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30 Nov

Portrait 10

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Portraits symboliques

 

Lucette...

 

Je l'ai connue enfant. Meilleure amie de maman. Elles attendaient toutes les deux leur rendez-vous hebdomadaire, quand maman se rendait chez elle pour partager un repas délicieux, car elle la gâtait, lui préparant notamment les desserts qui la ravissaient...Puis l'après-midi déroulait ses chaudes heures doucement, tout en tricotant et en devisant sagement, gentiment... Je rejoignais maman à la sortie de l'école, puis du collège... Je retrouvais les filles. Elle en avait trois, et espérait toujours un garçon, qu'ils finirent pas réussir, un beau jour, son adorable mari et elle. Les filles étaient toutes plus belles les unes que les autres, mais je ne pouvais pas en être jalouse tant elles étaient douces et sympathiques, mais je sentais, malgré le nombre des années, que subsistait entre nous une certaine timidité, une gêne. Elles avaient elles-mêmes leurs amies dans le voisinage, et je préférais rester avec les adultes, surtout à l'âge de l'adolescence, alors que j'acceptais d'aller jouer et rire avec elles quand j'étais plus jeune dans les haies du voisinage et le chemin vague devant la maison... On est sauvage ou on ne l'est pas... 

 

Elle était la permanence de l'amitié, de la douceur familiale, de la tranquille gaieté.

 

Lorsqu'un jour, le ton changea. Je ne compris pas pourquoi, tout à coup, alors que je l'avais toujours connue heureuse chez elle, elle voulut à toute force aller travailler dans le complexe commercial qui s'ouvrit à côté de chez elle. La douce chevrette du chevreuil. ?..Quitter son hâvre de paix, son foyer, son jardin au généreux cerisier, son chemin aux herbes folles, ses belles heures de liberté qu'elle offrait en toute amitié ; pour cet univers gris, froid, vertical, horizontal, rectiligne, bétonné, vitrifié, arrosé de spots aveuglants, chauffants, aux sols brillants ; pour cet monde peuplé d'une infinité d'inconnus pressés, lessivés, saupoudrés, étanches, absents, saoûlés, saoûlants ? Notre banlieue, avant la construction de ce monstre glacial, avant aussi l'érection de ses cités aux hautes tours d'hlm prêtes à s'effondrer sur vous à la moindre contrariété, avait tout d'un coin de campagne. Nous regrettions tant ces transformations qui nous jetaient dans un milieu inconnu, que mon père en écrivit un de ses romans, qu'il intitula La Ville en Loques... et je désespérais que cette ville soit la mienne, celle où j'étais née...

 

Je me souviens des beaux yeux bleus de la chevrette, humbles et souriants, de son embonpoint qui témoignait de l'excellence de sa cuisine, de son joli sourire toujours allumé sur son visage... Je me souviens aussi de son chevreuil de mari, à la belle prestance, et à la calme douceur de leur amitié, de leur bienveillance... Lui est toujours là, plus froid d'avoir perdu la compagne de sa vie si précocement...Tous les augures mentent, surtout quand on ne veut pas les  entendre. Quand on ne veut surtout pas y croire. Et cependant...Elle a disparu, presque sitôt qu'elle a commencé son travail dans cet univers qui n'était pas le sien. Un cancer l'a emportée. Et avec elle, la joie de maman, je crois. La joie des siens, je sais. Et avec elle, la joie de mon enfance en banlieue, je crois.

 

30/11/10

 

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