Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 Jan

Photos de famille : Maladies d'amour - 7

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Contes

Album photo



Pour représenter la famille de Rivage, toutes générations confondues, il serait possible de dessiner une seule personne. Son mental serait le fief des « aïeux  historiques », ceux que les jeunes générations n'ont jamais connus. Ce sont eux qui, en régissant une partie de l'inconscient de chaque membre à venir, assurent la transmission de l'héritage familial, qu'il soit heureux ou maladif. Ce sont les gardiens de l'Unité familiale, envers et contre tout. Même les membres de la famille qui décideraient de se fâcher avec les autres emporteraient avec eux leur part de l'héritage, prête à être transmise à leur progéniture.

Les grands-parents, eux qui sont souvent connus des jeunes générations, résideraient dans son regard fatigué, limité par la vieillesse antique. Ainsi, il serait très difficile pour un membre de la famille de voir les liens cachés entre tous. Rivage s'était promis de ne jamais reproduire avec ses enfants tel ou tel comportement de ses parents. Peine perdue... Quand elle comprenait qu'après un accès de colère, par exemple, elle n'avait pas fait autre chose, elle se désolait d'être incapable de se débarrasser de cette violence qu'elle s'était pourtant juré de quitter... Rivage pensait qu'elle ne lui venait que de ses parents, alors qu'elle remontait à bien plus haut dans l'arbre généalogique familial.

Les parents, eux, contrôleraient tout ce qui entre et sort de sa bouche. On pourrait imaginer que dès la conception d'un enfant, sa mère lui fait absorber avec sa nourriture tout le passé familial, qu'il soit favorable ou handicapant. En outre, lorsqu'elle s'adresse à lui, ou chante pour lui, elle lui transmet non seulement son propre amour, mais également celui des autres membres de la famille. Toutefois, tout ce qu'elle dit aux autres, les émotions, les sentiments qui l'habitent quand elle parle avec eux, ou quand elle pense à eux, tout cela ferait aussi partie de la manne du nourrisson qui l'absorberait aussi sûrement que le cordon ombilical le nourrit. Les paroles, émotions et sentiments de la personne la plus proche de la mère – le père, le plus souvent – seraient également transmis au fœtus, qui s'imprègnerait déjà d'un kaléidoscope de couleurs de fond émotionnelles.

La personne unique de la Famille pourrait abriter les oncles et tantes la peau de ses muqueuses. Chez Rivage, lorsque ses parents rencontraient ses oncles et tantes, si la joie de se revoir constituait un préambule, elle dégénérait vite en combat verbal, touillant les problèmes et soucis familiaux et ramenant chacun aux affres de la lourdeur familiale. L'eczéma dans les muqueuses, dont souffrait Rivage, pouvait être un moyen pour son corps physique de traduire symboliquement ce malaise familial.

La peau de la Famille concerne les enfants. Genêt, le père de Rivage, souffre d'une maladie de peau qui lui fait perdre son fin duvet. De ce fait, il éprouve à tout instant une pénible sensation de froid. Il s'agit en réalité d'une maladie congénitale. L'eczéma de Rivage qui se propage à d'autres parties du corps ; celui de Conteur, son fils, en sont une expression des générations suivantes... Il semblerait que les anciennes générations aient ressenti plus de peine que de joie à voir naître leurs enfants. C'étaient des familles très pauvres et chaque fois qu'un nouvel enfant s'annonçait, l'inquiétude ternissait la joie : comment nourrir cette bouche de plus ? Sans compter que la mère ne pouvait plus travailler durant quelques mois... Cependant, comme la plupart des parents étaient croyants, ils s'en voulaient de penser de pareilles horreurs et compensaient l'absence de protection de la peau de leur petit par un surcroît d'amour... le plus souvent étouffant.

Croyance religieuse éprouvée ou agnosticisme prononcé, le cœur de la Famille, lui était épargné pour toutes les générations. C'était en effet le siège d'une Lumière pure, chaleureuse, prête à s'ouvrir à l'amour spirituel qui englobe le monde, mais aussi chacun, y compris soi-même. C'est grâce à ce cœur intact, que chaque membre de la famille, pouvait, peut et pourra prendre appui sur l'héritage familial pour devenir juste soi te modeler son propre corps à son image personnelle.

En effet, chaque individu appartenant à la Famille recevait un corps à l'image du grand corps familial unique. Suivant ses expériences professionnelles, ses choix, ses réflexions, mais aussi ses propres aspirations profondes, il développait sans s'en rendre compte tel ou tel talent, telle ou telle richesse humaine, mais aussi telles ou telles maladies ou lourdeurs relationnelles.

Dès l'adolescence, les membres les plus jeunes, qui souffraient du poids excessif du fardeau familial – au propre ou au figuré -, n'avaient souvent que deux solutions. Soit ils refusaient de remettre en cause le respect dû à leurs aînés et choisissaient de fermer les yeux. Ils enfilaient alors le costume familial et advienne que pourra de leurs enfants et d'eux-mêmes. Les parents de Rivage lui répétaient régulièrement : « On ne juge pas ses parents ! » Soit ils attribuaient à leurs parents la responsabilité de tous leurs malheurs individuels et leur en voulaient, parfois vigoureusement. Dans les deux cas, ils choisissaient – sans le savoir ? - de faire perdurer l'héritage familial, quitte à y ajouter leur touche personnelle, histoire d'en rajouter un peu plus. Le rôle de victime permet de ne pas avoir à travailler sur soi, voire de continuer tranquillement à dominer les autres, à les écraser de ses malheurs, sans être pour autant inquiétés : ils sont si malheureux, on ne peut sincèrement pas les enfoncer davantage ! Cependant, le ressentiment, le sentiment de colère, lorsqu'on les cultive, agissent telle une laisse. Mais toute laisse est conçue pour être ouverte.

Si le bonheur paradisiaque était offert à tous les terriens à leur naissance – ou dès leur conception -, il serait à craindre que le monde soit peuplé d'imbéciles désœuvrés. Comme le temps paraîtrait long ! Et si la véritable unité familiale tenait dans la juste unification de chacun des membres de la famille, séparément les uns des autres ? Et si les maladies, les accidents, les dangers et autres blocages, familiaux ou non, constituaient des épreuves à la hauteur de chacun, pour qu'il trouve son propre chemin, se décide à faire ses propres choix au lieu de laisser les événements ou les autres diriger sa vie ?

Il existerait donc une troisième solution, une alternative aux membres de la famille qui prennent conscience de leur fardeau sans parvenir pour autant à s'en délivrer. Car, toute prise de conscience, si douloureuse soit-elle, ne suffit pas à tourner la page. Il est nécessaire de poser des actes concrets pour pouvoir passer à autre chose, pour pouvoir mener enfin sa barque. Au lieu de se complaire dans le malheur ou dans un rôle de victime, il est possible de cultiver la joie. Non pas la joie insouciante, mais une joie profonde qui vienne du cœur : celle de cherche à entretenir des relations familiales pleines de douceur, celle d'encourager ses enfants à suivre leur propre route, celle de se lancer dans des créations personnelles, celle de relever de justes défis.

Cependant, pour avoir une chance d'y parvenir, les parents devront avoir le courage de lever le secret familial vis-à-vis de leurs enfants. Mais pas l'inverse : même si les enfants le découvraient avant que leurs parents leur en aient parlé. S'ils souhaitent ramener la joie dans les relations familiales, les reproches stériles la feraient fuir à coup sûr. Tout ce qui leur paraît stérile est à éviter ; tout ce qui leur paraît créatif, productif, au contraire, est à développer. Ils pourraient vérifier s'ils se lancent dans des créations qui leur seront favorables : elles leur apporteront une joie et une satisfaction inimitables. De même, il existe un moyen infaillible de savoir s'ils se lancent de justes défis : sont-ils fatigués, épuisés avant même d'avoir commencé ? Inutile d'insister... Sont-ils rayonnants d'énergie ? Qu'ils foncent...

Rivage a de nombreuses amies qui toutes, pensent que leur famille est bien pire que celle des autres, qu'elles ont vécu les pires épreuves qui puissent être ; que chez les autres, c'est mieux... Chaque famille souffre de ses fardeaux, ses blocages, ses malheurs, ses destructions, qu'elle transmet d'une génération à l'autre. Mais elle transmet aussi ses savoirs, ses talents, ses constructions. Chaque individu a le choix : se fondre dans la masse familiale et obéir à ses lois despotiques tout en regimbant contre elles ou ses aînés, ou suivre une démarche personnelle, trouver son propre chemin, même s'il est long et douloureux. Il le sera toujours moins que de se priver de soi-même, et de la douceur de vivre auprès des siens. Il peut être souhaitable, voire salutaire, de retoucher ses propres photographies ; mais mieux vaut éviter de falsifier celles des autres... C'est à chacun de fabriquer son propre bonheur, visible à chaque page de l'album photo familial.

Commenter cet article

Archives

À propos

Mes contes, mes poèmes, mes calligraphies, mes dessins, mes peintures ( aquarelle, encre de Chine...), aïkido...