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20 Jul

9. A Brûle-Pourpoint - A ( comme argile) et O* ( comme Orfeo)

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles

 

Depuis leur semi-exil sur les pentes escarpées de la montagne, après l’Événement ; ainsi que depuis la disparition tragique du père des enfants, Cateline n'avait jamais décelé de joie dans les yeux de son petit Orféo. Alors même qu'elle était absorbée par son travail, le regard éteint de son fils s'imposait à elle et cette vision venait la tourmenter régulièrement. Elle aurait tout donné pour raviver son sourire lumineux et surtout son rire communicatif qu'elle adorait entendre. Avant.

 

 

 

Ce soir-là, Cateline rentra cependant le cœur en fête avec Elsiora. Elles échangeaient de tendres sourires et gloussaient de temps à autre tout en activant le pas dans la côte très raide. Elles arrivèrent chez Orélia, la voisine, en titubant de rire et de fatigue, et s'encastrèrent dans la porte de la case. Orélia leur sourit en retour :

- Hé bien ! Ça a l'air d'aller, les filles !... et à Orféo :

- Regarde qui est là !...

L'enfant se jeta au cou de sa mère qui lança un coup d’œil interrogatif à son amie. Il avait les cheveux mouillés et était déjà en pyjama. Elle avait dû prendre le temps de le doucher...

- Cresto l'a emmené en balade...

Elle n'eut pas le temps de finir, Orféo la tirait par la main, l'entraînait dans l'appenti attenant à la case. Il s'approcha d'une étagère et pointa fièrement l'index en direction d'une masse grise.

- C'est moi que je l'ai fait ! annonça-t-il, à la fois radieux et cherchant une approbation.

 

 


Un renard des sables, parfaitement reconnaissable, en argile, de la taille d'une main d'adulte, semblait la regarder, tapi mais toutes oreilles dehors. Incrédule, Cateline répéta :

- C'est toi qui … ?

- Oui, c'est bien lui, confirma une voix masculine dans son dos.

- Tu veux que je te montre ? proposa l'enfant, enthousiaste. Il se dirigeait déjà vers une masse d'argile enveloppée dans du plastique, au bout de l'étagère.

- Demain, si tu veux ? l'arrêta Orélia. Tu viens de te laver, et Cateline et Elsiora doivent être fatiguées ce soir...

Elsiora fixait le petit renard, médusée. Leur mère en restait elle aussi bouche bée :

- Vous pourriez me faire tomber avec une plume** ! finit-elle par dire.

 

 


Ils rirent. Cresto expliqua comment l'idée lui était venue d'emmener Orfeo jouer avec la veine d'argile qui sourdait à l'encontre de la source et de la plage. Après tout, Orélia et lui venaient d'avoir une petite fille et pour l'heure, ils n'avaient pas encore de fils ; et Orfeo... Il ne s'attarda pas et justifia leur longue sortie :

- Tu ne rentrais pas et il paraissait incapable de faire autre chose que de vous attendre ! Les journées s'allongent de plus en plus alors j'ai pensé...

Cateline hocha juste la tête avec un sourire pour le rassurer sur son heureuse initiative. En effet, alors qu'ils discutaient, la nuit n'était encore pas tombée. Sans façon, Orélia avait sorti le reste des plats qu'elle avait tenus au chaud et ils trinquèrent au  magnifique renard  d'Orféo.

- Tu lui as montré comment créer des animaux ? s'informa Cateline.

 

 


L'homme rit en allant chercher ses propres modèles qu'il avait déposés sur une planchette de bois. Il apporta aussi dans la cuisine le renard d'Orfeo. Les réalisations de Cresto paraissaient ridiculement petites et maladroites à côté de celle de l'enfant...

- Il semble qu'il ait un vrai talent, hein ? murmura Cresto, en ébouriffant les cheveux d'Orfeo, qui souriait à sa mère avec un regard immense de fierté.

- On pourra y retourner ? lança-t-il, passionné, et aussitôt après, se tournant vers sa mère :

- … hein, maman ?

Cateline chercha la réponse d'un regard vers leur ami. Il acquiesça en souriant. L'enfant fit le tour de la table, vint embrasser sa mère puis grimpa résolument sur les genoux de Cresto. Elsiora intervint :

- Pourquoi un renard des sables ?...

 

 

 

Il devint évident à tous qu'ils ne s'étaient même pas posé la question jusqu'alors... Et pourtant, où diable l'enfant pouvait-il bien en avoir vu ?

- Ben, c'est moi ! répondit Orfeo en couchant la tête entre ses bras croisés devant lui sur la table.

Les autres sourirent.

- Toi ? s'étonna Orélia. Comment ça ?

- Y avait beaucoup de sable. Partout. Même dans l'air. On a failli tous mourir... passqu'on pouvait plus respirer. Alors, j'ai creusé un trou et maman est passée, Elsiora est passée, Cresto est passé, Orélia avec son bébé dans son ventre est passée...

Il s'interrompit un bref instant, comme happé par un songe ancien.

- Mais... ajouta-t-il sans pouvoir finir.

- Est-ce que papa est passé ? chuchota Cateline, retenant sa respiration.

L'enfant fit signe que non de la tête, puis il ferma les yeux. Tout le monde crut qu'il allait se mettre à pleurer mais il s'endormit.

Lorsque la mère et la fille rentrèrent enfin à la maison, Orfeo dormait toujours dans les bras de Cateline et elles n'avaient pas soufflé mot de leur secret.

 

 

 

* A et O : expression allemande qui signifie : B-A-BA.

** Vous pourriez me faire tomber avec une plume : expression anglaise ; you could knock me over with a feather , les bras m'en tombent.

 

 

16/07/12 – Lac de Barcis – Frioul-Vénétie ( Italie)

 

 

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