Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 Oct

CHRISTIAN VII DU DANEMARK OU L'OMBRE ET LES LUMIERES

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Critique d'art...


 

Le Médecin personnel du Roi

Per Olov ENQUIST

Traduit du suédois par Marc de
Gouvenain et Lena Grumbach

Actes Sud

 

Per Olov Enquist a fait de Christian VII, monarque absolu du Danemark en ce XVIIIème siècle, une personne. Quelqu'un d'une vraie modernité. Dès l'enfance, la famille de Christian VII le soupçonne de folie. Au fil des pages, on s'aperçoit que la véritable torture n'est peut-être pas uniquement celle que subissent les opposants au régime monarchique dans les caves des prisons royales... Celle précisément que subira son médecin personnel, qu'il considérait pourtant comme son seul ami, un père presque... en qui il avait toute confiance, au point de lui confier le soin de la reine, sa jeune femme qui l'effrayait tant. Si le médecin, pourtant homme des Lumières, a manqué de discernement, tant dans son comportement privé avec la reine, que dans les innombrables réformes successives dont il inonde le peuple danois sans aucune explication, il n'a pourtant pas manqué, tel que le peint en tous cas Per Olov Enquist, de finesse pour apporter à Christian VII un peu de ce bonheur qui lui était apparemment refusé sur terre...

 

Christian VII est harassé par la vie avant de vivre, submergé par la conscience de n'être pas à sa place, intimement convaincu qu'il a été un bébé échangé et qu'à l'origine, il vient d'une famille paysanne... Son rôle de souverain lui pèse au point qu'il en pique des colères noires, à casser les meubles, peu importe où il se trouve, en les balançant par la fenêtre... Pour y échapper, il se persuade qu'il n'est en fait que dans une pièce de théâtre, qu'il va pouvoir découvrir la vraie vie ailleurs, qu'il va pouvoir sortir par les coulisses et vivre, enfin !... Ce thème de l'existence d'un autre monde, en dehors de la Cour revient en permanence...La Cour, le lieu de la folie, le lieu de toutes les intrigues dans l'ombre, qui déportent l'ombre jusque dans sa tête... Le monde, le lieu du sauvetage, de la vraie vie, de la lumière... Mais le monarque est bel et bien prisonnier de son propre château, de sa famille royale, des attentes qui l'immobilisent, des rôles qu'on lui assigne et qu'il ne souhaite pas jouer...

 

 

Paradoxalement, c'est sur scène qu'il se sent le plus libre, le plus en vie. C'est sous le feu des projecteurs qu'il donne la réplique aux acteurs et c'est alors qu'il peut se montrer sous son vrai jour : un très jeune homme cultivé, maniant le français à la perfection, libre de manifester de vraies émotions... C'est grâce à sa pratique aisée du français qu'il a lu Voltaire, qu'il tient pour un homme remarquable, et qu'il correspond avec lui... Il rencontre aussi les autres encyclopédistes, et savoure là un moment inoubliable. Hors ces rares instants de bonheur, il retombe inlassablement dans une mélancolie tragique ou dans ses accès de fureur... Per Olov Enquist révèle comment la famille royale et les ambitieux tirent les ficelles d'un jeu, d'un enjeu politique qui enfonce le roi dans une folie de plus en plus sombre – le flambeau noir, c'est ainsi que Guldberg, intrigant obscurantiste, nomme la folie du roi...- et irréversible, d'autant qu'on se permet de lui ôter les gens qu'il aime, de lui en imposer d'autres, comme Guldberg, qui le guident avec sûreté au bord du gouffre.

 

 

Il est vrai qu'il serait difficile de croire, pour tout observateur extérieur, et Per Olov Enquist, en auteur soucieux de ses sources, cite le rapport d'un conseiller à la Cour suédoise, et celui d'un envoyé de la Cour d'Angleterre d'où est issue la femme de Christian VII... Il serait difficile de croire, et surtout de comprendre, que le médecin du roi n'est pas un traître à la patrie, mais quelqu'un qui a saisi toute la fragilité de son patient, découvert ses talents, senti ses vrais besoins, et lui offre durant quelques années l'assurance d'être compris, soutenu, aimé. Quelqu'un qui ne vise pas le sommet - et cette incompréhension qu'il suscite à la Cour le rend vulnérable – mais qui, comme le lui suggère Diderot, lors de leur rencontre, va « se faufiler dans le vide du pouvoir » pendant deux années...

 

Un mot des deux amants : le médecin et la reine. Ils ont la bénédiction du roi, trop heureux d'être débarrassé d'un fardeau de plus, celui d'honorer sa femme... Chacun à la Cour, lorsqu'elle arrive, pense que Caroline-Mathilde n'est qu'une oie blanche et qu'on n'a rien à craindre d'elle. En réalité, elle se montrera d'une acuité étonnante, car celle qui pense que les oiseaux d'eau dorment, « engoncés dans leurs rêves », sur les eaux gelées de l'hiver, a une vision de la vie politique bien plus acérée que celle du médecin des Lumières, qui sait qu'il est plus fait pour exercer la médecine populaire que pour révolutionner un Danemark frileux...

 

J'ai aimé l'écriture de Per Olov Enquist, fluide, belle... Un coup de chapeau aux deux traducteurs... J'ai aimé ce style en spirale, qui parfois rappelle comme une litanie certains faits déjà cités, pour toujours avancer vers de nouvelles répétitions, légères cependant... Même l'écriture rappelle l'essence du monde du théâtre... Mais peut-être aussi montre-t-elle comme le cerveau fragilisé du monarque perçoit les choses, comme il a besoin de repères fixes pour se rassurer, et cependant, envers et contre tout, comme la vie le mène là où les événements le décident, sans qu'il ait la moindre prise dessus...

 

La vie de Christian VII relève d'une tragique méprise : celle d'un homme qui ne l'a pas choisie, qui n'a pas eu le droit de suivre ses propres intuitions le poussant vers le bonheur, à part peut-être, pendant les quelques années où ce médecin se soucia de lui, et où sa maîtresse occasionnelle lui offrit un peu de son temps...

Commenter cet article

Archives

À propos

Mes contes, mes poèmes, mes calligraphies, mes dessins, mes peintures ( aquarelle, encre de Chine...), aïkido...