Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 May

VOL DE REVE - Chapitre 2

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Histoire policière

2


DANGER : HIPPOPOTAMES


- Naturellement, personne ne sait rien !

Nenmoutef le juge, pourtant petit et maigre, paraît immense aux prêtres envoyés en émissaires, tant il se tient droit. Il ne se permettrait pas de s'en prendre à eux. De toute manière, il est le garant de Maât et ne peut donner libre cours à ses émotions personnelles. Il n'empêche qu'au fond de lui-même, il fulmine. Ses yeux semblent aussi calmes que les eaux du Nil en surface, mais les deux autres s'abstiennent de broncher. Il ne s'agirait pas de déranger la troupe d'hippopotames qui sommeille au fond du petit juge.

- Enfin ! dit-il. Et les deux autres de sursauter. Vous ne savez pas qui a pu dérober ces offrandes, vous ne savez pas quand cela s'est produit...

Le frou-frou de la robe d'un moine l'interrompt.

- Pardon ? fait Nenmoutef.

- Cela n'a pu se produire que ce matin, puisqu'à la nuit tombée, les portes étaient closes, explique le prêtre le plus âgé.

- Qui les a ouvertes, ce matin ?

Le deuxième prêtre n'en mène pas large.

- Moi...

- Racontez-moi ce qui s'est passé.

- Il ne s'est rien passé. Enfin, rien de particulier. J'ouvre tous les matins les portes de l'autel pour laisser Râ entrer. Je nettoie l'autel d'Amon et celui de Mout, je...

- Vous avez fermé derrière vous quand vous êtes reparti ?

- Bien sûr...

- Vous n'avez pas quitté les lieux en laissant les portes ouvertes pour aller faire quelque chose et revenir ?

- Non...

- Vous en êtes bien sûr ?

- Non...

Le juge lève un sourcil sur un œil au reflet métallique. Le jeune prêtre a dit cela en tremblant. Son menton oscille encore. Il est plus cireux que les carreaux du sol de ce bureau et garde les yeux obstinément baissés.

L'autre vient au secours de son compagnon :

- Je crois savoir que tu n'étais pas bien...

- C'est vrai. Toute la nuit, je me suis senti mal. Quand je me suis levé, je ne tenais pas bien ferme sur mes jambes. Pendant mon travail, tout à coup, j'ai ressenti un vertige. Aveuglé, je me suis approché des murs comme j'ai pu, j'y ai collé mon dos trempé de sueur...

Il tenait toujours les yeux baissés et ne vit pas la moue du juge :

- Vous pouvez passer les détails. Je ne suis pas médecin...

- Pardonnez-moi. Pendant quelques instants, je suis resté collé au mur, les yeux fermés, en espérant ne pas tomber...

- Avez-vous entendu quelqu'un ?

- Personne.

- Êtes-vous resté longtemps dans cette... posture ?

- Je ne sais pas.

Encore une fois, le second prêtre vint à la rescousse :

- Nous avons dû aller le chercher. En arrivant, nous avons constaté le larcin...

Le larcin ! Le juge se retint de hausser les épaules, de peur d'être accusé de blasphème.

- Toutes les offrandes ont-elles été dérobées ?

- Non ! Seule la nourriture...

Nenmoutef avait beau se creuser la cervelle depuis qu'il était au courant de l'affaire, il ne parvenait pas à comprendre les faits. Qui, à Thèbes, aurait bien pu oser voler des offrandes destinées aux dieux de la ville ? Aux dieux de tous les Égyptiens ! Il savait que la politique étrangère de Amonnakht, le pharaon, procurait à tous une paix sécurisée depuis plusieurs années. Aucun événement n'était venu contredire ces faits-là... Jusqu'à présent. De là à toucher le peuple de Pharaon dans ce qu'il avait de plus sacré... Il faudrait tout de même qu'il se renseigne auprès de ses collègues de Memphis et d'Alexandrie pour en avoir le cœur net... Des vagabonds ? Des crève-la-faim ? Il était bien placé pour savoir qu'il ne s'en trouvait aucun dans le royaume de Basse et de Haute Égypte. Chacun pouvait travailler et manger à sa faim... Des provocateurs ? Qui risqueraient de sacrifier leur vie après la mort ? Qui s'en prendraient aux dieux eux-mêmes ? Impossible ! Chaque fois, il avait beau tourner et retourner dans tous les sens les faits qu'on lui décrivait, il ne comprenait pas ce qui avait bien pu motiver un acte d'une telle folie. Soudain, une idée lui vint :

- Toute la nourriture ?

Les deux prêtres échangèrent un bref regard.

- Qu'y a-t-il ? insista Nenmoutef.

- Cela n'a sans doute que peu d'importance...

- Je suis le seul à en juger ! Vous devez me donner toutes les informations dont vous disposez.

- Hé bien, voilà ! Seule, la nourriture sur l'autel de Mout a été dérobée.

Soudain, le juge se figea. Comment avait-il pu ignorer cela ? Il se tourna vers le jeune prêtre :

- Et si vous mentiez ?

Le jeune prêtre s'affaissa brusquement sur le sol. Son compagnon s'en approcha pour le soutenir, en demandant d'un ton rude :

- Que voulez-vous dire ?

Ce jeune prêtre pourrait bien avoir menti et dérobé les offrandes lui-même. Il en a eu tout le temps...

- Vous plaisantez ? s'insurgea le prêtre plus âgé.

- Pas du tout ! répliqua le juge, d'un ton ferme. Puis, désignant le prêtre étendu sur le carrelage :

- Son attitude elle-même n'est-elle pas un aveu ? Gardes !

Deux gardes en faction devant la porte du bureau de Nenmoutef surgirent.

- Enfermez cet homme !

Après un instant d'hésitation, ils soulevèrent le prêtre toujours évanoui et l'emmenèrent, malgré les protestations de son compagnon.

Commenter cet article

Archives

À propos

Mes contes, mes poèmes, mes calligraphies, mes dessins, mes peintures ( aquarelle, encre de Chine...), aïkido...