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11 Aug

Noir Saphir

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Albums


I

 

Le blé noir

 

L'année dernière, j'ai enfin vu un champ de blé noir. Bien que mon père soit Breton, et que j'aie passé toutes mes vacances en Bretagne pendant mon enfance et mon adolescence, je n'avais jamais pu en contempler... Jusqu'à présent, il paraît qu'on importait toute la farine de sarrasin de Chine ou du Canada... Mais les agriculteurs bretons ont eu la bonne idée de recommencer à semer le sarrasin dans leurs champs... Et ce n'est pas dommage. Ni pour l'image de la Bretagne et de ses crêpes – ou galettes – délicieuses, ni pour la beauté d'un champ de blé noir, aux délicates fleurs blanches – quel est cet étrange hasard ? - montées sur de hautes tiges légères, aux élégantes feuilles triangulaires...

 

Misère noire

 

Mon père associait volontiers les galettes de blé noir à la misère noire qu'il avait connue dans son enfance avec sa famille. Il espérait le dimanche, jour du Seigneur et seul jour où il pourrait déguster des patates au lard, unique ration de viande de la semaine - quand il y en avait... Depuis, mon père s'est vengé en devenant viandourien ( mangeur de viande non végétarien)... Quand je passais quelques jours de vacances chez lui, et que je lui préparais la cuisine - ce qu'il appréciait néanmoins, il était content, lorsque je partais, de ne plus avoir à supporter mes salades... Enfin ! Il était surtout peiné que je m'en aille, mais aussi un peu satisfait que je débarrasse le plancher avec mes mouflets, qu'il adorait par ailleurs, pour enfin retrouver ses petites habitudes tranquilles de monsieur un peu âgé, ou sans être âgé, plutôt acariâtre...

Quand nous allions à la crêperie ensemble, au début, il prenait carrément un plat de viande... Puis, à la longue, il s'est résolu à commander une couple au beurre*, qui lui rappelait son enfance avec moins de douleur qu'auparavant peut-être.

Pendant la semaine, mon père se consolait des jours de vache maigre grâce à la nourriture spirituelle : il était le meilleur au catéchisme et à l'école, et en était très fier... Un véritable espoir pour sa famille de sortir enfin de toute cette misère noire, qui lui avait pourtant fabriqué de si beaux souvenirs d'enfance, dans sa Bretagne si pauvre mais si riche de légendes et de paysages nourriciers.

 

Manger son pain blanc

 

Il faut croire qu'après la guerre, où les gens ne pouvaient plus savourer la baguette ou la flûte de farine de froment – blanche..., ils n'aspiraient plus qu'à les retrouver, elles qui font la réputation de la France à l'étranger aujourd'hui ( hormis la bouteille de pinard – mon propos du jour n'est pas le rouge - et le camembert - ni le blanc, malgré mon sous-titre trompeur). Il y a une quinzaine ( vingtaine) d'années, quand – avec mon chéri – nous avons pris les sentiers surprenants de la Corse montagneuse, magnifique, permettant parfois de voir depuis la cime la mer bleue et argentée au loin, les gens n'avaient pas encore renoué avec la saveur du pain noir, ou bis...comme certains à présent. Nous nous étions déjà penché tous deux sur la question diététique, car je souffrais déjà d'un surpoids problématique, et je souhaitais, surtout pour ma santé, me défaire, autant que possible, de ce hic. Mon chéri me disait qu'il n'aimerait certes pas porter le sac-à-dos que je traînais tous les jours... Il n'était pas trop sur mon dos, ce sac, mais enfin... Bref ! Nous avions choisi de partir du sud de la Corse, et aux alentours de Corte, nous avons croisé un groupe de randonneurs qui venaient du nord... Le GR** nord est réputé très difficile, voire le plus difficile de France, et nous le savions. Mais pour une première, dans mon cas, nous avions résolu avant notre départ que nous n'emprunterions pas ce tronçon cette année-là... L'un des randonneurs, pas de la toute première jeunesse, a voulu parader devant nous qui ne lui demandions rien : - Hé ! Hé ! Vous allez voir ! C'est pas de la rigolade, ce qui vous attend ! Vous avez mangé votre pain blanc !...

Et comme nous ne trouvions rien à lui répondre, il jugea bon de répéter : Vous avez mangé votre pain blanc... Je ne suis pas sûre qu'il ne l'ait pas répété une troisième fois, pour bien enfoncer le clou, vu que nous avions l'air, décidément, de ne rien comprendre...

Nous avons bien ri dans son dos. En effet, nous n'aimons pas spécialement le pain blanc, et nous étions ravi de pouvoir enfin goûter notre pain noir... Si pain blanc et pain noir, il y avait... Ce qui est sûr, c'est que nous avons goûté cette splendide randonnée en amoureux tout notre saoul, et là, je ne sais pas de quelle couleur il s'agissait.

 

 

* Couple au beurre : des galettes de blé noir chaudes, par deux, tartinées de beurre.

 

** GR : chemin de Grande Randonnée.

 

 


 

 

 

II

 

Le pic noir

 

Le temps que je découvre que ce qu'on appelle communément le pivert est en réalité un pic vert..., j'étais devenue adulte. Le temps que je découvre qu'il existait aussi un pic noir, j'avais encore pris quelques années supplémentaires. Je n'en veux cependant en aucune façon à ces charmants oiseaux, que j'ai appris depuis à observer dans leur milieu naturel. Non pas avec une lunette ou un groupe de passionnés, mais avec mon chéri. Deux passionnés ne font pas un groupe ni des chercheurs infatigables. En fait, nous adorons marcher dans la Nature et être à l'écoute, disponibles, pour tout ce qu'elle veut bien nous dévoiler, car elle est de nature...secrète, comme chacun sait.

Nous avons donc appris à repérer le vol caractéristique d'un pic, son bruit mat et rebondi lorsqu'il perfore l'aubier d'un arbre avec le bec, pour chercher pitance et même, à écarquiller les yeux quand nous avons l'occasion heureuse d'en apercevoir un, agrippé bizarrement à un tronc. C'est ainsi que j'ai vu pour la première fois le petit ventre blanc et la tête rouge du pic dit noir... Pourquoi n'appelle-t-on pas l'hirondelle des cheminées l'hirondelle noire, dans ce cas ? Dites-le moi...

Le corbeau

 

Il n'est pas nécessaire de préciser dans son nom la couleur du corbeau, mais l'habitude est prise de parler d'un noir corbeau, dès lors qu'on veut insister sur l'intensité du noir en question. Des reflets bleutés sont même sous-entendus, lorsqu'on évoque cette couleur. Ceux-là même qui se promènent sur le plumage du volatile sus-nommé quand il s'expose au soleil...En fait, le corbeau serait plutôt un oiseau de la nuit, car la superstition lui a longtemps attribué toutes sortes de mauvais présages, de méfaits qui se commettaient dans l'ombre de préférence, et son croassement discordant n'a jamais chanté à l'oreille de l'homme qui l'a toujours jugé avec mépris, ou dérision. Tant pis pour la corneille, qui a souvent été mise dans le même panier, surtout par les ignorants de notre époque. Elle savait bien, elle, pourtant, qu'elle était belle, tandis que, lui, n'était qu'un af-Freux...

C'est encore mon chéri qui m'a fait apprécié la prestance des corbeaux, qui dans le ciel, le disputent en habileté aux buses. Enfant, il en avait recueilli plusieurs et l'un d'entre eux était devenu son ami. Moi qui suis la fervente admiratrice des chats, je ne voyais pas ce qu'on pouvait trouver à un oiseau, à moins de l'admirer de loin... J'ai changé d'avis, depuis.

 

 

Chat noir

 

C'est sans doute grâce aux chats que je ne suis pas devenue superstitieuse, alors que mon père l'était tant... J'ai toujours eu des chats à la maison, et mon premier chat d'amour était un magnifique petit matou à poils longs, noir et blanc, avec beaucoup plus de noir que de blanc. Le jour où j'ai su qu'on traitait les chats noirs comme les échelles, je me suis autorisée à passer sous les échelles.

Depuis, j'ai toujours eu des chats, quelle que soit leur couleur. Je me souviens d'un petit minou qui nous suivait chaque fois que nous passions devant chez lui. Il habitait chez de vieux agriculteurs à la retraite, et je le leur rapportais régulièrement. Une fois qu'il nous avait suivis jusque chez nous, je l'ai mis dans un petit sac à dos, ne laissant sortir que la tête, et je l'ai ramené à vélo. Pour finir, nous avons demandé aux propriétaires si nous pouvions l'adopter. Il n'a jamais suivi personne d'autre à partir du moment où nous l'avons recueilli. C'est ainsi que j'ai appris que ce n'est pas nous qui choisissons nos animaux de compagnie, mais l'inverse.

Aujourd'hui, parmi nos cinq chats, se trouvent deux minettes noires avec juste une tache blanche sur le jabot, à peine visible. Ce sont deux sœurs, l'une que nous avons surnommé Poils courts ( et qui s'appelle en réalité Olive), l'autre Poils longs ( Assya). Ce sont des chattes très câlines et je n'ai jamais regretté de préférer mes chats à la superstition.

 

 

III

 

Le noir en peinture

 

 

On ne vous a jamais dit qu'en peinture, le noir n'existait pas ? C'est pourtant la plus stricte vérité. La première fois que j'ai appris la nouvelle, je n'y ai pas cru. Le noir existe bel et bien dans de nombreux tableaux, on en trouve même dans les boîtes de peinture... Qu'est-ce que c'est, sinon du noir ? Pour fabriquer vous-mêmes vos nuances de couleurs, on vous rabâche que vous n'avez besoin que des trois couleurs primaires. C'est déjà toute une histoire pour arriver à se rappeler leurs noms, puisque seul le jaune a l'élégance de se nommer primaire... Il est nécessaire de se souvenir que le bleu s'appelle cyan et le rouge magenta. Pour le jaune et le bleu, quand vous ouvrez les tubes, tout va bien. Mais quand vous vous avisez d'ouvrir le magenta, vous avez une petite surprise. Vous étiez sûr, monsieur – sûre, madame – d'ouvrir le rouge ? Raté. C'est du rose. Remarquez, c'est une excellente façon d'apprendre que pour faire du rouge, il est possible de mélanger du rose et du jaune. Encore faut-il trouver le savant dosage...

Ça se complique lorsque vous souhaitez faire un bleu ciel, très clair, vous savez... Ou un bleu nuit... Vous estimez toujours que les couleurs primaires vous suffisent ? Et comment faites-vous le gris ? Hum ? C'est un énorme mensonge, que de dire qu'il suffit des trois couleurs primaires pour peindre. Vous avez bel et bien besoin du blanc. Et du noir...

Cela dit, quand je travaille à une aquarelle, j'ai deux solutions pour obtenir du noir. A-t-on jamais vu une aquarelle avec du noir ? Si vous êtes habitué, monsieur – habituée, madame – aux aquarelles très pâles, pour ne pas dire falotes, de certains peintres... ce n'est pas le cas des miennes. J'aime justement l'aquarelle pour la luminosité de ses couleurs, jamais criardes, toujours translucides. Et j'aime les contrastes. C'est pourquoi je vais jusqu'au noir dans la plupart de mes tableaux. Je referme la parenthèse. Je n'aime pas beaucoup le noir que l'on nous propose dans la palette d'aquarelle. Il est trop transparent, sans caractère à mon avis. J'aime les noirs profonds, intenses. Si je dois représenter l'ombre ou la nuit...

 

 

L'ombre dans les tableaux

 

...suivant la surface, je vais opter soit pour le noir que je fais moi-même, soit pour l'encre de Chine. Si je dois, par exemple, peindre l'aile du pic noir dont il est question plus haut, je vais préférer fabriquer mon propre noir, en réutilisant les couleurs les plus sombres de mon tableau ( le contexte autour de l'oiseau) et en les mélangeant. J'obtiendrai ainsi un noir à dominante tantôt verte, tantôt brune, tantôt bleue, et les reflets seront très réussis. La collaboration du vert sombre, du brun foncé et du bleu nuit ajouteront à la profondeur de ce noir pas tout à fait noir, donnant raison ainsi aux maîtres. Toutefois, pour obtenir le vert sombre, le marron foncé ou le bleu nuit, je n'aurai pas oublié d'ajouter à ces couleurs, une ou plusieurs touches du godet de noir de ma palette...

Pour les grands à-plats, ou les petits sujets, je préfère l'encre de Chine, bien qu'elle me joue des tours sur le papier aquarelle très absorbant. En effet, elle laisse des traces. Celles du pinceau. Le résultat est affreux. Pour les éviter, je recommence à donner de l'encre à boire au papier, jusqu'à saturation. Les traces disparaissent et le noir d'encre justifie son nom...

 

 

 

Une ombre au tableau

 

Si mes souvenirs sont bons, les peintres impressionnistes jouent beaucoup sur les couleurs pour obtenir leurs ombres, qui ne sont jamais noires, puisque leur propos est la lumière. Cependant, un jour que je visitais l'exposition du musée de l'Orangerie où m'avait emmenée mon père, je m'arrêtai devant un tableau de Pissaro. Je ne me souviens plus du titre de l'œuvre. Mais je me souviens parfaitement de l'allée d'arbres qu'il avait représentée, sur un chemin de terre qui mène à un village discret, en arrière-plan... Les ombres des arbres se croisent au beau milieu du chemin de terre. Au début, je n'ai pas compris ce qui m'arrêtait particulièrement devant ce tableau, il m'a fallu plusieurs secondes pour voir... Je pense que Pissaro a dû bien s'amuser ce jour-là, et être très fier, à juste titre, de son œuvre.

Cependant, dans le langage courant, lorsqu'on évoque une ombre au tableau, il s'agit d'une métaphore. En effet, on décrit une situation qui semble parfaite, cependant, on déplore un tout petit rien, comme le valet de la Marquise... On insiste même en précisant que c'est la seule ombre au tableau...Un tableau sans ombre, c'est possible...Mais que serait la vie, sans ombre au tableau ? Plate, insipide, ennuyeuse au possible... Elle ne vaudrait pas la peine d'être vécue... Une ombre au tableau, n'est-ce pas un défi à relever ? Une épreuve à surpasser, dont on peut se relever, plus fort, monsieur... plus forte, madame... ? Même quand le tableau est tout noir, il suffit de se tourner vers sa lumière intérieure, pour avancer et trouver enfin... le bout du tunnel.

 

 


IV

 

Nuit noire

 

 

Nous t'en faisons tant voir...

 

 

Certains t'obligent à remuer

ciel et terre pour ne pas croire

à leur possibilité

d'être soi.

Jamais ils ne s'arrêtent

Du travail par-dessus la tête

Le mouvement perpétuel

pour oublier l'essentiel

pour oublier la peur

de ne pas savoir

qui on est

seul dans le noir

ou à toute heure.

 

 

Nous t'en faisons tant voir...

 

 

D'autres te contraignent

à rester immobile

de longues heures

à t'asseoir

peur

que le temps file

trop vite, trop fort, trop noir

peur

de vivre

de se croiser du regard

dans le miroir

peur

de se faire plaisir

et de croire

en soi.

 

 

Nous t'en faisons tant voir...

 

 

Quand tu regimbes

contre ce traitement de dingue

que tu souffres, que tu geins

qui comprend tes plaintes ?

Au lieu de t'écouter,

d'observer,

de chercher

le sens de tes signes,

nous courrons vers la médecine,

nous te bourrons de drogues assassines,

nous te bâillonnons sans répit

mais tu rechignes

tu récidives

et si...

par malheur

nous restons imbéciles

tu déclenches

une crise

un accident

d'automobile

une perte dans

la famille

une succession de douleurs

un retour sem-

piternel

aux mêmes heurts

pour qu'enfin

nous saisissions

qu'il est temps

de prendre en main

notre compagnon

le plus proche, le plus divin,

de te prendre en compte

toi

notre corps humain

à qui nous en faisons tant voir.

 

 

 

Noir passé de l'enfance

 

J'adore la langue allemande et ses sonorités. Ceux qui pensent que cette langue est horrible n'entendent que les cris aboyés par les soldats allemands de la deuxième guerre mondiale. Peu les entendent dans leurs souvenirs réels, beaucoup dans les souvenirs collectifs reconstitués par le cinéma français après-guerre. C'est vrai que les horreurs de la guerre ne sont acceptables ni d'un côté ni de l'autre d'une frontière... Les peuples op-primés ont eu besoin d'ex-primer les sentiments de honte, de malheur, d'interdit de vivre, de respirer, de sourire, de s'aimer librement... La dérision de l'armée ennemie n'était rien face à ce qu'on avait pu subir pendant ces noires années.

Tirons un trait sur le passé. Un peuple, comme un individu, souffre d'un passé noir lié à son enfance, lieu où toutes les angoisses, toutes les interrogations et les blocages naissent et s'enroulent en boules de chagrin, qu'on déglutit au plus vite pour mieux les oublier, même si elles sont avalées, et qu'elles se mêlent à l'oxygène qui parcourt chacune de nos cellules. C'est ce passé qui nous forge, qui nous donne la force de continuer, de chercher d'abord et avant tout le bonheur auquel chacun aspire, auquel chacun a droit...

J'adore la langue allemande et ses sonorités. Une nuit, noire parmi les autres, je venais de terminer la lecture de Der Leser, Le Liseur, de Bernard Schlink. Ce livre m'avait beaucoup impressionnée. J'ai rêvé que j'étais une gardienne allemande de mirador, et que je surveillais des femmes. Je me suis réveillée, noyée dans ce noir cauchemar. Quand j'ai reconnu ma chambre dans la pénombre, j'ai pleuré de soulagement.

J'adore la langue allemande et ses sonorités. Et j'adore le peuple allemand. Chaque fois que je me suis rendue en Allemagne, j'y ai reçu un accueil à la fois simple et chaleureux. J'y ai trouvé des gens vrais, soucieux de leurs amis. Celui qui ne l'aime pas, cette douce langue de Goethe et de Schlink, celui-là n'a jamais entendu un ami allemand vous parler à l'oreille, vous faire rire et vous faire pleurer, juste parce qu'il partage avec vous la belle sonorité de sa langue et de son cœur...

Peut-être que l'Allemagne fait partie de mon enfance, mais elle fait partie des souvenirs lumineux de ma vie. J'ai toujours aimé le brillant parfait de l'obsidienne ou du mica, et les yeux noirs de l'onyx ne m'ont jamais fait vraiment peur... Hitler s'est trompé. Les Allemands ne sont pas tous blonds aux yeux bleus, ils se dépêtrent comme ils peuvent de l'épaisse glu noire dans laquelle il les a collés durant leur enfance. Le noir a un aspect mystérieux qui n'est pas pour me déplaire. Je suis assez courageuse, quand il s'agit de ne pas succomber à la peur du noir collective.

 

 

Peur du noir

 

 

Souvenir d'enfance : mes parents avaient rapporté d'un voyage à Lourdes une Sainte Vierge très digne dans sa robe blanche et sa ceinture bleue. La première nuit où elle se trouva dans ma chambre, je fermai la lumière et les yeux pour m'endormir. Je crois que ce soir-là, des cousines partageaient ma chambre avec moi. Je dus entendre bouger l'une d'elles, ce qui me fit ouvrir les yeux dans le noir. Je restai pétrifiée. La Vierge, qui me semblait douce au toucher en plein jour, brillait comme la lune, sauf qu'elle avait la forme d'un fantôme... Je restai longtemps à la regarder, à tergiverser intérieurement, pour pouvoir surmonter ma peur. Je n'avais, en fait, pas peur du noir, mais de la Vierge trop blanche à mon goût... J'avais peur de la voir bouger tout à coup. Je crois que je n'aurais jamais pu m'appeler Bernadette Soubirou. Je serais morte de trouille avant d'avoir pu retrouver ma respiration... Devais-je me lever en pleine nuit, au risque de réveiller mes cousines, et d'avoir encore plus peur en marchant dans le noir ? Ou devais-je simplement refermer les yeux et faire comme si elle n'était pas là. J'essayai la deuxième solution, mais je savais qu'elle était là, et elle ne me laissait pas en paix. Je ne trouvais pas cela très fair-play de sa part, encore moins charitable pour une Sainte - et quelle Sainte !- mais enfin, ce n'était pas à moi de juger... Je rouvris les yeux. J'avais raison. Elle était toujours là. Et elle me regardait posément. Avec insistance, peut-être. Sans plus réfléchir, je me levai d'un bond, et connaissant ma chambre par cœur, naviguai jusqu'à la statue dans le noir sans heurter les couchages de fortune de mes cousines. Je raflai la Vierge et l'emportai avec moi...sous mes draps. Dans mon raisonnement enfantin, j'étais persuadée que si je la cachai là-dessous, elle ne pourrait plus briller, je ne pourrais plus la voir. Puisqu'elle serait cachée. Terreur ! Elle brillait encore plus fort, tout contre moi. Je rendis les armes. Je la saisis une dernière fois, ouvris la porte de ma chambre, celle de la salle-à-manger et la posai sur le buffet où elle pourrait briller pour les mouches, si ça l'amusait, mais plus chez moi ! Je ne parlai à personne de cette mésaventure.

 


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Angélique 13/08/2009 11:59

Bravo pour ces variations sur le noir... Tu sais que ce n'est pas ma couleur préférée mais, gourmande comme je suis, j'ai trouvé les textes sur le blé noir et le pain blanc particulièrement... savoureux !

Françoise Heyoan 13/08/2009 12:35


Il y en aura d'autres... Des variations sur le noir, mais aussi des recettes au blé noir que nous savourerons ensemble, le plus souvent possible !


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