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03 Jun

A Brûle-pourpoint 4. Faire manteau*

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles

 

Manque de chance, le soir-même, toutes les femmes et les filles, même les jeunes hommes mis au courant la veille, firent manteau*... Pas une épingle, pas un bout de tissu, pas un bouton. Rien ! Elles étaient toutes à guetter sur le pas de leur porte dans l'espoir qu'une retardataire apporterait au moins une bobine de fil... Rien ! Cateline avala difficilement sa salive. Peut-être son projet n'était-il pas approuvé par les dieux ? Peut-être valait-il mieux ne pas insister ? Faire preuve d'humilité en acceptant sans broncher leur destin ?...

 

 

De petits groupes se formaient devant les cases. Certaines commençaient à pleurer. D'autres, au contraire, à élever la voix. Peu à peu, l'agitation gagna tout le hameau. Les hommes insistèrent pour qu'on les mît enfin au courant de ce que tramaient les femmes. Elsiora clama bien haut la belle idée qu'avait eue sa maman... A leur tour, les hommes furent gagnés par une sorte de fébrilité, certains approuvant, d'autres s'insurgeant, beaucoup se contentant d'opiner du chef... Une sorte de conseil de guerre s'organisa spontanément. On profita des braises de la veille pour les rallumer et palabrer. Cette fois, l'ambiance n'était plus aux chants ni aux rires. Si le feu poussait haut dans la nuit ses flammèches et faisait crépiter de joie les étincelles en pluie au-dessus d'eux, l'espoir, lui, semblait s'être éteint.

 

 

L'arrivée inattendue d'Ortensio acheva de jeter la confusion dans les esprits. Que faisait-il là ? Alors qu'il avait convenu avec Cateline et ses amies qu'il irait en reconnaissance... ailleurs ! Il n'eut que le temps de chuchoter  : 

- Méfiez-vous ! Ambra amène la police !...

- Quoi ?!

Déjà, deux policiers arrivaient :

- Mesdames, messieurs, auriez-vous congé demain ? aboya l'un d'eux.

Un silence obtus lui répondit. Tout à coup, une jeune fille se leva, tous sourires :

- Où est Ambra, nous lui avions demandé d'aller vous chercher pour vous proposer de faire la fête avec nous, ce soir ! Montre-toi, Ambra, et offre quelque chose à manger et à boire à nos invités !...

La compagnie s'esclaffa et reprit vie. Ambra, penaude et sombre, s'avança... Le sourcil interrogateur d'un des policiers lui donna le frisson. Elle en voulait à Ortensio de s'intéresser à la belle Cateline, qui avait au moins dix ans de plus qu'elle, et de ne pas lui prêter une once d'attention !... Mais elle ne souhaitait pas mettre sa famille ni ses amis dans l'embarras... Qu'avait-elle fait ? Sans compter que les autres maintenant n'allaient pas manquer de lui faire payer sa trahison !... Elle en avait les jambes qui faisaient Jacques Jacques** et dut s'asseoir.

 

 

Les policiers ordonnèrent qu'on arrose les braises et que chacun rentre chez soi :

- Tout ce que vous avez gagné, c'est qu'à partir de dorénavant, on passera faire des rondes ici tous les...

Son collègue lui balança un grand coup de coude :

- ...Régulièrement !

Ils rentrèrent, mais de nombreux habitants du hameau riaient dans leur petit poing***. 

L'un des jeunes gens, mauvais, se retourna au passage d'Ambra, et lui cracha :

- La prochaine fois, choisis mieux avec qui tu vas sous la couverture**** !

Le père d'Ambra, au bord de l'apoplexie, désigna à sa fille, d'un terrible bras muet, la direction de leur case :

- On règlera nos comptes demain !

Raffaella, la jeune fille qui l'avait prise à partie tout à l'heure, se faufila avec la famille dans leur case :

- Je n'ai eu que cette idée pour sauver notre projet ! Mais je n'ai pas voulu charger Ambra... Elle a sans doute ses raisons d'avoir agi ainsi, ne soyez pas trop durs avec elle... Je vous propose que demain, on aille ensemble au travail, et qu'elle m'explique ce qui lui est passé par la tête...

- Tu es trop gentille ! s'exclama le père d'Ambra.

- S'il-vous-plaît ? insista Raffaella.

Il jeta un coup d'œil à sa fille qui semblait trop heureuse de la façon dont se soldait sa dangereuse erreur. Il ajouta, dans un soupir :

- C'est d'accord ! Tu peux remercier Raffa !... et il tourna les talons pour aller se coucher.

 

 

 

Au petit matin, alors qu'Ortensio quittait le lit de Catelina, elle lui chuchota, implorante, de se montrer encore plus prudent... Certes, sa vigilance leur avait permis de passer à côté d'un drame, mais à l'avenir, les policiers, bien qu'ils aient fait manteau* ce soir, seraient vigilants. Il ne fallait pas qu'il tombe entre leurs griffes, sous aucun prétexte !

 

 

 

* Faire manteau : expression italienne : fare cappotto ; rentrer bredouille.

** Avoir les jambes qui font Jacques Jacques : expression italienne : avere le gambe che fanno Giacomo Giacome ; avoir les jambes qui flageolent.

*** Rire dans son petit poing : expression allemande : sich ins Fäustchen lachen ; rire sous cape.

**** Aller avec quelqu'un sous une couverture : expression  allemande : mit jemandem unter einer Decke stecken ; être de mèche avec quelqu'un.

 

 

 

 

03/06/12

 

 

 

 

 

 

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