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18 Dec

Nouvelles médiévales - 5

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles

Enjeu

 

 

Le seigneur Maximinus, en son château de L., affectionnait particulièrement les soirées où il imposait à ses hôtes, pris au piège, de jouer avec lui au tricque-trac... Nul ne l'égalait en intelligence stratégique, dans ce jeu, et il savourait le plaisir de plumer ses victimes une deuxième fois, car la plupart de ses hôtes étaient déjà ses prisonniers. Il les avait en effet détroussés, avec la bande de brigands de grands chemins, dont il était le chef. A bien y réfléchir, il les volait trois fois, voire quelquefois, quatre ! Il était entendu qu'il ne les attaquait durant leur voyage que lorsqu'ils avaient dûment payé les douanes sur ses routes, et pour les marchands, le tonlieu sur leurs marchandises, les jours de foire... Il était d'autant plus fier de ce dernier exploit, car alors, les chemins regorgeaient de convois et de chariots, et il fallait être non seulement très habile, mais également un stratège inégalable pour réussir ses prises sans se faire reconnaître ni attraper, au milieu de tant de monde. Il en riait d'aisance, quand il y songeait. Et malheur aux dames et aux donzelles qui avaient la malencontreuse idée de tomber entre ses griffes...

Il menait une bonne vie, il était satisfait de lui, en tout premier lieu, mais de son sort, cependant, un peu moins... Il devait bien s'avouer une chose : il s'ennuyait. Certes, le tricque-trac, les attaques des honnêtes gens, les parties de jambes en l'air et les tournois qu'il organisait ou auxquels il participait, emplissaient bien sa vie. Il s'efforçait d'y croire, en tout cas. Cependant, il aurait aimé plus. Mieux. Une bonne et vraie guerre, par exemple !

 

- Cessez donc de vous lamenter ainsi ! rugit soudain Lupus. Il en avait assez de ce moine ventripotent, qui ne savait que pleurer ses bagues et son ciboire perdus ! Au moins, vous, quand vous serez libre, vous n'aurez qu'à retrouver votre monastère pour manger à votre faim... Tandis que moi...

- Détrompe-toi, petit, lui dit alors Augustin, le moine. Nous ne vivons que de la charité chrétienne, et parfois, n'avons pas grand-chose dans notre écuelle.

Le petit lui jeta un coup d'œil suspicieux. Vu le ventre de son compagnon d'infortune, le jeune homme n'était pas bien sûr de l'honnêteté de ses propos.

- Passons !... dit-il soudain, l'estomac au bord des lèvres. Il n'avait pas mangé depuis deux jours, hormis le pain moisi qu'on leur avait donné dans leur geôle noire, poisseuse, puante, et glaciale. Lupus pouvait tout supporter ; la faim, la maladie, la solitude, et même s'il le fallait, la question, mais certes pas la privation de liberté. Sa mère n'avait pas eu tort de le nommer ainsi, Lupus. Son plus grand plaisir était de galoper à travers bois et campagne, au milieu des animaux sauvages qu'il ne dérangeait jamais, mais qui l'accueillaient sous leur protection, chaque fois qu'il en avait besoin, semblait-il...

- Si tu es affamé, accompagne-moi donc au monastère, quand nous sortirons. Nous trouverons bien quelque chose à te donner à manger...suggéra Augustin.

Lupus, à ces mots, sourit intérieurement. La gentillesse du moine avait eu raison de ses mensonges. Pas besoin de question pour le faire avouer, le saint homme...

- La merci à vous, répondit-il. Mais ce n'est pas pour moi, que je m'inquiète le plus. J'ai une famille à nourrir...

Cette fois, c'est le moine qui ne crut pas le garçon. Il éclata de rire, et le son en parut incongru entre ces murs de cachot.

- Toi ? Une famille à nourrir ! Si tu as quinze ans, c'est bien le bout du monde !... Et il continuait à rire.

- Mon père est mort l'an dernier de la peste. Il me reste ma mère qui vient de mettre au monde un nourrisson, et deux jeunes sœurs. C'est vous qui vous en chargerez, alors ?

Le moine cessa de rire. Décidément, il devenait idiot ou quoi ? Il ne voyait donc pas la souffrance des gens, par ces temps si durs ?... Il se reprit :

- Pardonne-moi, mon petit ! Je... Je crois que je m'égarais. Merci de m'avoir ouvert les yeux !

Il les leva au ciel, joignit les mains et se mit à murmurer entre ses lèvres une prière incompréhensible.

- Et pour ma famille, alors ? s'enquit Lupus, qui ne perdait pas le nord.

 

 

- Qu'on m'amène les prisonniers ! exigea Maximinus.

A ces mots, le garde aurait dû s'exécuter en courant, mais l'homme restait figé comme une statue de cire...

- Hé bien ? Tu es sourd ? gronda le seigneur, déjà gagné par l'irritation.

- C'est que...

- C'est que QUOI ?

- Tous les prisonniers ? s'informa le garde.

- Naturellement ! Qu'y a-t-il ? Il n'y en a que deux, ce soir, non ? Cela l'irritait déjà bien assez d'avoir attaqué l'escorte de cet évêque et de n'avoir pu le retenir dans ses filets ! La plupart de ses gens avaient pu s'enfuir, excepté ce moine trop lourd pour courir et ce jeune diablotin, qui avait surgi des bois au mauvais moment... pour lui !

Maximinus retrouva sa bonne humeur. Une idée venait de l'effleurer... Il allait demander une rançon pour le moine, c'était une excellente idée ! Ainsi, il lui reviendrait au moins autant d'espèces sonnantes et trébuchantes qu'il l'avait espéré ce matin, en attaquant la suite de l'ecclésiastique ! Ce qui ne l'empêchait en rien de plumer le clerc au tricque-trac, ce soir.Il devait y avoir quelques trésors appréciables dans son abbaye...

Cependant, l'homme de garde se tenait toujours roide comme sa lance, le regard porté au loin.

- Hé bien ! Quoi encore ? tonna le seigneur.

Le soldat sursauta. Il risqua :

- Le plus jeune est bien jeune...

Le seigneur rit à gorge déployée.

- Voilà une belle vérité !...S'il ne sait pas jouer, je lui apprendrai !...

Le soldat n'osa plus tergiverser et s'enfuit plutôt qu'il ne partit à travers le dédale de couloirs étroits. Il n'osait imaginer ce qui aurait pu lui arriver, mais il avait un fils de l'âge du gamin, et il frissonnait rien qu'à l'idée de ce qui pourrait advenir de lui s'il tombait sous la coupe de cet homme dur et implacable...

 

Les deux prisonniers se tenaient sur le seuil de la grande salle. Ils ne parvenaient pas à ouvrir tout à fait les yeux, trop accoutumés à l'obscurité de leur cellule et des couloirs. Quand ils purent enfin les ouvrir, ils ne comprirent pas immédiatement le sort qui leur était réservé. Ils virent celui qui devait être le seigneur, attablé. Des reliefs de son repas plantureux oubliés là les firent aussitôt saliver. L'homme richement vêtu se leva, il étendit les bras. Un instant, Lupus crut voir un faucon pèlerin prêt à fondre sur eux. On eût dit qu'il portait un masque tant son faciès reproduisait les traits du rapace : sourcils froncés, petits yeux noirs perçants et sauvages, nez busqué qui semblait affûté comme une lame... Il se dit qu'il devait se méfier au plus haut point de cet homme-oiseau. Mais il était habile à contourner les dangers de la nature et il n'avait pas l'intention de se laisser faire sans rien tenter. Il s'en voulait déjà assez de s'être laissé prendre ! Que ses sens aiguisés ne l'aient pas averti du danger, il ne parvenait toujours pas à se l'expliquer...Il n'aurait jamais dû jouer avec ce louveteau si près d'un chemin fréquenté ! Il avait glissé sur ce talus boueux et déboulé sur la voie au mauvais moment et voilà le résultat !

Maximinus, après les avoir observés, prit la parole :

- Venez ! Ce soir, vous êtes mes hôtes !

Les deux prisonniers restèrent interdits...Quel nouveau piège ce fourbe leur tendait-il ?

- N'ayez crainte ! Êtes-vous menacés, ici ?

Lupus et Augustin ne purent se retenir de risquer un coup d'œil circulaire dans la pièce. Les gardes tenaient les issues mais maintenaient leurs armes au repos.

- Bien ! émit l'homme-rapace. Asseyez-vous à cette table !

Alors seulement, le garçon-loup et le moine virent qu'une table basse était préparée au coin du feu. Sur la table, un plateau de jeu, des dés, des cornets à jouer et des dames semblaient les attendre. Augustin s'affola intérieurement. Les jeux de hasard étaient diaboliques ! Cet homme était le diable en personne, et il allait devoir jouer avec lui... Il serait damné à jamais !

Lupus, quant à lui, entrevit les avantages de la situation. Il pourrait enfin se réchauffer près du feu ! Jouer ne lui déplaisait pas, même s'il se doutait que l'autre détenait toutes les règles pour les dépouiller. Mais comme il n'avait rien, il ne risquait pas grand-chose... En attendant, puisque jouer il fallait, il allait jouer un bon tour à leur seigneur-détrousseur !

L'homme-oiseau allait s'installer à la table basse quand Lupus se sentit mal. Il s'effondra sur lui-même en gémissant...

- Allons bon ! siffla le seigneur. Quel est ce contre-temps fâcheux ?

Le moine observait Lupus et comprit rapidement.

- Il est affamé, dit-il... Et il s'effondra à son tour.

Le seigneur-rapace les considéra de ses petits yeux noirs furieux. Il héla Florent, le garde qui venait de les amener.

- Emmène-les aux cuisines. Donne-leur à boire et à manger. Ensuite, ramène-les moi !

Le garde fit diligence.

Quand ils revinrent, repus et somnolents, le seigneur impatient se mit à leur expliquer les règles de base du tricque-trac. Il dut hurler à plusieurs reprises, et cogner un peu, pour les empêcher de s'endormir et les contraindre à suivre ses explications. Malgré la contrariété, il persistait dans le projet de les battre à plates coutures. Augustin s'endormit tout de bon, évitant ainsi d'aller au diable...Le seigneur se dit qu'il n'y aurait rien à tirer de ce sac informe et se rabattit sur le plus jeune. Il rusa :

- Si tu ne joues pas avec moi, je dirai à mes hommes d'aller quérir ta mère et tes sœurs et d'en faire ce que bon leur semblera. Je me réserverai la plus belle, bien entendu... finit-il en riant grassement.

A ces mots, Lupus se réveilla tout à fait.

- Vous n'avez pas le droit ! Comment osez-vous ?...

Le seigneur-rapace rit de plus belle. Il ne croyait pas si bien tomber !

- Tout doux ! Tout doux ! Qu'as-tu à mettre en jeu, manant ?

- Mais rien ! balbutia Lupus.

- Détrompe-toi ! Ta famille fera une excellente mise !

- Mais je ne sais pas jouer !...

- La faute à qui ? Tu vas peut-être enfin écouter ce que je me tue à t'expliquer...

Lupus obéit de toute son âme. Il jetait de temps à autre un coup d'œil désespéré en direction du moine qui ronflait désormais. Excédé, Maximinus le renvoya dans sa cellule. Ayant repéré que le petit avait désormais compris l'essentiel pour jouer, il décida de commencer les mises. Beau seigneur, et surtout grand joueur, il jeta négligemment quelque monnaie de cuivre sur la table.

- Que puis-je miser ? demanda Lupus.

Le seigneur darda sur lui son regard de rapace.

- Je croyais que tu avais compris ! Tu préfères qu'on commence par ta mère ou l'une de tes sœurs ?

Lupus s'indigna.

- Si tu ne mises que quelques pièces de cuivre, je dois trouver une mise équivalente !

Le culot du garçon amusa franchement Maximinus. Il décida de lui donner une chance. Il aligna devant lui le même montant de pièces de cuivre. Lupus agrandit les yeux de surprise. Il ne laisserait pas passer sa chance !

 

Lorsque Augustin s'éveilla, il pensait être déjà en Enfer. Quelle ne fut pas sa surprise quand il découvrit qu'il n'était plus dans sa geôle... Il dormait dans un beau lit moelleux recouvert d'édredons délicieusement chauds. Il se leva d'un bond. Il lui fallait comprendre ce miracle. Le garde Florent pénétra dans la pièce, un sourire aux lèvres.

- Voulez-vous me suivre ? lui demanda-t-il.

- On me traite comme un coq en pâte, en lieu et place de me donner des ordres, on m'invite... Qu'est cela ? se dit le saint homme.

Il entra dans la grande salle du château avec l'appréhension de se retrouver de nouveau face à son bourreau, et de voir de ses yeux que tout ceci ne fût qu'un rêve. Il ne vit que le gamin qui riait et se jeta sur lui pour l'embrasser ! Il n'y comprenait goutte. Il observait la mise princière de Lupus qui l'invita à s'asseoir à table pour déjeuner.

- Enfin ! Va-t-on m'expliquer ce qui se passe, ici ?

Lupus avait gagné au tricque-trac. Son intelligence, la chance des innocents au jeu, et surtout l'enjeu de sauver sa famille, lui avaient donné les moyens de déposséder son adversaire. Il avait non seulement remporté la première mise, mais lorsqu'il avait été question de mettre sa sœur en jeu, il avait exigé une mise équivalente de la part du seigneur, qui peu à peu, dans sa fièvre de se rattraper et dans son orgueil de prouver que personne ne pouvait égaler son habileté tactique, avait tout perdu...

- Qu'as-tu fait de notre bourreau, Lupus ? s'informa Augustin.

Le jeune homme lui coula une œillade malicieuse.

- Le sort que je lui ai réservé ne peut que te plaire, moine ! Je l'ai exilé au pays du pape, où il deviendra l'un de ses serviteurs. S'il ne meurt pas avant, durant le voyage !...

- Mais l'homme était puissant... Il n'était pas contraint de respecter sa parole ! N'a-t-il pas tenté de te renvoyer au cachot ?

- Certes ! Mais c'était sans connaître la vraie nature de Florent !

- Florent ?

Lupus lui désigna le garde du menton. Ils lui expliquèrent tous deux pourquoi le chef de la garde personnelle de Maximinus avait changé de camp, et menacé le seigneur-rapace de le tuer s'il ne respectait pas ses engagements. Toute la garde n'avait obéi qu'à son chef, et une partie surveillait aujourd'hui le seigneur sur la route.

Tout à coup, on entendit du bruit. La famille de Lupus entra joyeusement dans la salle. Le jeune garçon fit les présentations.

- Il ne me reste plus qu'à rentrer au monastère... conclut Augustin. Lupus lui donna une escorte, et nombre de victuailles avec la recommandation expresse d'en réserver les trois-quarts aux pauvres de la région. Le moine promit, remercia et partit, non sans avoir promis également de prier pour Lupus et sa famille tous les jours.

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