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18 Nov

Opale Venise irisée - 2

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Roman

 

2

 

 

 

Malgré l'urgence de la situation, il la considérait avec un petit sourire narquois. Elle jeta un coup d’œil sur sa tenue et se maudit. Elle devait ressembler à un chat mouillé ! Elle avait beau jeu de se moquer du gondolier tout à l'heure. L'inconnu le héla, la poussa sans un mot dans l'embarcation qu'elle n'avait pas du tout envie de prendre. Elle s'ébroua, ce qui eut pour effet d'éclabousser un peu plus les deux hommes, sous les trombes d'eau qui leur emplissaient les yeux, les oreilles, les narines, la bouche, leur filaient dans le cou, plaquaient leurs vêtements détrempés sur leurs corps alourdis.

- Non ! cria-t-elle, peut-être pour conjurer le silence ouateux qui l'angoissait. Je ne veux pas !...

Comme l'homme insistait et que le gondolier joignait ses efforts aux siens pour l'obliger à monter, elle s'accrocha à l'inconnu :

- J'habite le quartier !

L'homme, surpris, la regarda :

- C'est faux ! Je connais tout le monde ici. Dites à ce gondolier où il doit vous amener et rentrez chez vous !...

- J'habite au rez-de-chaussée !...

Là, pas moyen de savoir si la donzelle disait la vérité ou non, mais il n'avait aucune envie de se charger d'une âme errante en plus de ce qu'il avait à faire cette nuit !...

- Alors, mettez-vous au service des pompiers ! lui lança-t-il, et il s'en fut aussi vite que le combat avec les flots le lui permettait.

 

 

 

Elle ne l'entendait pas de cette oreille, et au risque de paraître désagréable, impolie, pot-de-colle ou tout à la fois et pire encore, elle s'échappa de la gondole qui gîta dangereusement, trébucha contre le rebord, faillit s'affaler dans les bras du gondolier qui les lui tendait avec un large sourire et se mit à courir au ralenti contre le courant qui l'entraînait dans la direction opposée à celle qu'avait prise l'inconnu.

 

 

 

Pourquoi se mettait-elle ainsi à sa remorque ? Elle n'aurait su le dire. De même qu'elle n'aurait su dire pourquoi, au début de la nuit, elle s'était mise à le suivre...Mais une force impérative l'avait poussée à le faire. Et jamais elle ne s'opposait à une intuition...

 

 

 

Il pénétra dans une cour et s'enfila dans la colonne d'un escalier à claire-voie. Au moins, là-haut, ils auraient les pieds au sec ! Enfin, tout était relatif... Elle n'aimait pas ces escaliers tournants autour d'un axe de pierre, mais elle réprima son vertige. Le bord des marches se déversait comme si la pierre avait voulu l'en éjecter, d'autant qu'elle glissait à chaque pas sur le marbre savonneux L'escalier était haut, elle commençait à manquer de souffle lorsqu'il s'aperçut qu'elle le suivait encore.

- Que faites-vous là ? dit-il d'un ton plus doux qu'il l'aurait voulu.

- Je... Je ne sais pas vraiment, si vous voulez le savoir !... Et elle lui décocha timidement son plus beau sourire.

 

 

 

Elle n'avait pas l'air d'une folle, ni d'une fille qui cherche l'aventure. Il ne comprenait pas son obstination mais il accepta de discuter un peu, maintenant qu'ils étaient au minimum à l'abri d'un toit.

- Écoutez, je ne sais pas ce qui vous pousse à me suivre, mais là, je suis en mission. Laissez-moi faire mon travail, je vous prie...

- Votre travail, c'est de quitter le navire avant qu'il sombre ? Ou plutôt, de fuir l'inondation sans vous préoccuper des gens qui vont trinquer en-dessous ?...

Elle eut une grimace de dégoût en pensant à l'eau saumâtre qui leur servirait de coupe trop pleine... Il se méprit sur son expression.

- Et vous ? Je croyais vous avoir proposé d'aider les pompiers... Ca n'a pas l'air d'être une de vos priorités non plus !...

Elle lui en voulut aussitôt mais dut bien reconnaître qu'il n'avait pas tort. Que se passait-il ? Tout allait de travers... Depuis cette course idiote au début de la nuit, jusqu'à cette inondation qui menaçait Venise, et surtout ses habitants, une fois de plus... Et elle était là, à se vexer parce qu'un parfait inconnu la remettait dûment à sa place !...

Il n'avait pas cherché à la planter là pendant ses réflexions. Elle fut surprise de l'entendre rire doucement...

- Moquez-vous de moi ! Ne vous gênez...

- Non ! Ce n'est pas ça, je vous assure. En fait, ce qui me fait rire, c'est que j'ai pu lire sur votre visage toutes vos pensées...

Elle le regarda, stupéfaite. Sous la faible veilleuse de l'escalier, elle renversa la tête en arrière pour mieux le dévisager à son tour. Il était agréable à regarder, ça ne faisait aucun doute... Malgré les ombres qui lui tombaient direct dessus dessinant les dents d'un requin en garde comme dans un film d'horreur et il avait un sourire à vous faire chavirer l'Amoco-Cadiz... De toute façon, son cœur était plein d'une marée noire, et il ne faudrait effectivement pas grand-chose pour le faire déborder et engendrer une nouvelle catastrophe !

- Suivez-moi ! lui dit-il soudain.

 

 

 

 

17-18/11/12

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