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26 Jan

Photos de famille : Maladies d'amour - 6

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Contes


Oser accomplir ses propres rêves :


Quand vous aurez fini de lire,

vous pourrez voir une photographie numérique




Rivage se mit à renouer avec ses talents personnels. Celui que son père lui avait transmis tout d'abord : la beauté de son chant poétique. Ensuite, ceux que sa mère l'avait aidée à développer : le coup de patte et le coup d'œil pour rendre compte d'une forme, d'une couleur, d'un mouvement. Elle retrouva le goût de s'y consacrer et fourmilla tout à coup d'idées et de projets.

Flamboyant, le Coq et leurs enfants avaient souffert de cette violence interne qui habitait Rivage, car régulièrement, la Chienne débonnaire et aimante muait en une Louve dominatrice qui réagissait en chef de meute. Quand elle revenait à elle, elle s'apercevait que sa famille avait grandement souffert et lui en voulait. Elle en pleurait amèrement dans son coin, puis tentait de leur démontrer l'immensité de son affection débordante. Le Coq voulut s'expliquer avec elle. Toute de bonne volonté, Rivage prit pourtant les devants et se montra intraitable sur un point : elle ne voulait plus qu'il lui fasse du mal par ses mots. Elle n'en pouvait plus de ses reproches, toujours les mêmes, alors qu'elle faisait tout son possible pour s'améliorer. C'était comme s'il n'avait même pas remarqué tous les progrès qu'elle avait faits au cours de leur vie commune ! Flamboyant crut qu'il ne pourrait jamais dire ce qu'il avait à dire, tant la Louve dissimulée au fond de Rivage la poussait à la protéger. Si – par le plus grand des hasards - il était question d'elle, son existence même en serait menacée... En fait, Rivage ressentait réellement cette menace physique. A force de précaution et d'insistance, Flamboyant permit à Rivage de consentir à entendre ses paroles. Elle s'y résolut comme un condamné s'avance vers l'échafaud. Le Coq ne voulait plus se transformer en Corbeau vengeur pour s'allier à la Louve imprévisible qu'elle devenait et faire peur à leurs petits. Toute cette violence n'était pas leur. Il voulait rester toute sa vie un simple Coq, et souhaitait que la Chienne qu'il avait choisie pour compagne soit aussi elle-même, rien qu'elle-même. Cette déclaration, qui n'était autre qu'un serment d'amour renouvelé, apaisa la Chienne. Gentiane, leur fille, sembla quitter sa peau de Tigresse pour redevenir la petite Chatte douce et drôle qu'ils aimaient, tandis que Conteur, leur fils, parut jeter sa carapace de Crocodile pour faire briller tranquillement ses chatoyantes couleurs de Lézard. L'atmosphère de la maison devint sereine et l'amour s'y répandit, comme un discret joyau diffuserait sa lumière bénéfique.

Cependant, Rivage n'était pas débarrassée pour autant de tout son cortège de maux. Elle avait beau avoir compris beaucoup de choses, elle avait beau être passée par des crises successives – que ce soit dans son couple ou dans sa vie personnelle - pour parvenir à de douloureuses prises de conscience, elle continuait à manger comme quatre, à être gênée par son ventre disproportionné, à souffrir du dos, des pattes, de la gorge, des insomnies, de l'eczéma, de sa surdité partielle, de sa myopie, de ses angoisses habituelles et de l'épuisement chronique. Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner que ces prises de conscience successives n'avaient pas suffi à lui rendre un peu de santé physique.

Elle se dit qu'elle devait trouver le moyen de permettre à son corps de prendre acte de sa décision de rester une simple Chienne toute sa vie, de ne plus jamais se métamorphoser en Louve, de ne plus héberger dans son corps et son esprit ses frères et sœur défunts. Elle prit peur aussi devant les risques qu'encouraient ses propres enfants, et ne voulut pas permettre qu'une sorte de malédiction familiale se renouvelle éternellement. Elle ne savait pas à quand pouvait remonter cette malédiction – si malédiction il y avait – mais elle connaissait assez l'histoire de ses grands-parents et celle de ses parents pour savoir qu'ils en avaient eux aussi souffert toute leur vie. Cela lui paraissait profondément injuste. Elle se demanda à quoi tenait la force de cette transmission familiale et son étonnante vitalité, de génération en génération. Elle s'étonna aussi du rôle des conjoints qui, chaque fois ne semblaient pas a prioriconcernés par cette malédiction, et cependant s'alliaient à l'autre membre du couple pour perpétuer la violence de la tribu qu'ils intégraient.

En discutant avec Flamboyant, son mari, Rivage eut un début de réponse à toutes ces questions. La force de la malédiction ne semblait tenir qu'à une chose : le secret familial. Certainement, tous leurs aïeux avaient dû ressentir cette violence tapie au fond d'eux-mêmes comme une bête sauvage et tenter de la museler autant que possible. Lorsque la pression était trop forte, ils n'avaient pu que la laisser sortir et extérioriser toute la violence qui constituait sa seule raison d'être. Mais en pensant qu'ils étaient l'unique source de cette violence, ils se considéraient comme des monstres car ils s'en prenaient à leur propre famille et une telle honte ne pouvait qu'être celée. Les enfants qui recevaient cette violence l'intériorisaient à leur manière, permettant de ce fait à la bête fauve de se tapir au fond d'eux en endossant chaque fois leur propre personnalité. Elle leur ressemblait alors tellement que la honte les submergeait eux aussi. Il n'était même pas besoin de leur recommander de taire les violences qui avaient cours dans la famille. Mieux valait faire comme si de rien n'était, comme si seul l'amour était le lien entre les membres de la famille. Et Dieu sait si l'on s'aimait dans ces familles, peut-être pour tenter de réparer les dégâts que causaient les fauves quand ils étaient lâchés ! Quelle désolation chacun ressentait après la tourmente ! Quelle solitude aussi pour panser ses plaies sans en parler, en attendant la prochaine fois, qu'on savait inévitable ! Quel désarroi de savoir qu'on était ainsi, sans rien pouvoir y changer... Quelle honte d'être un monstre pour soi et les siens... Rivage pensa qu'elle et la bête fauve n'étaient pas forcément la même personne. Elle pensa qu'il n'y avait peut-être pas tant de honte à parler enfin d'un phénomène qui n'était pas tout à fait sien. Elle se dit qu'il était temps de briser le cercle du silence, qu'elle pouvait raconter l'histoire de sa famille à ses enfants afin qu'ils sachent et ne soient plus contraints de prolonger cette terrible tradition d'une génération à l'autre. Peut-être ses enfants et petits-enfants auraient-ils ainsi une chance de grandir à l'abri de ce danger potentiel, et de vivre leur vie sans être le cargo qui héberge un passager clandestin armé, comme le corps accepte de faire siennes des cellules cancéreuses... Elle sut, dès qu'ils en parlèrent avec Flamboyant, que le secret n'était plus. Ils constatèrent rapidement la transformation de l'ambiance familiale, enfin une transformation positive ! - et l'apaisement de leurs enfants qui semblaient eux aussi avoir déposé leurs oripeaux de bêtes sauvages.

Rivage découvrait une détente qu'elle n'avait jamais encore connue dans sa vie. Elle avait pardonné depuis longtemps toute cette violence que lui avaient fait subir ses parents, car elle s'était dit – surtout depuis qu'elle était mère elle-même – qu'ils avaient dû faire ce qu'ils pouvaient, aux prises avec leur propre histoire et le contexte de leur époque. Elle avait eu l'idée de noter tout ce qui lui restait en travers de la gorge, depuis son enfance. Puis elle était partie au bord d'un étang qu'elle affectionnait particulièrement. Elle se pencha au-dessus du miroir que formait la surface de l'eau, et lut sa lettre en s'adressant à sa propre image. Elle sut que dans les profondeurs cachées de l'étang, toute sa famille avait reçu ses mots. Elle en fut soulagée et leur dit que tout cela était du passé, qu'elle ne leur en voulait plus. Cela lui avait permis de choisir en toute conscience une relation avec ses parents d'un type différent de ce qu'ils avaient vécu jusque là. Elle n'avait plus accepté leurs coups de gueule ou leurs petites flèches insidieuses destinées à la faire sortir de ses gonds. Elle avait surtout décidé de ne plus partir au quart de tour dans les reproches à leur égard, comme ils l'espéraient, pour jouer à la guerre avec elle. Elle les replaçait régulièrement devant leurs choix : « Qu'est-ce que tu veux, papa ? Une engueulade avec moi ou des nouvelles de ma famille ? »... Il se calmait aussitôt. Elle savait que Genêt et Oasis, ses parents, étaient déconcertés par cette attitude inhabituelle, mais elle avait pu ainsi toucher leur cœur et parler avec eux d'adulte à adulte. Une réelle confiance s'était établie entre elle et chacun d'eux. Ils pouvaient ainsi parler de beaucoup de choses, mais pas de la malédiction. A vrai dire, à l'époque, Rivage n'en avait qu'un très vague soupçon.

Elle se demandait bien comment faire, en outre, pour se délivrer de la pression des autres quadruplés, car malgré toutes ces prises de conscience, elle sentait bien qu'ils étaient toujours là. Elle continuait à manger pour eux... et cela la désolait. Elle ressentait pour eux plus de compassion que de malveillance, car elle pensait que leurs êtres auraient peut-être pu se développer dans l'harmonie durant tout ce temps, au lieu de se dégrader dans des tentatives malsaines, très éloignées de leur propre chemin. En songeant à ses parents auxquels elle avait accordé son pardon, elle se dit que c'était peut-être ce qu'attendaient aujourd'hui ses frères et sœur défunts. Maintenant qu'ils étaient démasqués, ils ne savaient peut-être pas à quoi s'attendre de la part de la Chienne, et cela maintenait sans doute leur lien avec elle... Si elle prononçait à leur égard des paroles de pardon, peut-être romprait-elle le lien qui les unissait tous les quatre, et permettrait-elle à chacun d'eux de se sentir libre de mener sa vie, chacun à sa manière. C'est ce qu'elle fit.

Enfin, elle s'autorisa à suivre ses propres aspirations, au lieu de toujours croire que cela n'avait aucune importance, ou n'était pas dans ses priorités. Au contraire, elle se mit à planifier ses nouvelles activités afin de donner libre cours à son chant poétique et à des lignes de formes plastiques qui la faisaient rêver. Elle sut que la quête de sa vie n'avait pas été vaine. Le bonheur n'était pas un lot de tombola capricieux. Tout le monde était en droit d'y prétendre, à condition de le vouloir et de s'en donner la peine. Elle y avait déjà goûté à de nombreuses reprises et avait bien l'intention de prolonger ce festin-là, qui n'avait plus rien de dangereux.

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