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23 Jun

A Brûle-Pourpoint 7. Les couleurs s'envolent*

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles

 


Ortensio se demandait comment il allait bien pouvoir se présenter dans le magasin où il devait aller chercher les fournitures pour la Ville. Il s'agissait d'une liste hétéroclite de produits de base, de ceux qu'on trouvait aisément dans les grandes surfaces avant l'Événement ; lessive, savon, objets de toilette, petit outillage... Il n'y aurait aucun problème, lui avait assuré la femme qu'il remplaçait au pied levé. Les paquets seraient prêts. Ils étaient déjà payés. Il lui suffirait de les faire porter dans les cales du bateau avant son prochain départ.  Il s'imaginait difficilement arriver en pleine boutique, fagoté comme il l'était, en " uniforme post-Événement"... Et comme il n'était déjà pas la personne attendue...

 

 

 

Un vent de tempête gonflait les vagues alors qu'ils aperçurent les côtes. Les nuages d'un violet sombre promettaient un orage inquiétant. A vrai dire, depuis la catastrophe, chaque habitant de la Ville frémissait aux moindres prémices de pluie... De grosses gouttes s'écrasèrent sur la passerelle alors que le jeune homme la franchissait. Dès le premier pas sur le quai, il fut instantanément trempé. Il se mit à courir droit devant lui, à la recherche d'un abri. Il s'engouffra sous l'auvent d'un magasin dont les vitrines faisaient miroir. Il y surprit son air de chat mouillé... " C'est le bouquet !...", pensa-t-il. Il frissonna, des gouttes s'insinuaient le long de sa nuque et de sa colonne vertébrale... Il risquait de s'endormir là s'il ne se secouait pas !...

 

 

Il entra dans le grand magasin. On y vendait des vêtements à la dernière mode. Il cessa de respirer, puis soupira. Cateline serait aux anges ici !... Il commença à déambuler parmi les rayons, attiré ici par une couleur, là par un mannequin de cire bien mieux habillé qu'eux-mêmes ne l'étaient ! Quelle injustice !... 

Une vendeuse l'interpela :

- Monsieur ! Vous désirez ?...

 

 

 

Machinalement, il lui tendit son ordre de mission. Elle le saisit, non sans le dévisager de la tête aux pieds, mais l'expression de la jeune femme resta indéchiffrable. Professionnelle. S'il avait l'air de porter un sac, comme aurait dit Cateline, un sac qu'on aurait oublié de passer à l'essorage qui plus est, hé bien, il décida qu'il s'en fichait pas mal !... Il se rendait compte seulement maintenant qu'il avait donné à la mauvaise personne un bon de commande qui ne lui était pas destiné... A vrai dire, le commanditaire avait juste gribouillé quelque chose comme : " idem...", et avait signé. La vendeuse lui demanda de la suivre, ce qu'il fit en observant tout à travers une sorte de voile brumeux, tant la crainte de tout faire rater le submergeait.

 

 

 

- Ce n'est pas M. Machin, aujourd'hui ? s'étonna tout de même la vendeuse. Elle lui jetait des regards en douce, et détournait la tête pour ne pas lui montrer son hilarité... Il avait fière allure, ça oui !... Avec ses vêtements qui pendouillaient, collaient et dégoulinaient de partout !... On pouvait le suivre à la trace !... Et sa tête ! Mon Dieu ! Sa tête !... Jamais vu quelqu'un d'aussi mal coiffé, mal attifé, mal... Et elle pouffait de rire intérieurement... L'ébahissement de ses collègues, quand ils passaient devant leur stand !... A mourir de rire !... 

- Non, il est souffrant. J'ai été désigné pour le remplacer... 

- Ah ? Elle ne lui demanda même pas une preuve de sa bonne foi. Tenez, c'est ici !... Tout ceci est pour vous.

 

 

 

Ortensio ouvrit des yeux immenses, le temps d'un centième de seconde... Il recouvrit presque aussitôt son air détaché mais se tourna vers son interlocutrice. Cela suffit pour qu'elle s'adresse à deux employés :

- Vous voulez bien vous charger de ces paquets, s'il-vous-plaît ? Vous n'aurez qu'à suivre monsieur...

Il lui dit à peine au revoir. Il vola plutôt qu'il ne courut vers le bateau, les deux hommes dans son sillage, qui manœuvraient avec une incroyable habileté pour emporter le tout sans rien laisser tomber au passage...

Ils arrivèrent alors que le bateau s'apprêtait à démarrer. On attendit que la livraison fut à fond de cale et les deux employés débarqués à quai pour partir. Ortensio s'appuya à la rembarde du pont mais il ne vit pas la côte s'éloigner. Il baignait dans une sorte de nuage où les mots n'existaient pas.  

 

 

  • Les couleurs s'envolent : expression anglaise ; flying colors : succès total !

 

 

 

 

 

22/06/12

 

 

 

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Mes contes, mes poèmes, mes calligraphies, mes dessins, mes peintures ( aquarelle, encre de Chine...), aïkido...