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21 May

VOL DE REVE - Chapitre 1

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Histoire policière

 

 

1 HAREKHENI

 

 

 


 

Harekheni pagaie. Depuis combien d'heures ? Il pagaie. Depuis combien de jours ? Il pagaie. Son cœur, son cerveau, son corps n'obéissent qu'à cette nécessité.

Hébétude.

Il ne reconnaît pas cette mer sombre, tumultueuse qui le douche de ses embruns glacés.

Terreur.

Le ciel anthracite se confond avec la masse mouvante autour de lui qui lui donne le tournis.

Vertige.

Depuis quand répète-t-il le même geste ?

De plus en plus lourd.

De plus en plus lent.


 

Son esprit vide perçoit tout à coup une image qui se fait obsédante. Dans sa douleur, il sourit mais il sait qu'il ne vaudrait mieux pas. Il aimerait pouvoir se rapprocher de cette vision, mais elle s'obstine à se tenir éloignée. Il plonge son unique rame avec la dernière énergie et cette fois, il la voit. La jeune-fille à laquelle il rêve secrètement toutes les nuits : Néféret, la Belle. Celle qui illumine ses journées de son sourire inouï et enchante ses oreilles de son rire plein de fraîcheur. Mais il ne faut pas qu'elle goûte ce plat. Il ne faut surtout pas qu'elle y touche ! Quelle folie de chercher à manger de cette viande ! Comment le lui dire ? Comment le lui faire comprendre ? Cette nourriture n'est pas pour elle !... Trop tard. Sur cette étrange plage grise où la jeune-fille s'allonge soudain de tout son long, un filet rouge part de sa bouche dont la vie s'échappe. La plume verte de Maât s'extrait de sa gorge, trempe dans son sang et écrit sur le sable qui le boit, un mot que Harekheni peut lire, mais ne comprend pas :

 

DIEBIN

 

La mer, dans une vague indifférente, efface jusqu'au souvenir de Néféret. Le jeune homme, pétrifié, se laisse déstabiliser à bord de son embarcation précaire, et juste avant de se faire décapiter par le coup de patte violent d'un ours brun, s'enfonce inexorablement dans cette eau noire coupante comme de l'obsidienne.

 

************

 

La bouche sèche, les paupières plombées, les membres rompus, Harekheni a toutes les peines du monde à sortir d'un sommeil agité. Râ a déjà commencé sa course dans le ciel. Cependant, le jeune homme reste englué dans une sorte d'angoisse qui le met de mauvaise humeur. Inquiet de se lever en retard, il va de mauvais gré à la fontaine où il s'asperge d'eau froide mais revigorante et boit quelques gorgées. Il s'en contentera pour rompre le jeûne de la nuit... Il ne s'explique pas pourquoi ni Méréret, sa mère, ni Bérénice, sa sœur, n'ont jugé utile de le réveiller. Elles savent pourtant qu'un seul retard peut justifier son exclusion du cours d'Ahmès, le maître-scribe. Ce n'est pas qu'il tienne à y rester, mais sa mère y tient pour deux. Raison de plus pour s'étonner. Il attrape au passage sa palette d'apprenti et file au palais où le cours a déjà dû commencer, comme chaque matin, au premier chant du coq. Inutile d'en rajouter en imaginant l'accueil que le maître va lui réserver... En passant devant l'autel sacré, il jette un coup d'œil furtif à l'intérieur des lieux, surpris que la porte soit entrouverte. Bien que pressé, il va pour la fermer lorsqu'un reflet inhabituel attire son attention. Une jeune-fille s'enfuit furtivement. Il jurerait qu'elle dissimulait quelque chose dans les plis de son voile. Que faisait-elle là ?

Harekheni n'a certes pas le loisir de gamberger à propos de ce curieux incident. Il se promet d'en parler avec sa sœur, dès que possible. Elle reconnaîtrait sûrement la description du voile de la fille. Il n'en avait jamais vu de pareil à Thèbes. Il pénètre dans la salle de cours le plus discrètement possible, mais Ahmès, son maître, lui jette aussitôt un regard noir :

- Quel élève peut ainsi gâcher sa chance d'apprendre ? Tiens-tu vraiment à ce que Pharaon t'exclue de ce cercle ?

Le jeune apprenti blêmit en regardant par en-dessous l'un de ses compagnons d'apprentissage, Héqatyfy, le fils de Pharaon. Il sait que sa mère compte sur lui pour honorer le souvenir de Kagemni, son père, mort depuis trois ans déjà. Ahmès, sensible à la peine visible du garçon , change de ton :

- Assieds-toi et mets-toi au travail !

 

Le maître n'a pas le temps de renouer le fil de son discours. Une grande agitation trouble soudain le calme extérieur. On entend des bruits de course, des cris étouffés, des conciliabules, puis plus rien. Soudain, deux gardes surgissent, armés. L'un d'eux s'agenouille devant Héqatyfy :

- Pardonnez-moi seigneur, nous avons ordre de vous ramener dans vos appartements.

Le jeune souverain croise le regard soutenu de Harekheni. Leur complicité semble s'éterniser. Héqatyfy est sur le point de regimber, soudain il se ravise et accepte de suivre les gardes sans broncher.

Les autres, qui paraissaient statufiés, reprennent vie et courent aux nouvelles. Une rumeur fait très vite le tour de l'assistance qui s'est rassemblée sur le parvis du palais : la nourriture offerte en offrande aux dieux a disparu.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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