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02 Dec

Nouvelles médiévales - 2

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles

Où il est question d'ordures

 

 

Trotula n'était encore qu'une toute jeune étudiante à Salerne lorsqu'elle décida que c'en était assez ! Elle n'était pas délicate, mais elle se rendait bien compte que tous ces pauvres gens qui affluaient de toute l'Europe vers son école pour se faire soigner auraient pu, la plupart du temps, éviter de contracter leurs maladies, s'ils avaient connu quelques règles de vie, indispensables à ses yeux.

Elle courut chez Maître Capello, l'un des directeurs de l'école, pour lui demander ce qu'il pensait de son projet. Il lui apporta immédiatement son soutien inconditionnel. Il organisa en outre pour elle une rencontre avec Eduardo, le seigneur de la ville de Naples, située non loin de là. Mieux valait frapper haut tout de suite.

Lorsqu'elle pénétra dans la grande salle du château, elle regretta un instant d'avoir refusé de se faire accompagner par l'un de ses maîtres. Elle se contraignit cependant à mettre ses doutes de côté et se conforta dans l'idée que son projet, approuvé par son mentor, valait la peine qu'on le défende. Maître Capello avait bien fait les choses, puisque le maire de la ville et ses échevins étaient présents, eux aussi. La tâche serait ardue, néanmoins...

 

Silvana déambulait dans les ruelles, un peu au hasard. Elle ne se rappelait plus très bien ce qu'elle faisait là. Seul, son ventre énorme la poussait en avant, lui semblait-il. Elle se demandait où pouvait bien être son homme à cette heure de la soirée, alors qu'elle avait besoin de lui. Elle trébucha contre un cochon en train de fouiner dans un tas d'ordures et eut un haut-le-cœur. Elle pria pour ne pas se mettre à vomir. Il ne lui manquerait plus que ça ! Elle sentait depuis le matin les contractions, et même si c'était son premier enfant, elle n'avait pas besoin d'explications pour comprendre que le moment était venu. Les contractions n'avaient fait que se rapprocher et s'intensifier, d'heure en heure...On approchait du couvre-feu. Il fallait absolument qu'elle atteigne l'école avant. Elle ne croisa personne, pas même une patrouille, ce qui la surprit. Elle trébucha et s'assit sur ses talons en sanglotant. Elle venait de sentir quelque chose de liquide couler entre ses jambes...Dans un ultime effort, elle se redressa et avança en titubant vers l'école, qui n'était plus qu'à quelques pas de là.

 

Peu après l'introduction de Trotula devant le seigneur Eduardo, le silence se fit. Il lui donna la parole. Trotula expira longuement, puis se décida :

- Chacun sait ici que la réputation de notre école n'est plus à faire.

Un murmure d'approbation suivit ces paroles. Elle se sentit encouragée à poursuivre :

- Chaque jour, des patients toujours plus nombreux affluent, ainsi que des étudiants comme moi, venus de toute la méditerranée.

L'assemblée, ne sachant où elle voulait en venir, attendait la suite.

- Certes, grâce à la tradition des manuscrits d'Hippocrate, nous connaissons l'action bénéfique de nombreuses simples pour soulager de nombreux maux. De même, Galien et Dioscoride nous ont appris à préparer des remèdes largement efficaces, et à en mesurer la portée. Enfin, vous savez tous ce que nous devons aux traditions juive et arabe. La merci à l'Africain, sans qui nous n'aurions jamais pu avoir accès aux précieuses indications de la médecine arabe...

Elle prononça ces derniers mots comme si Constantin, dit l'Africain, était présent dans la salle. En fait, elle savait qu'il était encore et toujours penché sur les traités auxquels elle venait de faire allusion, pour les traduire en latin et les rendre accessibles à tous les soigneurs et apprentis de l'école. L'art des médecins arabes était à ce point utile qu'il s'intégrait tous les jours un peu plus à leur pratique, alors que tous savaient qu'au même moment, les Croisés combattaient les musulmans en Terre sainte... Les infidèles les aidaient chaque jour à guérir et soulager nombre de bons chrétiens. Trotula était sensible à ce paradoxe, comme beaucoup de ses confrères. Si tous les hommes étaient soignants, ils seraient tous frères, respectueux des croyances de chacun, se dit-elle en laissant filer très vite cette pensée impie. Elle reprit :

- La merci aussi, bien sûr, aux moines bénédictins de Monte-Cassino, qui ont mis à notre disposition toutes les richesses de leur bibliothèque. Elle dit cela en croisant le regard de deux d'entre eux, et tous s'inclinèrent respectueusement devant eux. Que les manuscrits arabes et grecs proviennent du monastère de Saint Benoît constituait un autre paradoxe, sur lequel elle ne voulait pas s'attarder.

Le seigneur Eduardo prit la parole :

- Vous êtes trop modeste pour vos maîtres, damoiselle Trotula. Nous savons tous ici qu'ils ont bien des talents personnels qui leur permettent de découvrir l'action bénéfique de nouvelles simples et de mettre au point de nouveaux procédés d'extraction et de nouveaux onguents. Vous-même, damoiselle Trotula, vous êtes déjà taillé une réputation dans le domaine de l'obstétrique, si je ne m'abuse ?...

Trotula rougit jusqu'aux oreilles. Elle ne s'attendait pas à pareille sortie. Le seigneur reprit :

- Venez-en au fait, je vous prie.

Trotula, au pied du mur, ne pouvait plus reculer.

 

Dans une demi-inconscience, Silvana entendit du bruit autour d'elle. Le vertige la prit comme on la soulevait et la posait avec précautions sur une litière pour la transporter au plus vite. A son arrivée, quelques personnes l'entourèrent. Elle les entendait sans comprendre ce qu'elles disaient. Si ! Elle saisit les paroles de quelqu'un qui parlait le latin, comme elle. Elle sut qu'elle était à l'école, et s'abandonna en confiance. C'est drôle, se dit-elle. On dirait que j'ai quitté l'Italie et que je voyage. Pourquoi parlent-ils presque tous une langue qui m'est étrangère ? En effet, trois soignants se pressaient autour d'elle, palpant son ventre et émettant un avis, chacun dans sa langue, que ses confrères comprenaient et auquel ils répondaient à leur tour dans leur langue, le plus naturellement du monde. Ayant constaté qu'elle avait perdu du sang, ils prirent des mesures immédiates, pour lui permettre d'attendre l'arrivée de Trotula qu'on envoya chercher de toute urgence.

 

 

La stupéfaction régnait sur l'auditoire. Ils s'attendaient à tout, sauf à cela. Cependant, cette femme, si jeune fût-elle, savait de quoi elle parlait. On ne pouvait lui dénier cela.

- Comment imaginez-vous que l'on pourrait changer ce genre d'habitude ? s'insurgea tout à coup le maire de la ville.

- C'est à vous et votre conseil d'en débattre, avec monseigneur... répondit-elle humblement en s'inclinant. Je vous ai dit ce que mes maîtres m'ont chargée de vous transmettre.

Eduardo soupçonnait que la jeune femme avait su se montrer persuasive auprès de ses maîtres et que c'était la raison pour laquelle elle avait dû être désignée d'office comme ambassadrice... Peut-être aussi à cause de sa jeunesse. Et peut-être à cause de sa condition de femme... Il s'aperçut tout à coup qu'elle était jolie. Elle était tellement professionnelle qu'il en avait oublié qu'elle était femme, avant tout. Finalement, le dernier argument n'était peut-être pas justifié. Il réprima un sourire et s'apprêtait à prendre la parole, quand un messager fut introduit. Essoufflé, il s'inclina à la va-vite devant le seigneur et s'adressa directement à Trotula :

- Vite ! Une jeune mère a perdu du sang...

 

- Hé bien, messieurs ! Que dites-vous de tout cela et quelles sont vos suggestions ? interrogea Eduardo.

Ils avaient à tout prix voulu présider aux affaires de la ville, qu'ils s'y frottent. Ce n'était plus vraiment son souci. Eduardo se félicitait de la tournure que prenaient les choses. Il s'amusait, même...Le maire et ses échevins n'osaient se prononcer clairement en présence du seigneur. Ce dernier leur tendit une perche :

- Imaginons notre bonne vieille ville de Naples dans... disons, un siècle ! Comment verriez-vous les choses ?

Aussitôt, les passions se déchaînèrent. Eduardo se félicita intérieurement de son habileté.

- Pourquoi changerions-nous quoi que ce soit ? Notre bonne vieille ville ne se ressemblerait plus, si nous osions la modifier, sous prétexte que les... élucubrations de cette jeune...écervelée soient vraies ! lança quelqu'un. Un rire s'éleva. L'homme, qui riait encore, prit la parole :

- Une écervelée, dis-tu ? Diantre ! Tu n'y vas pas de main morte... Rappelle-toi qu'il s'agit là de l'une des plus brillantes élèves de Salerne... Elle en a certainement plus que toi entre les deux oreilles !

Un énorme rire secoua l'assemblée. L'homme ainsi apostrophé menaça de quitter l'assemblée si l'autre ne se rétractait pas immédiatement. Le rieur leva la main en signe d'apaisement. Le maire se décida enfin :

- Nous savons tous que ce que nous a dit cette jeune femme est inéluctable. Nous en avons déjà discuté à quelques-uns, n'est-ce-pas ? Rappelez-vous ! Allons ! Il est temps de mettre un terme à certaines habitudes intolérables...

 

Une voix s'éleva :

- Je trouverais assez plaisant de faire ce que nous propose le seigneur Eduardo, dit un vieil homme encore bien droit. Chacun savait qu'il devait la vie aux bons soins des médecins de Salerne. Cela lui conféra aussitôt une autorité naturelle. L'atmosphère changea du tout au tout dans la grande salle du château. Les idées commencèrent à fuser, entrecoupées de prises de gueule, inévitables, de rires encore et de plaisanteries grasses. Jusqu'au moment où l'un des participants proposa de se séparer en petits groupes dans les salles attenantes pour trouver plus d'idées à la fois. Ils estimèrent que la proposition n'était pas mauvaise, et, comme des enfants à quelques heures de déballer leurs cadeaux de Noël, ils la suivirent avec enthousiasme.

 

Trotula regardait la jeune mère dormir, son enfant au sein. Elle put se permettre un soupir, croisa le regard d'une infirmière. Elles se sourirent et la vieille bénédictine lui proposa d'aller dormir quelques heures. Il faisait nuit depuis longtemps, et le matin ne tarderait à se lever. Il fallait qu'elle dorme quelques heures, avant de démarrer une nouvelle journée qui serait à coup sûr bien remplie. La jeune femme ne se fit pas prier plus longtemps.

Tout au long du trajet à cheval qui séparait Naples de Salerne, elle ne cessait de repasser dans son esprit les questions qu'elle devrait poser à l'équipe de soignants qui aurait pris en charge la parturiente. Elle savait qu'elle arriverait certainement en plein travail. Elle devrait être parfaitement prête pour prendre le relai si besoin était. Elle priait de toute son âme pour que la femme soit solide et que son bébé vienne au monde sans dommages. Elle n'avait aucun doute sur les compétences de ses maîtres et confrères, mais elle savait que le destin – ou Dieu, pouvait décider à tous moments de reprendre la vie sans qu'on y puisse grand-chose...Avait-elle raison de lutter contre la mort et la maladie ? Dieu ne les avait-ils pas créés pour mettre l'homme à l'épreuve ? Elle se morigéna. Elle savait pertinemment, en entrant dans cette école, qu'elle ne devrait pas se laisser aveugler par ses croyances. Porter, oui, aveugler, non. N'avait-on pas coutume de dire à Salerne : Un homme peut-il mourir alors que la sauge fleurit dans son jardin ? Luttant contre la fatigue, elle sourit en pensant que la parturiente était une femme, mais que Dieu, comme les maîtres de l'école, ne faisaient sans doute pas la différence. Elle eut une pensée pour Ève. La connaissance n'était-elle pas un fruit goûteux, et trouver où et comment le cueillir, une occupation passionnante ? En aucun cas, elle n'aurait renié Ève... Elle s'en voulut une fois de plus pour cette nouvelle pensée impie. Elle ne pouvait cependant s'empêcher d'être joyeuse. Elle menait exactement la vie dont elle avait rêvé. Et si cette jeune femme n'avait pas de sauge dans son jardin, l'école en avait bien assez pour tout le monde !

Lorsqu'elle arriva enfin, elle sauta de cheval tandis qu'un palefrenier emmenait sa monture épuisée à l'écurie. Elle courut se laver les mains avec une infusion de sauge et nouer devant le bas de son visage un fichu de toile, imprégné de la même préparation additionnée de serpolet. Elle adorait l'odeur particulière de salvia officinalis et sourit, prête. Elle pénétra dans la salle de travail, alors que ses confrères et maîtres lui adressèrent, qui un sourire, qui un clin d'œil, derrière leur masque de toile. L'un d'eux s'approcha d'elle et la mit rapidement au courant de la situation et des premiers soins, à voix basse, tandis qu'elle observait déjà la jeune femme couverte de sueur. Elle fit signe qu'elle avait compris alors que la parturiente, appuyée sur deux étais, accroupie au-dessus d'un bassin d'eau tiède où avaient infusé des simples soigneusement choisies, émit un hurlement pénible. Trotula s'accroupit devant elle, lui adressa quelques mots rassurants en croisant son regard. La jeune femme hocha la tête pour montrer qu'elle voulait réussir à mettre son bébé au monde. A la palpation du ventre, Trotula constata que le bébé se présentait par le siège, et ne pouvait donc sortir. Elle discuta quelques instants avec l'un de ses maîtres, sans lâcher le ventre des mains, et le bébé sous la peau. Le maître ordonna à deux des hommes de porter avec délicatesse la jeune mère sous les bras, tandis que deux autres installaient un matelas derrière elle où elle fut allongée. Trotula remonta les genoux de la patiente pour aplatir ses reins contre le sol, afin de la soulager quelque peu. Elle se mit à caresser son ventre, tout en chantant une berceuse. Cela eut l'effet de calmer la mère, et de la détendre. Le bébé poussa un pied contre la paroi de l'abdomen maternel, et Silvana, ainsi que toute l'équipe présente, put le voir comme s'imprimer à revers sur la peau. Le sourire revint sur tous les visages.

- Faut-il le prendre comme un bon présage ? demanda la mère dans un souffle.

- Certainement, en tous cas, votre bébé est vivant, et bien remuant !

La mère sourit un instant avant de grimacer de douleur, tandis que l'étudiante déjà expérimentée, agenouillée sur le matelas contre le flanc de la mère, cherchait à sentir la tête du bébé sous la paroi abdominale. Elle la trouva et se mit à s'adresser doucement au bébé :

- Allez, mon petit ! Tu vas te montrer bien obéissant et faire ce que je te dis...Tu vas gentiment suivre mes mains avec ta tête... Tu vois ? Je te montre le chemin...

Le silence était grand dans la salle de travail, chacun retenant son souffle.

 

Les hommes importants de Naples revinrent de leurs conciliabules dans la salle commune du château. Ils semblaient encore guillerets, mais plus calmes. Certains fronçaient encore les sourcils, mais dans l'ensemble, ils paraissaient plutôt satisfaits. A l'issue de leur réunion, qui s'acheva très tard dans la nuit, il fut décidé que l'on enverrait dès le lendemain des émissaires dans toutes les capitales européennes, pour faire savoir au monde entier quels conseils l'école de Salerne, hautement renommée en médecine, en chirurgie, en philosophie, en théologie et en droit, suggérait en matière de santé publique. Dès demain, la ville de Naples s'emploierait à mettre en pratique les conseils les plus sages que la jeune Trotula, destinée à écrire de savants traités d'obstétrique et d'hygiène, leur avaient prodigués.

 

ORDONNANCE

du Maire et des Échevins de la ville de Naples,

sous l'approbation bienveillante d'Eduardo, seigneur de la ville,

d'après les conseils de la fameuse École de médecine de Salerne

 

Il est dit que, dès avant aujourd'hui, chaque habitant devrait nettoyer son pas de porte, emporter le contenu de son pot de chambre et le fumier de ses bêtes par charrette, à l'extérieur de la ville, au lieu-dit de M... réservé à cet effet.

Il est dit que les officiers de la ville aideraient chacun à évacuer ses déchets et à les transporter au dit lieu. Ils se chargeront également du nettoyage des places publiques et des carrefours.

Il est dit que les bouchers ou les vilains n'abattraient plus les bêtes au milieu de la chaussée, près de la place du marché, mais en un lieu réservé à cet usage, près du quartier des teinturiers, et cependant loin du quartier des tanneurs, pour ne pas mêler les odeurs dont le mélange pourrait se révéler malsain.

Il est dit que les cochons, poules et autre bétail n'auraient plus l'autorisation de chercher leur pitance sur la voie publique. Les propriétaires devront désormais les enfermer dans leur propriété ou les emmener pâturer les communaux.

Il est dit que les rivières seraient désormais respectées, que quiconque abandonnerait ses déchets sur leurs berges ou y verserait ses eaux sales recevrait une amende. Si les contrevenants le faisaient dans l'exercice de leur métier, ceux-ci paieraient une amende en proportion des dégâts occasionnés, et seraient chargés de nettoyer la rivière jusqu'à lui rendre sa pureté originelle.

Il est dit que toute la population d'un quartier devrait s'unir pour évacuer des eaux stagnantes.

Il est dit que tout habitant ne doit pas boire l'eau de la rivière, mais celle des puits et fontaines installés dans la ville.

Il est dit que toute construction en encorbellement est désormais interdite, pour ne pas entraver le chemin du soleil vers les habitations du rez-de-chaussée.

Il est dit que toute habitation menaçant de s'effondrer sera désormais abattue pour éviter les accidents de voierie, et que les familles seront aidées par les officiers des rues à reconstruire plus loin, dans le respect de règles de construction solides et durables.

Il est dit que les façades des maisons devront désormais être alignées pour permettre une libre circulation des hommes et des véhicules, donnant un meilleur accès aux secours éventuels.

Il est dit que tout contrevenant au couvre-feu devra rembourser les dégâts en cas d'incendie dans son quartier, et participer à sa reconstruction.

 

A bon entendeur, salut !

Commenter cet article

alex 02/12/2009 20:32


cette histoire m'a bcp plu! continue!


Françoise Heyoan 03/12/2009 07:19


Ouahoh !!! Je suis contente ! J'ai pris bp de plaisir à l'écrire... Merci !


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