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26 Jan

Photos de famille : Maladies d'amour - 4

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Contes

Quatrième histoire d'amour :


quand vous aurez fini de la lire,

vous pourrez voir une photographie en couleurs





Quand elle fut assez grande et forte pour se risquer à affronter le monde, bien qu'elle fût déchirée de quitter tous ceux qu'elle avait connus et aimés jusqu'ici, Rivage tint la promesse qu'elle s'était faite à elle-même. Malgré l'impression de sauter dans le vide qui la tenaillait, la jeune Chienne partit confiante et bientôt retrouva son état habituel : joie de vivre, enthousiasme et spontanéité. Elle restait cependant prudente et légèrement peureuse car sa myopie la gênait pour avancer dans la vie. Elle avait décidé de transmettre son savoir aux petits des autres, un peu poussée par ses parents, un peu parce qu'elle se savait habitée par la passion d'apprendre sans cesse, un peu parce qu'elle ne savait pas quoi faire d'autre. Elle y consacra presque toute sa vie, sans jamais se sentir entièrement à sa place dans cette occupation. Elle admettait volontiers qu'elle avait beaucoup appris durant toutes ces années, qu'elle avait apprécié la compagnie des petits et peaufiné l'art de leur transmettre l'essentiel : être heureux.

Elle était en fait douée pour tant de choses qu'elle ne savait plus où donner de la tête. On eût dit que toutes les fées du royaume et d'ailleurs s'étaient donné rendez-vous au-dessus de sa niche au moment de sa naissance. Elle s'en serait bien passé, car elle était perfectionniste et avait envie de tout pratiquer comme une vraie spécialiste. Mais où trouver le temps de tout mener à bien ? D'autant qu'elle avait une fâcheuse tendance à s'épuiser très rapidement. Elle essayait tout ce qui lui tombait sous la truffe, juste pour le plaisir d'exercer une activité nouvelle. C'est ainsi qu'elle alla garder des troupeaux en montagne. Elle admira sans relâche les panoramas inoubliables qui s'offraient à elle, savoura l'air aigrelet des petits matins lorsque des écharpes de brume jouaient à lui cacher des membres du troupeau. Elle courut à plaisir dans ces immenses pâturages, rechercha la chaleur du feu au soir, dans la cabane du berger qui mettait à chauffer le lait de la traite. Mais ce travail l'obligeait à rester trop longtemps seule, loin de tout contact avec ses congénères, et elle souffrait de ne pas avoir encore trouvé de compagnon. Avec ou sans escapades dans la montagne, elle mangeait comme quatre et se demandait qui pourrait bien s'intéresser à une grosse toutoune comme elle. Il lui arrivait de pousser de violents aboiements où la Louve tapie au fond d'elle menaçait troupeaux et autres bergers d'un grand danger. Elle savait qu'elle était sujette à ces métamorphoses inquiétantes mais ne maîtrisait rien de ce qui se passait alors. Elle ne pouvait que s'en vouloir à longueur de journée, elle qui aimait tant les câlins et les jeux insouciants avec les autres ! Elle commença à souffrir d'eczéma sans trouver de remède...

Elle s'aperçut un beau jour que l'un de ses amis, Flamboyant, se montrait particulièrement loyal et fidèle envers elle. Surtout, lorsqu'ils avaient la chance de se rencontrer, ils s'amusaient comme de jeunes chiots. Elle avait pourtant reconnu en lui un magnifique coq. Elle ne pensait pas que ces animaux pouvaient avoir tant d'humour. Elle se mit à espérer secrètement que le plaisir qu'elle éprouvait à le côtoyer n'était pas à sens unique. Elle désespérait parfois de sa propre lourdeur quand elle le voyait voler avec prestance et légèreté, mais il revenait joyeusement vers elle. Malgré leurs différences, ils s'aimèrent et décidèrent de vivre ensemble. Flamboyant le Coq chantait bien, comme Genêt, son père Vanneau, mais son chant était plus terre à terre. Cela lui plut. Ils eurent une petite Chatte, Gentiane. Elle évoquait pour sa mère le miracle de la fleur bleue printanière en montagne, sa volonté de vivre, d'être belle comme le ciel. Ils furent surpris de voir la tigresse en elle se profiler un peu trop tôt à leur goût. Pour la faire rentrer dans le rang, sans se concerter, la mère muait en Louve implacable et le père – à qui cela n'était jamais encore arrivé – se transformait en Corbeau insensible. La petite ravalait ses prétentions, mais c'était pour mieux ramasser sa force. Cependant, les deux parents adoraient leur petite Gentiane et quiconque aurait prétendu lui faire du mal l'aurait fait à ses risques et périls. Ils eurent aussi un petit Lézard, Conteur, dont les splendides teintes rappelaient celles du Coq, son père. Bébé Lézard était aussi entêté que sa sœur, mais dans un autre genre, et pour bien montrer qu'il existait, il ne craignait pas de se gonfler pour prendre l'allure d'un Crocodile apparemment froid et très malin. Il craignait cependant suffisamment le Corbeau et la Louve, ses parents en colère, pour ne pas trop insister... Toutefois, les petits avaient aussi hérité d'eux leurs talents, comme cela s'était produit pour les générations précédentes.

Rivage, la Chienne, continuait à être parasitée par ses soucis de santé. Son poids et son ventre disproportionnés étaient une véritable source de torture. Elle tentait par tous les moyens de les faire disparaître mais ne maîtrisait rien dans cet art. Il lui arrivait de réussir à moins se nourrir pendant une période, mais c'était pour mieux se gaver ensuite. Dès sa jeunesse, elle avait constaté qu'après chaque repas excessif, au lieu de prendre des forces, elle en perdait. L'hiver, cela se traduisait aussitôt par des maladies à n'en plus finir. Chaque repas augmentait en outre le risque de souffrir d'asthme, comme sa grand-mère Malice, la Tortue. Cependant, contre toute attente, à sa maturité, ces crises disparurent. Elle ne sut jamais vraiment pourquoi elles étaient apparues, mais elle se rappelait qu'elles étaient toujours liées à l'impression de vivre une situation sans issue. Peut-être avait-elle appris à envisager la troisième solution, là où tout le monde avait coutume de n'en voir que deux ? Elle sentait confusément auprès de son mari artiste maintenant, de son père artiste par le passé, qu'elle avait elle aussi un rôle artistique à jouer. Cependant, ces talents restaient secondaires à ses yeux de myope et il lui arrivait d'oublier jusqu'à leur existence, pendant de longues périodes.

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