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20 Apr

Régalez-vous ! 1. Trône

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Contes

     Assise sur son trône, elle pleure. De mariage. Elle ne voulait pas de cette  rage ! Elle avait prévenu tout son monde qu'elle ne s'y résoudrait jamais, mais puisqu'on l' avait contrainte à monter sur ce trône im-monde, elle était bien décidée à ne plus le quitter !...

 

 

 

    Au moins, dans les premiers temps, elle pouvait encore s'amuser à s'y suspendre, à grimper sur le dossier, à faire des acrobaties... La tête des ministres !... Et surtout celle de Popol, quand elle n'avait pas voulu cesser ses cabrioles pendant le Grand Conseil !... Ils n'avaient tout simplement pas pu tenir leur séance, et ils avaient dû se résoudre à changer de salle pour prendre leurs décisions malodorantes !... Bien fait pour eux !...

 

 

 

   Le seul ennui, c'est qu'elle était la Reine, après tout, et qu'elle avait exigé que tout le monde revienne au galop, afin d'être présente pendant les délibérations... Tout en décortiquant gloutonnement un pamplemousse bien juteux, elle n'avait pas permis qu'on gaspille l'argent du royaume en fêtes ignobles, pendant que les gens crevaient de faim sous les fenêtres du palais...

 

 

 

   Elle n'avait pas autorisé l'augmentation des impôts, sous prétexte que Popol avait envie de jouer à la guerre. Elle avait renvoyé la moitié de la Cour dans leurs maisons de campagne afin d'éviter au Trésor public de se vider pour soutenir ces petits nobles inutiles, puisque la guerre l'était devenue, elle aussi...

 

 

 

   Elle avait prévenu les autorités ecclésiastiques qu'il serait désormais impossible de soumettre les habitants du royaume à la question  ou au bûcher sous des prétextes fallacieux, et que la dîme disparaissait. Ils n'avaient qu'à produire leurs propres légumes et volailles, s'ils voulaient manger, eux aussi !... D'ailleurs, elle avait décidé que chaque famille de paysan du royaume de Florange aurait un carré de terre pour y faire son potager, ses petits élevages et y planter un verger, sans rien devoir à personne.

 

 

   Les uns et les autres avaient tenté d'intercaler quelques protestations hautement indignées, puis de plus en plus étouffées, surtout lorsqu'il avait été question que chacun produise sa propre nourriture. Un plaisantin s'était même informé si la Reine allait empoigner la bêche pour retourner son potager... Il avait vite ravalé son sourire idiot. Elle adorait faire du jardin, et si le roi voulait manger, il n'aurait qu'à s'y mettre, lui aussi, car elle n'avait aucunement l'intention de partager avec lui !... Le roi en avait avalé sa salive de travers, et avait failli trépasser dans une quinte de toux qui l'avait rendu aussi rouge que la crête des poulets de la région.

 

 

   Elle avait aussi encouragé les artisans à s'installer dans les villages et à vivre du troc avec tous les autres. Même la Cour. Même l'Église. Les artistes avaient eu droit aussi à ce nouveau statut. Elle était la Reine, oui ou non ?...                         

 

 

    Popol avait bien essayé de la raisonner... Dès le premier soir, en fait... Car il aurait aimé qu'elle le rejoigne dans la couche conjugale... Que nenni ! « Si vous voulez batifoler, mon prince, débrouillez-vous avec ce trône pour décor !... Je ne le lâcherai pas !... » lui lança-t-elle, avec une autorité souveraine. Il avait commencé par sourire et même rire. Puis il avait tenté de la raisonner... Il était rapidement passé à la supplique... et pour finir, à la colère, et même aux larmes. Rien n'y fit !... Il dut se résoudre aux acrobaties tronesques... La jeune dame s'amusait beaucoup, cependant... Elle pouffait de rire à le voir s'acharner, sans l'aider le moins du monde, puis elle se résolut à  se prêter au jeu, pour en finir une bonne fois ! Si elle feignit le plaisir ou pas, l'histoire ne le dit pas...                                            

 

 

    Toujours est-il qu'aujourd'hui, la jeune dame semble avoir épuisé tous les amusements liés à sa condition de Reine-chevillée-à-son-Trône, et elle en a assez ! Elle n'en peut plus non plus qu'il soit devenu une chaise percée... Bien obligé ! Mais Dieu, que ça pue !... Même ses dames de compagnie se pâment et réclament des sels pour s'en remettre ! Pff !... Petites natures !... C'est tout de même un petit peu drôle , non ?... Enfin ! Elle ne supporte plus non plus cette immobilité, que sa grossesse lui impose. Les montants du fauteuil lui percent les côtes, et  les coussins empêchent ses rondeurs récentes de s'épanouir librement... Bref  !  Elle est mal !                                      

 

 

    Comment se tirer d'un si mauvais pas ? Elle ne peut décemment quitter son trône sans risquer une honte embarrassante... Elle souffre surtout du mal du pays, elle rêve de revoir sa famille, ses anciens amis... Mais elle craint de laisser le champ libre à tous ces imbéciles qui envahiraient de nouveau la Cour, à tous ces ministres et prélats qui étrangleraient de nouveau le petit peuple et reviendraient sur les mesures qu'elle avait dictées dès son arrivée dans le royaume de Florange. Elle s'endormit de fort mauvaise humeur et dans une fort désagréable posture.                              

 

 

    Pendant son sommeil, elle posa les mains sur son ventre circulaire et crut tout à coup qu'elle abritait en son sein une lumière très vive. Étonnée, elle se leva et s'aperçut que la lumière irradiait autour d'elle, dans le noir. Elle sut que le faisceau lumineux lui donnait une direction et ne put que le suivre. Une nausée la courba en deux, mais après une courte pause, elle put continuer son chemin. Elle n'éveilla aucune suivante ni aucun serviteur tant on eût dit que des ailes la portaient. Elle ne savait guère où était son lugubre mari qui la délaissait, impuissant à lui faire quitter son étrange lubie. Dehors, elle vit une carriole sans cheval, et - ce qui la surprit un peu, un cavalier sans cheval lui non plus. Elle vit que le véhicule, bien qu'antique, était équipé de coussins confortables et de couvertures réconfortantes. Elle s'y  nicha avec plaisir, non sans avoir échangé un regard un peu surpris avec l'étrange cavalier, qui acheva de la rassurer d'un sourire et se mit au pas à côté d'elle... Les roues se mirent à bouger sans bruit, et elle ferma les yeux pour se laisser bercer avec son enfant de lumière.                                     
   

 

 

    C'est le Premier Ministre qui alerta le roi  :  «  Sire, sa  Majesté  la  Reine  a disparu !..." 

 

 

                                          
    Engoncé dans ses oreillers et dans ses orgies, Popol remua en bougonnant, ce qui n'annonçait rien de bien favorable....                      
- Sire !..., osa  de nouveau le malheureux messager, un peu plus fort.                     
- Quoi ?! tonna le roi, de fort méchante humeur, les yeux toujours clos. Mais on voyait bien à l'ensemble de son visage contracté qu'il était très contrarié. 
            Le Ministre répéta la nouvelle. Le roi, se jetant sur ses pieds, hurla :                    
- Qu'a-t-elle encore inventé, cette petite peste, pour me mettre debout - à bout ?!...Vous êtes sûr ? Elle n'est  plus accrochée à son trône ?...    

 

 

                         
    Le Ministre secoua la tête, pensant qu'il aurait dû parier sur ses prévisions... Le roi courut  moitié nu, moitié couvert d'un drap lui fauchant le pas à chaque instant, jusqu'à la salle du trône...                             
- Hé bien ! Vous êtes malade, mon ami ! rugit-il, hors d'haleine. Vous avez perdu la vue, ou quoi ! Vous voyez bien qu'elle est là !... C'est encore un de ses tours !... Elle nous fait croire qu'elle est partie, alors qu'elle s'est tout simplement rendue invisible par un de ses tours de magie sataniques, comme elle, du reste !... Il faut voir un peu plus loin que les apparences, Monsieur, que diable !...                                       
- En êtes-vous bien sûr, Majesté ?                          
- Comment ?! Vous douteriez de la parole du roi ?

 

 

 

    Le Ministre s'en serait bien gardé, surtout en pareilles circonstances. Tout un  chambardement brouillait son esprit agité, et il finit par oser s'enquérir d'une petite chose auprès de son seigneur :                            
- Alors, si vous le permettez, bien entendu, Sire, nous allons pouvoir apporter quelques changements à... disons, nos lois... puisque, si Sa Majesté la Reine est désormais invisible, elle est également devenue... muette ?...                                                                
    Le roi, qui n'avait pas encore songé à cela, s'autorisa quelques secondes de réflexion en remettant de l'ordre d'une main distraite dans ses cheveux décoiffés. D'ailleurs, le Ministre n'avait rien osé lui signaler concernant sa tenue ; tandis que les gens du château, peu à peu alertés par tout ce bruit, accouraient et découvraient le trône, vide. On chuchotait dans tous les coins, on haussait les sourcils, on se demandait où avait bien pu passer la Reine, et pourquoi le roi était si débraillé, décoiffé, mal lavé, on voyait même encore la marque du drap sur sa figure... 

                                    
    Le roi décida qu'il n'en serait rien, qu'on ne toucherait pas aux réformes de la Reine, ayant bien trop peur que sa version des faits soit réelle, et que la Souveraine, si habile à le narguer, pût juger bon de réapparaître à n'importe quel instant, dès à présent, ou dès demain, si l'envie lui chantait de revenir lui pourrir la vie. Il ordonna donc qu'on n'en fît rien et qu'on installât sur le trône une couronne de cuivre – elle ne méritait certes pas l'or – pour rappeler à tous sa royale Présence.    
 

                                       
    Le peuple de Florange vécut heureux durant de nombreux siècles, car on ne sut jamais si la Reine était morte ou si elle était toujours vivante ; et dans la crainte qu'elle ne réapparaisse un jour subitement, les rois qui se succédèrent sur le trône à côté du sien n'osèrent jamais ni prendre femme ( cela aurait occupé le Trône déjà pris), ni rien changer aux réformes de la petite peste pourtant si appréciée des gens simples.                  


 

 

 

19/04/12

Commenter cet article

catherine 01/05/2012 11:02

un régal ! et tellement d'actualité....

Françoise Heyoan 01/05/2012 11:55



Merci Catherine ! Ca fait plaisir !... Et la suite, elle te plaît ?... Peut-être moins ou pas pour les mêmes raisons ?... Bises,



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