Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 Nov

Portrait 9

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Portraits symboliques

 

ROUGE GRENADE

 

Elle galope juste pour le plaisir de se sentir vivante, pour la joie de sentir le vent sur son col libre de tout licol, pour s'envoler par-delà la plage de galets gris aux goémons séchés, pour s'amuser à barboter dans l'eau claire au bord de la crique vert d'eau juste pour le plaisir de la troubler, juste pour le plaisir d'éprouver son pouvoir de la troubler, pour éprouver un sentiment de force et de liberté indicible face au large coloré, jamais semblable, toujours mouvant, toujours émouvant de lumière sacrée. Bretagne adoptée. Bretagne apposée à la poésie. Bretagne d'amour.

 

Elle galope sur la frange d'écume de son enfance en Algérie, bougainvillées roses, sables blonds, chaude fragrance du sel bleu de mer, sourire des amitiés ensoleillées de la terrasse de la maison à la plage, seulement quelques pas avalés en un rien de temps sur des jambes courtes mais véloces de joie, douce odeur de miel qui cuit dans la maison où sa mère veille sur la petite troupe pleine de gaîté, gourmandise piquante à en pleurer des figues de barbarie qui n'ont pas de barbare que le nom mais dont la douceur du cœur encourage à subir la déchirure des deux peaux...Gare aux loups ! Gare au froid glacé de la hauteur du père injuste, qui la meurt de peur, qui la heurte de terreur, qui la pleure de stupeur.

 

Elle a appris que la douceur avait la saveur de la violence, elle a compris leur intimité mêlée, elle l'a si bien intégrée que toute sa vie future en a été marquée, au fer rouge de la démonité, à la fleur rouge sang de la chair de grenade, aux jointures blanches de neige de son isolement forcé, au désespoir mauve du deuil de sa joie.

 

Elle s'est relevée.

 

Elle est retournée galoper.

 

Elle devait galoper.

 

Elle devait galoper car la force de la joie en elle était si impérieuse qu'il lui fallait retrouver les grands espaces maritimes, les grandes marées mouvementées qui lui parlaient de sa pulsion de vie, la lavaient, la purifiaient, la rendaient à elle-même, à sa joie intime d'être là. Vivante. Et pourquoi pas ?...

 

Qu'est-ce qui l'a poussée à abandonner la mouvance de la vie ? Qu'est-ce qui l'a poussée à se resserrer, à étrécir son cœur, à renoncer à bouger, à renoncer à la gaîté de se balader sur les rives sacrées de la ria pour sa putain de tranquillité, pour sa saleté de timidité, pour son carcan de sel glacé autour de la fragile fleur de bougainvillée qu'était son cœur ? Qu'est-ce qui l'a poussée à renoncer à elle-même ? A renoncer à l'avance ? A renoncer à avancer, sur le fil en équilibre de sa destinée ? Qu'est-ce qui l'a emmurée dans un silence gelé ? Immobilisée, comme plaquée, incrustée entre ses quatre murs figée ?

 

Où est ton rire, ma mère ? Tu as gardé cette merveilleuse étincelle d'humour, merci pour cela, c'est encore elle qui est capable de te faire vibrer, de te faire bouger, de te relier à nous, à ceux qui t'aiment et souffrent de te voir ainsi alitée.

 

26/11/10

Commenter cet article

Archives

À propos

Mes contes, mes poèmes, mes calligraphies, mes dessins, mes peintures ( aquarelle, encre de Chine...), aïkido...