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09 May

A BRULE-POURPOINT - 1. Après le choc

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles

  A toutes les victimes de tsunamis et autres catastrophes nucléaires...

Aux Japonais dont je partage la passion de l'aïkido et dont je me sens de ce fait plus proche...

 A Paulo Cuelho qui m'a tant émue avec son livre La cinquième Montagne, qui fut le premier que je lus de lui...

 

 

 

 

Depuis l’Événement, Cateline ne sentait plus son cœur battre en elle. Elle tâchait, comme tous ici, de revenir à une vie « normale », mais elle savait bien qu'elle trichait. Tout n'était qu'apparence. Même elle. Une coque vide... Des mouvements mécaniques... Comment retrouver les gestes du quotidien, lorsque tout est dévasté, lorsque vous avez perdu ceux qui vous sont chers ?... Elle se contraignit à ne plus penser, comme chaque fois qu'une boule de chagrin se nichait dans sa gorge, qu'une poigne violente tordait ses entrailles. Surtout ne pas revenir en arrière. Elle ne voulait plus rien à l'intérieur d'elle-même... C'était préférable. Comme chaque fois, elle chercha quelque chose à faire, sur quoi passer son angoisse... Elle fondit sur la pile de linge sale... Elle avait eu de la chance, contrairement à ses voisins. Il lui restait au moins ses enfants, en bonne santé, ou à peu près... Mais Oryan...

 

 

 

 

 

Elle ravala ses larmes et ramassa le linge pour l'apporter au point Hygiène et Santé. Elle le fourra avec colère dans le premier sac qui lui tomba sous la main, jeta dans une mauvaise brouette trois jerrycans vides, priant d'être de retour à l'heure pour le goûter des enfants qui reviendraient bientôt de l'école. Elle avait perdu du temps à rêvasser. Rêvasser à quoi ? Elle se le demandait rageusement, tout en fonçant de son mieux à travers les pentes caillouteuses pour débouler dans les rues dévastées sans plus les voir ; l'engin cahotant devant elle, les jerrycans qui s'entrechoquaient menaçant à chaque pas de passer par-dessus bord. Elle ne les avait que trop scrutées, ces rues défoncées, juste après la catastrophe ; longtemps après la catastrophe, à chercher fébrilement, comme tant d'autres, sa famille parmi les décombres, son chien...

 

 

 

 

Les subventions pour reconstruire n'arrivaient pas semblait-il, jusqu'à leur quartier. Allez savoir pourquoi !... Certains s'étaient fabriqué un abri de fortune avec les matériaux fracassés qui gisaient en vrac, au sol. D'autres s'étaient trouvé une cave non obstruée... Plusieurs, comme Catelina, avaient préféré fuir dans les collines et montagnes alentour, et à plusieurs, ils avaient édifié des sortes de cases, près des sources, dans des clairières, à la lisière des forêts ou plus haut, sur les alpages. Il leur semblait qu'ils y respireraient un air plus pur, et espéraient qu'il ne s'agirait pas d'une cruelle illusion... De toute manière, aucune possibilité de vérifier... Il y avait belle lurette qu'ils semblaient coupés du reste du monde. Si ! Les anciens, ceux qui avaient survécu, étaient capables de sonder l'état de santé de l'air grâce à la présence de lichens sur les arbres ou les pierres... Grâce à la présence de truites dans les torrents... Mais pour l'instant, les truites boudaient la région, et les lichens racornis n'annonçaient rien de réjouissant... Seules les mousses paraissaient reprendre de la vigueur, et certaines fleurs faisaient leur réapparition. C'était bon signe, à ce qui se disait...

 

 

 

 

L'école avait été reconstruite sur l'ancienne place de leur quartier, grâce à toutes les bonnes volontés, de même que les locaux municipaux, car il avait fallu au plus vite s'organiser pour survivre. Il ne restait plus assez de moyens pour reconstruire des maisons comme celles qui avaient été les leurs... Avant. Mais les centres d'Hygiène et Santé étaient terminés. La nourriture arrivait une fois par mois par navire, de contrées du monde peut-être moins contaminées ?... Les médicaments, eux, manquaient ; les médecins encore plus, mais on avait de plus en plus recours à celles et ceux qui savaient soigner avec les mains, selon des techniques et des savoirs ancestraux... Impuissante, la Ville fermait les yeux sur ces moyens empiriques désapprouvés par la science... Mais, après une catastrophe d'une telle ampleur, que restait-il de la foi dans les progrès de la science, dans l'esprit des populations traumatisées par ses avancées incontrôlables qui les avaient fait régresser à l'âge de la pierre concassée et des tasseaux et autres planches de bois réduits en miettes et en fumée ?...

 

 

 

 

Elle salua d'un regard vide l'employé qui lui prit en silence, un masque sur le visage, le sac des mains pour laver son linge et le passer à la décontamination. C'était devenu une habitude, désormais, ce genre de précaution. De même, tout le monde devait se fournir aux relais de la Ville pour acheter, grâce à des jetons spéciaux, de la nourriture saine contrôlée. Tout le monde recevait le même nombre de jetons pour le mois et par personne d'une même tranche d'âge. On ne pouvait s'en servir que pour des achats alimentaires. Toutes les fins de mois, chaque foyer et chaque centre de gestion alimentaire à l'intérieur des points Hygiène et Santé disposaient d'une journée pour rapporter à la Ville tous les jetons en circulation. Dès le lendemain, on pouvait revenir chercher sa part pour le mois suivant. Ainsi chacun mangeait à sa faim, même si les produits frais n'étaient disponibles qu'en début de mois.

 

 

 

 

Pour les habits, le système était différent. On ne les achetait plus, le gouvernement les fournissait : à chacun selon ses activités et suivant les saisons. Une vraie tristesse ! Tous identiques...Rarement renouvelés. D'un écru fade, vite sale, sans formes, d'une vilaine fibre synthétique ou d'un mélange issu du recyclage du plastique et d'autres produits industriels qui ne servaient plus à personne, depuis l’Événement... C'est bien simple, elle ne supportait plus la simple vision de ses voisins ou d'autres de ses concitoyens en uniformes...Elle vomissait à l'idée de la couleur « écru sale »... Rien que la perspective d'enfiler ces sacs infâmes le matin lui ôtait toute envie de se lever... Enfin ! Chacun au moins était correctement vêtu... Elle rentra chez elle au plus vite, pour s'assurer que les enfants avaient bien goûté. Ils avaient dû le faire sans elle, à moins qu'ils se soient chamaillés en son absence... Elle irait récupérer sa lessive et ses jerrycans remplis d'eau potable avant la nuit.

 

 

 

 

09/05/12

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