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09 May

Papagallo et Papagalette : conte musical

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Contes


Papagallo et Papagalette

Conte musical


 


Les deux adolescents tenaient un bon rythme. Ils géraient sans trop de peine leur essoufflement et les douleurs dans les mollets car ils étaient parvenus à s'entraîner trois fois cette semaine. Sylvain, quatorze ans, et Sylvette, sa meilleure amie, quinze ans, aimaient courir ensemble au bord de l'océan. Ce soir, ils appréciaient particulièrement la tranquillité du lieu, le silence juste évité par le ressac discret qui les accompagnait. Il est vrai que, depuis quelques temps, ils ne pouvaient plus jouir de simples moments dépourvus de rythmes. A l'école, on les contraignait sans relâche à s'exercer avec des instruments toujours différents, malgré la peine qu'ils se donnaient à essayer d'expliquer qu'ils n'étaient pas musiciens dans l'âme. En effet, ils préféraient de loin écouter le froissement des feuilles de chênes-rouvres au bord de la mer, ou les cris joyeux des petits jouant sur la plage, ou ceux des mouettes et des goélands...Ou même le bruit de la circulation sur la route qui longeait la mer...Tous ces bruits aléatoires, qui ne s'imposaient pas à leur conscience, les reposaient infiniment des pulsations contraintes et des couinements obligés des instruments malmenés par les élèves pendant les cours. Ils rêvaient de silence... Bien sûr, le silence absolu n'existe pas, mais quelle félicité de n'entendre que les bruits rassurants de son propre souffle, de son seul battement de cœur, de ses simples pas, ou – pourquoi pas ? - de la nature, rien que la nature !...

Leurs professeurs s'obstinaient à leur mettre en les mains, à tous deux - les moins doués de la classe - de nouveaux instruments, à mesure qu'ils se rendaient compte qu'ils ne pourraient rien obtenir de mieux des deux cancres, qu'une seule note répétée, sans ordre ni organisation... Même les percussions semblaient ne pas leur obéir quand c'est eux qui les frappaient. La plupart du temps, les professeurs perdaient patience quand ils voyaient leurs élèves se réfugier dans un silence réprobateur. Il arrivait même parfois à ces insoumis de mettre leurs mains sur leurs oreilles, en grimaçant. Un comble ! Quand ils ne sombraient pas dans un sommeil fiévreux, la tête dans leurs avant-bras croisés sur la table... Une désolation pour la réputation de l'école !

- Si au moins vous travailliez !, leur répétaient-ils.

- A la maison !, disaient les uns... Faites au moins vos devoirs !

- En classe, disaient les autres... Si au moins, vous pratiquiez en classe !

- On ne vous demande pas grand-chose. On vous supplie de ne plus vous taire... Faites quelque chose ! Faites de la musique, du rythme, du bruit, n'importe quoi, mais faites quelque chose !

- On ne pourrait pas aller courir au bord de la mer, de temps en temps avec l'école ?, demandaient-ils au début, avec du grand bleu dans les yeux...

- Quelle horreur !, leur avait rétorqué l'ancien chef d'établissement. Expliquez-moi donc à quoi ça pourrait bien vous servir... Toute action civique dans notre belle société consiste à jouer dans un orchestre... A quoi pourrait bien vous servir d'aller courir sur la plage ?

- Ce s'rait une chouette idée, m'sieur, d'organiser des tournois de volley sur la plage, par exemple !

- Du... volley, vous avez dit ? Qu'est-ce que c'est ?

- Vous savez bien...

- Ah oui ! Ce jeu pour les mômes... Ce n'est pas ça qui vous préparera à votre vie d'adultes, un peu de sérieux tout de même !

Puis il s'était penché avec un bon sourire vers Sylvette :

- Allons, mon petit ! Dites-moi ce que vous aimeriez faire, plus tard...

- Euh... Je sais pas encore, monsieur...

- Laisse-moi t'aider un petit peu. Du violon ?

Devant la moue de l'adolescente, il se reprit :

- Non ! Trop difficile... Un instrument à vent, alors... De la flûte à bec, c'est facile, ça, hein ? La flûte à bec...

La grimace le fit sursauter : Tu n'aimes pas la flûte à bec... Qu'est-ce que tu aimes, comme instrument, hein ? Dis-moi...

La jeune fille gardait obstinément les yeux baissés.

- C'est pas grave, enchaîna le directeur, qui perdait du même coup son joli langage. Je sais ! Tu vas me dire tout bonnement ce que tu aimes faire. D'accord ?

Silence.

- Qu'est-ce que tu aimes faire ?, répéta-t-il.

- Rien !

- Ce n'est pas possible, voyons ! Fais un petit effort...

- Si vous voulez, je sais ce que j'aime pas faire...

- Ah ! Il y a du progrès ! Je t'écoute, mon petit...

- J'aime pas faire des efforts...

Le chef d'établissement leva les yeux au ciel, poussa un gros soupir puis se tourna vers Sylvain :

- Et toi, mon grand ? Hein ? Il y a bien quelque chose que tu aimes faire ? demanda-t-il, soudain plein d'espoir.

Le garçon, qui s'attendait depuis tout à l'heure à pareille question, tenait sa réponse toute prête :

- Oui, m'sieur ! J'aime écrire et lire de la poésie...

Le chef d'établissement resta interdit :

- Pardon ?

- Euh... vous savez ce que c'est, m'sieur, ou vous voulez que je vous explique ?

- Oui, non ! Enfin, ce n'est pas la peine, mon garçon ! Je me souviens vaguement de quelque chose de ce genre, dans ma petite enfance... Les choses ont bien changé... Bref ! Tu ne préfèrerais pas quelque chose de plus rythmé ? De bien chaloupé ? De...

Le garçon, voulant convaincre :

Oh, j'ai vu, j'ai vu

Compèr'qu'as-tu vu ?

J'ai vu une vache

Qui dansait sur la glace

A la saint-Jean d'été

Compèr'vous mentez.

Le chef d'établissement, s'impatientant :

- Bon, maint'nant, mon p'tit gars, ça suffit ! D'abord, tu n'as pas à m'appeler compère, on n'a pas rangé les partitions ensemble, il me semble... Ensuite...

Les deux adolescents baissèrent les yeux. Ils avaient compris qu'ils ne pourraient jamais expliquer ce qu'ils avaient au fond de leur cœur. Pourtant, quand le chef d'établissement fut remplacé par une nouvelle personne, ils reprirent quelques couleurs. Très énergique, elle s'occupa d'eux tout de suite.

- On va les faire chanter !, décida-t-elle immédiatement. Il faut dire que cette personne avait beaucoup de bonnes idées.

Les deux adolescents se regardèrent. C'est vrai que personne encore ne leur avait proposé pareille alternative.

- Après tout, se dit Sylvain, pourquoi pas ? C'est pas si loin de la poésie, la chanson...

- Après tout, se dit Sylvette, si Sylvain est content, moi aussi...

Pour encourager les deux récalcitrants à la musique, et mieux les intégrer socialement, la nouvelle chef d'établissement chargea l'un des professeurs de créer une chorale.

Les deux élèves, forts de leur nouvelle énergie, s'adonnèrent de tout leur cœur à ces nouveaux cours. A vrai dire, ils ne s'étaient pas autant amusés depuis longtemps... Peut-être même depuis qu'ils avaient quitté les bancs de l'école maternelle. Maintenant, quand ils allaient courir de concert – pardon ! - ensemble, au bord de l'océan, ils chantaient au rythme de leur course. Cela améliorait leurs performances sportives, et ils en étaient fiers. Quant à leurs performances vocales, ils ne savaient pas. Mais au moins, ils réussissaient à apprendre quelque chose. Juste une chose, comme dirait l'ancien directeur... Ils ne comprenaient pas trop pourquoi les promeneurs s'éloignaient d'eux, maintenant, quand ils les croisaient. Peut-être sentaient-ils mauvais...

Un jour que le professeur de chorale était absent par mégarde, la nouvelle chef d'établissement voulut diriger elle-même le cours, pour se rendre compte des progrès des deux élèves dits en difficulté. Elle avait déjà mené sa petite enquête auprès des autres élèves et n'avait essuyé que de curieuses réponses : des silences embarrassés – ce qui n'était pas acceptable à l'école alors qu'on est là pour y apprendre à faire du bruit et à jouer de la musique ! Des sourires accompagnés de regards en dessous, des borborygmes sans queue ni tête ! Il était temps qu'elle prenne les choses – c'est peut-être un tic de directeur - en main. Elle avait prévu ce jour-là d'assister au cours. Qu'à cela ne tienne, puisque le professeur était absent – elle démêlerait plus tard si la raison était valable ou non – elle allait se faire plaisir. Elle qui adorait les voix d'enfants, elle allait bien entendre de ses propres oreilles ce qui se passait...

Elle commença le cours en cinglant un grand coup sur les cymbales. Les élèves devaient apprendre qui était le maître... Puis, elle leur parla sur un ton plus doux, et les élèves, attentifs au début à cette nouvelle façon de jouer du saxophone dont ils aimaient habituellement le son, finirent par s'évader très loin de là. Comprenant qu'elle ne bénéficiait plus de leur attention, elle attrapa la mailloche et assena un coup formidable sur la grosse caisse. Tout le groupe sursauta. Contente d'avoir obtenu un consensus commun, elle leva les bras au ciel et arrondit les lèvres, en attente. L'attente fut brève car tous trouvaient ce silence insupportable, excepté nos deux cancres qui suivaient ce qui se passait avec curiosité et appréciaient le calme soudain pleinement. Quand la chef de chœur et d'établissement donna le départ, tous entonnèrent d'une voix sonore le premier chant, surtout les deux cancres. La chef de chœur et d'établissement encourageait les autres d'un grand sourire découvrant ses dents, de grands gestes du bras que les deux amis interprétaient comme des invitations à chanter crescendo, alors que le reste du groupe interprétait le contraire... Elle se tourna vers Sylvain et Sylvette en leur fronçant les sourcils et faisant les gros yeux, tout en continuant à agiter sa baguette et les bras. Les deux amis ne savaient plus s'ils devaient obéir à la baguette, au doigt ou à l'œil... Mais ils continuaient de chanter, de tonitruer pour mieux dire, comme on l'attendait d'eux. Lassée d'obtenir si peu de compréhension de la part de ce chœur, elle coupa court et promena sur l'ensemble des élèves un regard courroucé. Ce faisant, ne pouvant se taire dans une société où tout se joue sur le son, elle rythmait des tss,tss avec la bouche. Aussitôt, les deux cancres crurent qu'il fallait commencer un nouveau chant, ils entonnèrent en même temps avec un bel ensemble une chanson différente chacun... La chef de chœur et d'établissement gardait les bras levés de surprise. Il n'en fallait pas moins pour encourager les deux amis à continuer de plus belle... Elle mit un moment à réagir et à frapper sur son pupitre. Les autres crurent alors à une réprimande du fait qu'ils ne chantaient pas. Ils entrèrent alors dans l'air, chacun choisissant le sien au hasard, pensant que la professeur de chorale serait fière d'eux, qui ne réussissaient pas à tomber dans le puits, malgré toutes les fausses notes qui les y incitaient...

La chef de chœur et d'établissement ne savait plus comment arrêter le désastre et se décida à croiser les bras sur sa poitrine. Les deux cancres se mirent alors à imiter le bruit des battements de cœur, elle se mit à hurler comme la Reine de la Nuit dans La Flûte enchantée... Ils connaissaient l'air pour l'avoir si souvent entendu à la maison, et ils répondirent en endossant le rôle et la partition de Papagallo et de sa fiancée...

Tout en chantant, ils pensaient tous deux que finalement, leurs professeurs et madame la chef de choeur et d'établissement avaient bien raison : c'était drôlement important de se sentir intégré dans un groupe social et eux, ils aimaient drôlement tout ce qu'ils faisaient ensemble à deux, que ce soit courir au bord de la mer ou chanter les partitions de Papagallo et de Papagalette... Curieusement, par la magie du chant, ils formaient dans leur esprit le même rêve : s'installer ensemble dans une fermette à la campagne, porter de petits pots de beurre et des galettes à leurs mères-grands, adopter un chien, un chat, un âne et sa charrette, des poules et surtout des coqs ( pour Papagallo) et eux chanteraient en italien des airs de Mozart toute la journée.

Quand ils entendirent claquer la porte, ils se réveillèrent de leur rêve magnifique. La chef de chœur et d'établissement n'était plus là. Le silence régnait dans la salle, pourtant ils n'étaient pas seuls tous les deux comme ils l'avaient cru quelques instants plus tôt... Un tonnerre d'applaudissement retentit alors. Ils crurent que leurs camarades se moquaient d'eux une fois de plus, mais quand ils virent certains yeux briller de larmes, et qu'ils reçurent sur leurs joues quelques baisers sonores et mouillés, ils surent que leur rêve serait possible...

 

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