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29 Aug

Noir Saphir ( suite)

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Albums


V

 

Regard noir

 

 

Curieusement, c'est souvent avec ironie ou humour qu'on remarque votre regard noir... Il s'agit, bien entendu, seulement d'une œillade. En général, ça ne dure pas. C'est un peu comme un éclair de noirceur dans un ciel d'orage. En général, vos amis ou votre famille qui viennent de vous le signaler, vous renvoient un sentiment de... fierté, suivi d'un éclat de rire collectif. Vous êtes le premier surpris. D'abord, parce que vous aviez vraiment les nerfs. Ensuite parce que c'est nouveau, qu'on vous fasse sentir qu'on est fier de vous... alors que vous venez d'émettre une émotion très négative ! Enfin, parce que vous riez aussi, et que le nuage noir s'estompe.

Le regard noir peut refléter simplement la couleur de vos prunelles. Mais dans ce cas, on parlera plutôt d'yeux noirs... Ce qui est assez rare, somme toute. Les Égyptiens de l'Égypte antique soulignaient la noirceur de leur regard à l'aide du khôl. Il faut croire qu'un regard noir a quelque chose d'esthétique. Ou relève d'un mystère attirant... Le cinéma et la télévision en abusent, quitte à faire passer pour ce qu'ils ne sont pas tous les présentateurs de JT, animateurs et autres illustres invités, que la maquilleuse a pris soin de barbouziller avant leur passage à l'écran.

Maintenant, c'est vous qui lancez un regard noir à votre entourage. Vous en avez décidément assez, la colère vous monte au nez, et vous signifiez à qui veut le voir que vous n'êtes pas d'humeur !... Malheureusement, aujourd'hui, il ne se trouve personne autour de vous qui aurait assez de recul pour amorcer la remarque humoristique du début de chapitre. Et la colère s'enfle et gronde jusqu'au plus profond de vous...

 

 

 

Une colère noire

 

La colère est un étrange sentiment. Les Amérindiens pensent qu'elle ne fait pas partie d'eux-mêmes. Qu'elle s'impose à eux, mais qu'ils ne sont pas obligés de la prendre en eux. Ils ne sont pas en colère après quelqu'un, mais visités par la colère. Si c'est un autre qui leur en veut, ils disent que la colère est entre eux. Nous, qui ne sommes pas Amérindiens - vous me direz si j'ai tort, nous pensons que la colère nous submerge, que nous ne pouvons rien contre elle, et nous ressentons souvent de la culpabilité, après nous être laissé aller à ce genre de débordement. Car la colère nous déborde, comme le lait sur le feu. C'est peut-être par contraste, qu'on parle d'une colère noire. Nous savons que, lorsque la colère nous habite, nous perdons toute maîtrise, tout empire sur nous-mêmes. Et nous en avons honte, ensuite, dans notre for intérieur, même si nous n'osons pas l'avouer, à nous-même comme aux autres. Surtout si nous nous sommes laissé entraîner à dire des insultes, à donner des coups... Surtout si nous nous sommes laissé entraîner par d'autres, ou à commettre une injustice. Puis, nous regrettons les actes, les paroles qui se sont manifestés presque malgré nous, quand nous étions « sous l'empire de la colère ». C'est presque une excuse... Ça sent la mauvaise excuse, mais bon... Cela arrive à tout le monde, n'est-ce-pas ? De ne plus se maîtriser dans ces moments-là... On apprend. On ne peut qu'apprendre, à ne plus se laisser investir par un sentiment négatif aussi violent et destructeur. Pour soi, comme pour les autres. Certains apprennent difficilement. Pour apprendre, il faut accepter de se transformer. On ne peut rien apprendre si l'on pense toujours que c'est l'autre qui est responsable, que tout est de la faute de l'autre. Si l'on ne cherche pas à comprendre quelle est notre part dans le mauvais film qui nous a reliés. Et on débite un paquet d'arguments pour prouver à un tiers ou à soi-même qu'on avait raison. Pour éviter de se pencher un peu sur soi-même. Pour éviter de travailler sur soi. De quel droit demanderions-nous à l'autre de s'améliorer ? De changer ? Si nous ne commençons pas par nous-même ? Dès lors qu'on accepte de ne pas recevoir la colère en soi, on voit les choses d'une autre façon. On voit surtout les autres d'une autre façon. On devient plus attentif à eux. On apprend beaucoup plus de choses d'eux. On les découvre d'une autre manière. Et cela rend beaucoup plus heureux. Est-ce que le bleu est la couleur du bonheur ? Ou le rose ? Est-ce que le bonheur ne serait pas plutôt une palette de couleurs que nous complétons au fil de nos expériences et qui nous permettent de peindre notre propre toile ? Est-ce que le noir ne contribue pas à mettre en valeur tout ce qui nous paraît essentiel ?

Il m'arrive de me sentir vaguement dans une humeur noire, apparemment sans raison véritable... Pas vous ? Je cherche alors ce qui se passe, à moins que je cherche noise à ceux qui m'entourent à ce moment-là, et s'ils me le font remarquer, je cherche de nouveau ce qui se passe... En général, je trouve. Je m'attelle alors au travail, car je n'aime ni agresser ceux que j'aime gratuitement, ni me sentir agressée par quelqu'un ou une situation que je juge injuste. Je m'excuse si nécessaire, et apprécie alors beaucoup que le ballon noir en moi se dégonfle tout à coup. C'est difficile à faire, mais j'y arrive maintenant. Si c'est moi qui suis la proie d'une injustice, je réfléchis et pose des actes jusqu'à ce que je sente que j'ai rétabli ma dignité, à mes yeux déjà. Si ça saute aux yeux des autres, c'est encore mieux, mais à la limite, je m'en fiche. Pourquoi chercher à convaincre quelqu'un de mauvaise foi ? On s'use et on risque de tomber au fond du trou...

 

Le trou noir

 

Une colère noire non maîtrisée – c'est presque un pléonasme – peut faire beaucoup de dégâts. Cette fois-ci, c'est presque une lapalissade. Cependant, je pense à un ami artiste qui, pour pouvoir créer, avait besoin de générer auparavant une ambiance apocalyptique à la maison. Il maintenait sa famille dans une sorte de couvre-feu permanent. Une ambiance noire. Depuis, sa femme l'a quitté. Peut-être que mon père ressentait le même noir besoin. Même s'il nous aimait sincèrement. Il lui fallait peut-être cet équilibre instable sur le fil du rasoir pour pouvoir créer. Je ne sais pas. Nous en avons énormément souffert. Et lui le premier. Tout se passe comme si la colère naissait et enflait d'elle-même. Mon père n'avait besoin de personne pour se mettre en colère, ni d'aucun événement déclencheur. Tout se passait à l'intérieur de lui-même. C'était un conteur passionnant. Tout à coup, la parole devenait orageuse. Il s'énervait tout seul. Personne dans l'assemblée familiale ou amicale ne bronchait, pour surtout, éviter d'alimenter ce volcan qui menaçait d'entrer en éruption sous peu. Et nous savions tous que, quelle que fût notre attitude, l'éruption aurait lieu. Et elle avait lieu. Nous essayions d'éviter d'être la cible d'une telle colère. Mais cela pouvait tomber à n'importe quel moment, sur n'importe qui... Et tous, nous étions entraînés dans le trou noir de la terreur, de l'immobilité contrainte sous le tir des mots durs, du silence imposé face à ce boucan d'ouragan furieux.

Un jour, nous avons rendu visite à l'un de mes cousins qui avait enfin réalisé l'un de ses rêves les plus chers : ouvrir un poney-club. Mes parents sont restés à discuter avec la sœur de mon père dans la maison, pendant que mon cousin nous emmenait, mon mari et moi, monter à cheval et visiter son nouveau domaine. J'avais confié la garde de mes enfants, alors en très bas âge, à maman, en demandant à mon père de ne pas parler trop fort, car les enfants dormaient juste au-dessus de la pièce de séjour. Mon père a fini par s'énerver et gueuler si fort qu'il a réveillé les deux petits. Nous revenions de notre ballade si agréable, pour découvrir nos deux enfants en pleurs, qui surveillaient les réactions de leur papy du coin de l'œil, avec terreur. Mon père s'est étonné de leur attitude : Ben, qu'est-ce qu'y a ? Ben, qu'est-ce qu'y a ? Ce qu'il y a, papa ? Tu leur fais peur, tout simplement. A cela, pour une fois, il n'a rien répliqué. Depuis, il a toujours fait bien attention à ne plus inquiéter ses petits-enfants... à qui il tenait beaucoup.

Je n'ai pas besoin de créer un trou noir autour de moi pour pouvoir créer. J'ai même besoin d'être heureuse pour cela. Mais longtemps, j'ai dû lutter pour comprendre ce qui m'arrivait, quand une colère noire m'aveuglait, apparemment sans raison fondée. Le trou noir menaçait d'engloutir ma famille qui résistait et me renvoyait mon image, celle d'une autre réalité, complètement à l'opposé de mes objectifs d'amour et de tendre complicité avec eux. A force de plusieurs atterrissages forcés, j'ai appris à ne plus céder aux accès de colère de mes aïeux. Il ne suffit pas de se promettre de ne pas commettre les mêmes erreurs que ses parents. C'est parfois un leurre. Il est aussi nécessaire de vouloir fermement et sincèrement s'améliorer. Alors, le noir brille d'une beauté intense, sans couler.

 

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Angélique 31/08/2009 11:18

Voilà un texte fort touchant dans lequel tu te dévoiles beaucoup. Félicitations ! Au sujet de la colère, voici ce que je crois : comme toutes les émotions, elle n'est ni bonne ,ni mauvaise ; en revanche, ce que nous en faisons peut être bon ou mauvais...

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