Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 May

Régalez-vous ! 11. Feintes

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Contes

    Gaïa se demandait si elle était bien douée pour le métier de mère... Elle croyait que ça coulait de source pour toutes les femmes. Peut-être était-elle différente ? Tantôt elle éprouvait une bouffée de pur amour pour ce rejeton quand la petite lui adressait un sourire malicieux en tétant, tantôt elle l'aurait volontiers fourrée là, n'importe où,  pourvu qu'elle la laissât dormir ! DORMIR !... Ah ! Pour être éveillée, la nuit, Gaïa  était éveillée ! Elle pouvait toujours s'endormir comme une masse à n'importe quel moment de la journée ou de la nuit, comme à son habitude, mais désormais, elle se réveillait, aussi précise que l'horloge de la cathédrale,  cinq minutes avant que la petite réclamât son dû. Ensuite, alors que le bébé se rendormait paisiblement, elle-même n'y parvenait plus...


    Elle passait des heures à se demander ce qu'elle faisait là, perdue au milieu de nulle part, avec ce nain, certes gentil et aux petits soins pour elles deux, mais enfin, elle aurait rêvé d'autre chose... Bien sûr, ils n'étaient pas perdus. Enfin, l'espérait-elle... Le petit homme leur avait trouvé un logement près du quartier des tisserands. Elle aimait s'y promener avec sa fille et admirer les fils d'or et les navettes qui faisaient naviguer la soie, telle une rivière en crue, lumineuse. A présent qu'elle était une personne sans trône, elle avait oublié à quel point les étoffes chatoyantes pouvaient être confortables et seyantes. Elle ne regrettait en rien sa vie d'avant, mais elle attendait vaguement autre chose des lendemains, surtout pour sa petite.


    Elle n'avait pas voulu lui donner un nom. Impossible de la baptiser, donc, et le Fou savait bien pourquoi. Gaïa était résolument opposée à tout ce qui pouvait embrigader son esprit libertaire et pire encore, son enfant. Il allait avoir du travail pour la protéger des incompréhensions qui ne manqueraient pas de s'accumuler autour d'elle. En attendant, il gagnait leur vie grâce à ses cabrioles sur le parvis de la cathédrale, et à ses histoires, car c'était un conteur-né.  Il lui arrivait d'être appelé au château pour illuminer les sombres soirées d'automne des nantis. Comme il parvenait chaque fois à faire rire le seigneur, son épouse et l'assistance tout entière, il revenait régulièrement avec une bourse bien garnie. Cette dépendance donnait la nausée à la jeune femme qui  aurait voulu contribuer à remplir la marmite. Mais elle ne se décidait pas à s'engager plus avant avec le nain. Elle pensait bien de temps en temps qu'elle aurait aimé avoir un jardin, au printemps prochain, pour y cultiver ses légumes et ses fruits, pour y élever quelques volailles et autres lapins, mais pas ici. Pas comme cela. Pas sans...



    Olwen ne se pardonnait pas de ne pas être au bon endroit au bon moment. De ne pas y avoir été. Il s'enfonçait désormais dans un mutisme qui affligeait le Cavalier, qui, à vrai dire, n'en pouvait mais...
- Enfin ! Vas-tu quitter cette apparence de tombe, oui ou non ?! s'insurgeait-il parfois.
    Alors le jeune homme faisait un effort pour secouer sa léthargie, mais il retombait bientôt dans un silence glacé. Il ne comprenait pas pourquoi la Loutre les avaient menés dans le Pays du Cavalier et de Gaïa, sans elle...


    Ce jour-là, le nain se dit que les choses ne pouvaient plus continuer ainsi. Il décida de contraindre la jeune femme à sortir ce qu'elle avait sur le coeur, dès son retour. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Cela ne pouvait plus durer.
- Allez ! Crache le morceau !
    Il s'assit près d'elle, tandis que la petite dormait recroquevillée sur le ventre, dans son berceau blanc.
- Dis-moi tout ce que tu as avalé de travers... Je suis prêt !
    Elle sourit, déglutit et commença. Elle ne pensait pas qu'avoir un enfant l'immobiliserait autant, que ça l'épuiserait autant. Et puis elle l'aimait, cette petite, bien sûr, mais parfois... Enfin ! Et par-dessus tout, elle ne se voyait pas passer tout l'hiver dans ce village, perdue...



    - Pourquoi ne vas-tu pas à la rencontre de tes mandataires ? Ce sont les parents de Gaïa, après tout... demanda Olwen.
    Le Cavalier se retourna vivement, l'oeil mauvais.
    - POURQUOI ? Tu me demandes POURQUOI ?!
    - En effet... continua calmement le jeune homme, habitué aux sautes d'humeur de son ami.
    - Inimaginable ! maugréa-t-il pour lui-même, sans daigner répondre.
    Le jeune homme fit quelques pas, pour montrer que peu lui importait, tout compte fait. Piqué au vif, Filipp reprit la parole :
    - Il ne te suffit pas que j'aie perdu Onufri, avec tes bêtises de suivre la Loutre, hmm ?! Et tu voudrais que j'aille trouver les parents de Gaïa pour leur dire : « Désolé, je sais bien que ma mission était de vous la ramener, mais elle m'a faussé compagnie et j'ignore tout de l'endroit où elle peut bien se cacher ! Mais c'est pas grave, je vous ramène son compagnon éconduit, ça vaut bien le change !... »
    Il était allé trop loin. Il se mordit la lèvre, et prit Olwen dans ses bras :
    - Excuse, vieux ! Excuse... Je voulais pas dire ça !...



    A la nuit tombée, Olwen n'avait toujours pas ouvert la bouche. Le Cavalier pensait qu'il dormait, et lui-même somnolait lorsque le jeune homme se leva brusquement.
- Allons bon ! Qu'est-ce qui t'arrive ? s'informa Filipp.
- Lui as-tu demandé de te rejoindre ? jeta Olwen.
- A qui ? s'étonna l'homme d'armes.
- A Onufri !
- A Onufri ? Non...
- Tu lui as dit de t'attendre, quand tu l'as laissé devant la grotte, non ?
- Oui, évidemment...
- Hé bien ! Il t'attend. Si tu ne te manifestes pas, il peut t'attendre longtemps...
- Mais comment veux-tu ?...
    Olwen ne le laissa pas finir :
- Par la pensée !
- ... ?
- Par la pensée, je te dis ! Imagine que tu le vois, à l'entrée de la grotte. Tu le vois ?
- Oui, hasarda le Cavalier, pas bien sûr de ce qu'il avait à faire.
- Parfait ! Maintenant, approche-toi de lui. Parle-lui doucement, comme tu lui en as donné l'habitude. Tu y es ?
- Oui ! Mais si tu me poses tout le temps des questions, tu m'interromps ! râla Filipp.
- Excuse-moi ! Caresse-lui le flan... Tu sens sa fourrure ?
- C'est beaucoup dire... Enfin... Oui...
- Très bien. Maintenant, raconte-lui mentalement ce qui nous est arrivé et demande-lui de nous rejoindre.
- T'es fou ?
- Tu veux revoir ton cheval, oui ou non ?
- Quelle question ! Bien sûr !
- Alors, fais-le !


    Les cheveux de cuivre de Gaïa avaient repoussé. La petite jouait avec une mèche qu'elle agrippait et tirait de toutes ses forces, ce qui la faisait rire aux éclats. Le nain se demandait jusqu'où irait la patience de la jeune mère... Il l'entendit rire avec l'enfant et sourit intérieurement. Elle allait mieux, beaucoup mieux... Il est vrai que depuis leur départ, tout allait pour le mieux. S'il avait fallu le prédire, il se serait trompé à coup sûr. Il n'aurait jamais parié sur un voyage à la fin de l'automne, et qui se déroulerait bientôt en plein hiver, avec une jeune femme têtue et un nourrisson. Cependant, même lorsque la première neige était apparue, Gaïa n'avait pas perdu son calme. Elle avait marché avec courage, son bébé chaudement enveloppé autour d'elle dans un grand châle qui les encerclait. Il le lui avait offert avant de quitter le village. Quand l'heure était venue, elle avait dégrafé son bustier pour donner le sein à la petite, et le rituel avait pris des allures sacrées, en ce soleil couchant, plutôt frisquet, sous les flocons étoilés.
    - Pazzo, que se passe-t-il ?
    Le ton angoissé de la jeune femme alerta le nain qui lui lança un coup d'oeil surpris.
    - Un éclair m'a aveuglée, et...
    Le bébé, invisible, restait introuvable.


    Filipp n'en finissait plus de cajoler son cheval, miraculeusement apparu après les explications qu'il lui avait fournies, sur les conseils du jeune Breton. Celui-ci, frottant entre ses mains le bracelet de cuivre qu'il avait offert à Gaïa, les observait avec un sourire chaleureux, lorsqu'il reçut un violent coup sur la nuque.
    - La peste soit... ! s'écria-t-il en se retournant.
    Le Cavalier fit de même.
    L'enfant, couchée sur le coussin d'herbe dans le dos du jeune homme, s'agitait et braillait d'importance.


 

 

 

 

25/05/12

   

Commenter cet article

Archives

À propos

Mes contes, mes poèmes, mes calligraphies, mes dessins, mes peintures ( aquarelle, encre de Chine...), aïkido...