et il valait mieux que les griffes et les serres ne rencontrent que du vent...

Lorsque le chant du Vanneau le permit, sa femme – malgré leurs éclats de voix, ils avaient décidé de se marier – quitta son travail. Quelques années plus tard, ils purent s'installer dans un bel appartement tout neuf. Il était temps, car Oasis attendait de nouveau des petits. Une nouvelle femelle naquit de cette union : une Chienne, Rivage. Elle sut d'instinct témoigner de sa fidélité et de sa loyauté à ses parents en intégrant tous leurs interdits – interdit de sortir, interdit de jouer, interdit de faire du bruit, interdit de bouger, interdit de... - Parfois, n'en pouvant plus, elle montrait ses crocs de petite Louve, mais aussitôt, la Panthère la menaçait de la faire punir par le père Faucon. Apeurée, Rivage oubliait bien vite ses velléités. Las ! Lorsque Faucon rentrait, la mère qui n'avait pas oublié, elle, faisait punir la petite Chienne bien cruellement. Frappée par le bec coupant du Faucon, elle couinait dans l'angle du mur où elle désespérait de trouver un refuge, et son regard aurait apitoyé les plus durs, mais pas son père, ni sa mère... Quand la correction était enfin terminée, elle léchait ses blessures et retournait tête basse dans sa niche, se demandant comment faire pour ne plus mériter de tels châtiments.

Elle s'aperçut un beau jour que sa sœur Miel, la Vannette, tentait d'ajouter des plumes à ses ailes pour s'éloigner de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps, vers des destinations qu'elle tenait secrètes. Le père Faucon l'attendait jusqu'à son retour au milieu de la nuit, croassait violemment à son encontre tandis que la jeune Fauconne défiait son père du regard. Elle recommençait et tandis que les deux continuaient à se défier, la même scène se répétant sans cesse dans la chambre commune des deux jeunes femelles, la benjamine se cachait sous les couvertures pour ne rien voir et surtout, ne plus rien entendre. En l'absence de sa sœur, elle entendait ses parents se plaindre d'elle, mais aussi de l'aînée, Éclair, la Lémurienne, qui faisait pis que pendre là où elle était. Il avait fallu l'ôter à la grand-mère bretonne tant elle lui causait de tort, on l'avait placée dans un établissement religieux où elle recevrait une bonne éducation, mais là aussi elle faisait parler d'elle, et pas en bien. Rivage ne comprenait pas ce qu'on reprochait à cette si jolie grande sœur, si gentille les rares fois où elle avait la chance de la voir. Elle aurait préféré être sourde, plutôt que d'entendre toutes ces paroles chargées de mépris et de colère où le Faucon et la Panthère se mettaient d'accord sur leur façon de passer en revue les événements familiaux, au détriment de leurs propres filles. Elle se promit qu'à l'avenir, elle tairait tous ses avis, toutes ses émotions afin de donner le moins de prise possible aux jugements et interprétationsdiscutables de ses parents. Elle se promit aussi qu'elle ferait ce qu'elle déciderait de sa vie, sans remord, quoi qu'ils en pensent, tant il lui paraissait impossible de leur plaire. Et cependant, elle qui aimait tant explorer les plus lointains rivages, même en pensée, apprenait tant de choses qui la passionnaient au contact de ses parents ! Ils se montraient parfois si aimants qu'elle se sentait rassurée pour un temps, jusqu'à la prochaine crise. Pour faire en sorte que ces moments de calme relatif se perpétuent, elle aurait donné beaucoup. Ces sentiments la confirmaient dans son désir de se conformer à leurs volontés, de les prévenir, même. Mais à l'âge où les jeunes aspirent à plus de liberté, elle supporta de moins en moins brimades et interdits. Elle continua à dissimuler ses intentions profondes tout en guettant la première occasion de filer.

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