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23 Apr

Couleurs subtiles - Théâtre - Acte II

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Théâtre

ACTE II

 

Scène 1

Les écolières sur le chemin de l'école.

 

Milena, apercevant la peinture sur le mur : Vous avez vu ! Qui c'est qu'a bien pu faire ça ?!

 

Noémie : Si les mères voient ça, c'est la catastrophe !

Elles appellent des copines qui passent.

 

Milena, Noémie : Venez ! Venez voir !

 

L'une des filles : Quoi ?

 

Milena : Regardez le mur !

 

Les filles poussent toutes un cri.

 

Noémie : Il faut effacer tout ça avant qu'un parent tombe dessus !

 

La troisième fille : T'as raison ! Mais je vois pas comment... J'ai bien mon éponge d'ardoise...

 

Une autre : On a qu'à se serrer les unes contre les autres et on se met devant, comme ça, on cache la peinture !

 

Une autre, riant : Surtout toi, vu que t'es haute comme trois pommes...

 

La troisième fille : Tu penses ! Les parents, c'est malin...T'as rien de mieux pour leur mettre la puce à l'oreille ? Et pis faudra bien qu'on aille à l'école ! On va pas rester plantées là toute la matinée...

 

Milena : Attendez ! J'ai une idée !...

 

Noémie : Moi aussi !

 

Scène 2

Les écolières, un étranger

 

Elles courent chez la concierge de l'école. Milena lui emprunte un seau d'eau et un lave-pont. Noémie l'éponge du tableau. Lorsqu'elles reviennent aussi vite qu'elles le peuvent, elles trouvent les autres filles en grande conversation avec un adulte. Milena pose son seau par terre, l'éponge et le balai leur échappent des mains. Elles se regardent en soupirant.

 

Les deux filles : C'est fichu !...

 

Elles approchent la mort dans l'âme et constatent avec surprise que le groupe d'enfants est en train de rire avec l'homme.

Milena, aux plus petites : Vous êtes folles de rire comme ça avec un étranger !

 

Noémie : C'est vrai, ça ! Vous savez pas ce que vous êtes en train de faire, peut-être !

 

L'une des petites, à Milena : Faut toujours que tu fasses ta maline... T'es pas not' mère, non plus ! On fait rien de mal !

 

Une autre : On a bien le droit de rigoler, quand même...

 

Milena : Mais vous pensez à quoi, têtes de linottes ! Vous savez ce qui va se passer maintenant ?!

 

L'étranger : Elles, je ne sais pas. Mais moi, j'aimerais bien que tu m'expliques...

 

Milena rougit : Hum ! Je vous adresse pas la parole. Aux filles : Vous vous rendez compte ! C'est jamais arrivé jusque là !... Et par notre faute...

 

L'étranger : Qu'est-ce qui se passe ?

 

Les filles, en même temps que l'étranger : Quoi, notre faute ! Tu vas pas nous accuser, quand même ! Même que si ça s'trouve, c'est toi la responsable !

 

Milena : Moi ? Mais t'es folle ! A l'étranger : Vous, ...

 

L'étranger : Tu ne me parles pas, je sais !

 

Milena soupire : Bon, faut faire quelque chose ! Mais qu'est-ce qu'on va bien pouvoir faire, maintenant ?!...

 

L'étranger : Euh... Si quelqu'un voulait bien m'expliquer où est le problème... A part le fait que vous ne me connaissez pas...

 

Milena, se rebiffant : C'est déjà suffisant ! Et puis, faut pas oublier que vous êtes un adulte !

 

L'étranger n'en revient pas : Oui, bon. C'est un fait... C'est dangereux ? Parce que si ça l'est, tu y cours tout droit. Et tes copines aussi, tu sais...

 

Milena, levant les yeux au ciel avec un énorme soupir, aux filles : Bon ! Qui c'est qui veut bien frotter la peinture pour l'enlever ? Avec ce qu'on a apporté, Noémie et moi, ça devrait faire l'affaire. A l'étranger : Quant à vous... Devenant soudain très polie : Ça vous ennuierait pas de vous éloigner un petit moment ? Nous avons à parler entre nous. Mais restez dans les parages, il faudra qu'on vous voie après...

 

L'étranger, levant un sourcil d'étonnement, s'amusant de plus en plus : Si y a qu'ça pour vous faire plaisir...

 

Il s'éloigne d'un pâté de maisons, les observe avec un léger sourire.

Petit conciliabule entre filles : chuchotements, disputes sourdes ponctuées de grands «  Chut » impératifs, finalement deux filles empoignent les outils et se mettent à frotter avec colère. Les autres les encouragent, les conseillent :

T'en as oublié un bout là ! On voit encore du jaune, par là...

 

Pendant ce temps, Noémie et Milena rejoignent l'étranger.

 

Milena : On peut savoir combien de temps vous comptez rester ?

 

L'étranger : Où ça ?

 

Milena : Au village, pardi !

 

L'étranger : Pourquoi ? Ma présence vous gêne ?

 

Noémie, essayant de rattraper le coup : Non, pas du tout ! C'est pas ça ! Mais vous comprenez, nos mères nous recommandent de jamais adresser la parole à un étranger... Et là, ça fait drôlement longtemps qu'on vous parle...

 

L'étranger : Mais ce n'est pas vous qui m'avez demandé de rester parce que vous vouliez me parler ?

 

Noémie, gênée : Si, bien sûr...

 

L'étranger cueille une brindille, la met entre ses dents, et attend.

 

Milena, de plus en plus mal à l'aise : Vous voulez rien nous dire ?

 

L'étranger : Ha ? Parce que c'est moi qui dois parler ? C'est à quel sujet ?

 

Milena : Vous comptez rester ou pas ?

 

L'étranger : J'aime bien le village. On y est bien accueilli. Regard peu amène des deux filles. Dans un sourire : Surtout par les enfants...

 

Noémie : Vous comprenez, il vaudrait mieux partir...

 

L'étranger : Sinon ?

 

Milena : Sinon, nous serons obligées de vous éliminer.

 

Noémie : T'es folle ! Tu t'rends compte de ce que tu dis !

 

Milena, très sûre d'elle : Parfaitement... Réfléchissez, nous sommes de très sales gosses, quand nous nous y mettons. Nous pouvons vous pourrir la vie, jusqu'à ce que vous partiez... Et vous ne vous en remettrez jamais ! Dans un sourire, sur un ton très suave : Je vous le promets...

L'étranger : Il semble que je n'aie pas le choix...

 

Noémie, tentant de parler. Milena l'en empêche, d'un ton coupant : En effet.

 

L'étranger : Puis-je savoir à quel genre de supplices je m'expose, si je n'obéis pas ?

 

Milena : Non. Ça fait partie du supplice.

 

L'étranger : Une dernière question.

 

Milena : Non, vous n'avez pas le droit de fumer une cigarette.

 

L'étranger : Même pas ?

 

Milena veut parler. L'étranger la coupe, en hochant la tête : Ça fait partie du supplice...

 

Milena, radoucie : En fait, je déteste l'odeur du tabac. Et puis, c'est mauvais pour la santé...

 

L'étranger : Tu te préoccupes de ma santé ?

 

Noémie : Non, de la sienne !...

 

L'étranger, hochant de nouveau la tête : Ce n'était pas la question...

 

Milena : Ha bon ! Allez-y !

 

L'étranger : Pourquoi voulez-vous absolument cacher cette peinture inoffensive à vos parents ?

 

Milena : Ça vous regarde pas ! Pour votre départ, il vaudrait mieux que ce soit tout de suite...

 

L'étranger : L'ennui, c'est que je ne peux pas...Milena et Noémie se regardent, fronçant les sourcils. Je suis le nouveau maître d'école... Et j'aime bien que les élèves peignent sur les murs...

 

 

Scène 3

Les écolières à la récréation

 

Elles forment un petit attroupement, la discussion est animée. Rires.

 

Milena, essayant de se calmer : N'empêche, on rit, mais c'est pas drôle !

 

Une des filles : Votre tête, quand il vous a dit qu'il était le nouvel instituteur !... Elle pouffe.

 

Noémie : C'est quand même embêtant cette peinture sur le mur ! Vous avez une idée de qui a pu faire ça ?

Une autre fille : Et même si des parents l'avaient vue ? C'est peut-être pas si grave, après tout...

 

Une autre : C'est rien qu'une bête plume ! Elles rient.

 

Une autre : C'est vrai, ça ! Ça peut passer pour une plume de pigeon...

 

Milena, gardant son sérieux : Vous imaginez que votre mère ait un souvenir...

 

L'une des filles : Ça risque pas ! Je viens toute seule à l'école...

 

Noémie : Oui, mais c'est pas le cas de toutes les mères ! Y en a qui accompagnent les petits...

 

Une des filles : Et puis ! Qu'est-ce que ça fait, si y en a une qui se souvient... Faudrait déjà savoir de quoi elle se souvient !

 

Milena : C'est justement ça, le problème !

Scène 4

Les écolières, Guillaume et Eric, écoliers

 

Guillaume, s'approchant du groupe de filles en les entendant : Qu'est-ce qui se passe ?

 

Milena : Rien !

 

Noémie : Mais si, au contraire ! Vous avez rien vu, vous les garçons ?

 

Guillaume : Non ! Quoi ?

 

Eric : Qu'est-ce qu'y fallait voir ?

 

Milena, glaciale : Rien ! Y a rien à voir ! Fichez-nous la paix, les garçons, c'est pas d'votre âge !

 

Eric : Qu'est-ce qu'y a, poulette ? Tu crois qu'y a encore des choses qui sont pas d'mon âge ?

 

Milena lève les yeux au ciel et soupire.

 

Guillaume : Allez viens ! C'est toujours pareil, avec les filles... Toujours à faire des chichis pour rien !

 

Eric, se marrant : Ouais ! Des cachottières qu'ont rien à cacher, en fait !..

 

Ils s'éloignent.

 

Scène 5

Les écolières entre elles

 

Milena, en colère : Ça va pas, non ? Si vous voulez que tout le monde le sache, faut pas vous priver de le dire aux premiers venus...

 

Une des filles, indignée : C'est pas le premier venu, Guillaume ! Tu parles de mon frère, oublie pas !

 

Milena : Ouais, bon, c'est pas c'que j'voulais dire... N'empêche ! Vous avez compris...

 

Une autre fille : Vous l'avez trouvé comment le nouvel instituteur ?

 

Mimes et exclamations répondent à la question. La sonnerie de la reprise de la classe les empêche de continuer. Elles se mettent en rang.

 

 

Scène 6

Milena, Mica, la mère, un panier de linge à la main

 

La mère : Tu le trouves comment, le nouvel instituteur, Milena ?

 

Milena, lui jetant un regard sombre : Très bête !

 

La mère, surprise : Pour un instituteur, c'est dommage... Mais encore ?

 

Milena : On pourrait pas parler d'autre chose ?

 

Mica : De ton nouveau petit ami, par exemple ?

 

Milena la fusille du regard.

 

La mère, héberluée : Milena a un nouveau petit ami ? A son âge ?! Elle en est au combien ?

 

Milena se lève, en pleurs : Tu vois pas qu'elle fait tout pour m'embêter ?!

 

Elle se rue dans sa chambre.

 

Scène 7

Mica, la mère

 

 

La mère : Mais enfin...

 

Mica, morte de rire : Maman, tu devrais arrêter de lire Gaston la Gaffe...

 

Elle va dans sa chambre.

 

 

Scène 8

La mère, triant le linge à laver

 

Elle tient à la main la chemise de nuit que Mica portait la nuit précédente. Elle la déplie et la lève devant ses yeux.

 

La mère : Tiens, c'est bizarre ces taches. Il faudra que je demande à Mica si elle a fait de la peinture, hier au collège... Je suis bête ! Elle n'est pas allée au collège en chemise de nuit...

 

Elle sort du panier la veste qu'avait Mica pendant la nuit.

 

La mère : Tiens ! Elle aussi, elle est tachée... Du jaune et du gris...

 

Elle entreprend de vider les poches et sort la plume toute froissée. Elle la contemple, perdue dans ses pensées...

 

Scène 9

La mère, Milena

 

Milena arrive dans la pièce où se tient sa mère. Elle veut lui parler. Elle la voit en contemplation devant la plume.

 

Milena, criant : Maman !

 

Elle bondit et lui ôte la plume des mains, la fait disparaître dans une poubelle.

 

La mère : Qu'est-ce qui te prend ?

 

Milena : Rien ! Rien du tout...

 

La mère : Mais si ! Tu vas me faire le plaisir de t'expliquer. On aurait dit que je tenais une grenade à la main...

 

Milena : Si je te disais que vous, les adultes, vous n'avez aucun souvenir de votre enfance et que c'est mieux comme ça, tu me prendrais pour une folle ou tu me punirais pour mon insolence...

 

Scène 10

La mère, Milena, Mica

 

Mica, apparaissant sur le pas de la porte, reste bouche bée. Elle tire sa petite soeur par la manche pour l'entraîner ailleurs. A leur mère : T'inquiète pas, maman, elle dit n'importe quoi en ce moment. C'est pour faire son intéressante !

 

Scène 11

Milena, Mica dans leur chambre

 

Mica : Ça va pas ! Tu veux éveiller ses soupçons, peut-être ! Tu t'rends compte de la bourde que tu viens de faire !

 

Milena : Et toi ! Qu'est-ce que c'est que cette plume que tu laisses traîner dans tes poches ? Il a bien fallu que j'improvise pour réparer tes bourdes à toi ! De toute façon, c'est tellement énorme pour elle qu'elle ne risque pas de me croire !...

 

Mica s'effondre. Elle pleure. Milena, bien embêtée, tente de la consoler : Tu peux me dire ce que tu as. Personne d'autre n'entend...

 

Mica : J'en peux plus ! J'arrive pas à arrêter de bouffer sans arrêt. J'arrive pas à stopper mes envies. Pourtant, des fois, j'y arrive. Alors, je suis toute fière de moi... Mais c'est plus fort que moi, je recommence...

 

Milena lui tend un mouchoir sale qu'elle a trouvé dans sa poche. Mica se mouche bruyamment, puis continue : C'est comme si les gens m'en voulaient. Dès que je mange quelque chose, ils me bousculent pour le faire tomber. Ça me rend dingue !

 

Milena : Tout ça, je le sais. T'as qu'à pas manger en dehors de la maison...

 

Mica : Mais j'ai tout le temps faim, moi !...

 

Milena : Bon, c'est pas moi qui vais trouver la solution pour toi. T'en as parlé à maman ?

 

Mica : Pour qu'elle me refasse le coup de la diététicienne, tu parles ! Et puis tu sais bien que les adultes ne peuvent rien pour nous... La preuve...

 

Milena : Ouais... En tout cas, je sais pas c'qui t'as pris de laisser traîner cette plume dans tes poches ! C'est malin... Ça m'fait penser à c'qui s'est passé ce matin à l'école.

 

Mica : Qu'est-ce qui s'est passé ?

 

Milena : Figure-toi qu'y a un inconscient qu'a dessiné une plume et la lune sur le mur de l'école...

 

Mica : C'est pas un inconscient, c'est moi...

 

Milena, indignée, se levant : C'est TOI ! C'EST TOI ! Mais t'es vraiment dev'nue dingue ou quoi ?! T'imagines pas dans quelle galère tu nous as mises, les filles et moi ! Il a fallu qu'on sauve le coup en effaçant tout ça avant que les mères s'en aperçoivent, et pour couronner le tout, le nouvel instituteur trouvait ça très marrant !

 

Mica, gênée : Ha ! Parce qu'il l'a vu !

 

Milena : Bien sûr ! Tu crois qu'il a les yeux dans sa poche ?!

 

Mica : Pardon ! Je pensais pas que ça vous ferait du tort... J'ai agi sur une impulsion...

 

Milena : Elle est belle, ton impulsion. Tu pouvais me reprocher mes paroles devant maman, tout à l'heure ! C'est bien pire ! Qu'est-ce qui t'a pris, bon sang ?!

 

Mica : Mais l'instituteur, il a pas trouvé ça louche ?

Milena : Ce qu'il a trouvé louche, c'est que j'insiste tant pour qu'il parte... Mais c'est fichu, vu que c'est le nouvel instituteur...

 

Mica : Il en a pas parlé aux parents ?

 

Milena : Non, je crois pas. C'est vrai, c'est bizarre, ça... Je crois que je vais mener ma petite enquête... S'il en parle, c'est la cata. S'il se tait, ça sent le souffre...

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