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24 Apr

Régalez-vous ! 2. Carriole

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Contes

 

Quand l'essieu grinça et se fracassa affreusement dans une ornière, la jeune femme qui somnolait jusqu'alors lança un juron retentissant. En dépit de son état, elle sauta vivement à bas de son siège, jeta un coup d’œil à la lune qui bientôt serait aussi pleine qu'elle-même, songea-t-elle sans s'attarder plus avant à cette pensée, et se baissa devant la roue fautive à peu près éclairée... Le cavalier, surpris et bien que rapide, n'arriva à ses côtés qu'après un très léger temps de retard. Il rougit sous son regard impératif, mais fit face quand elle s'enquit :

  • Cela devait-il se produire ?

  • Votre Majesté, commença-t-il...

  • Cessez de m'appeler ainsi, je ne suis plus la reine, voyons !...

 

 

Devant l'effarement de l'homme, malgré le froid humide qui persistait à s'insinuer sous ses vêtements, malgré la lande déserte, le poids de son ventre et ce fâcheux incident...pénible, même !... la jeune majesté retint un sourire et lui intima :

  • Appelez-moi Gaïa !

Comme le cavalier restait toujours interdit, elle tenta de relancer la machine :

  • Ben quoi ?! Vous n'avez jamais ouï pareil patronyme ?...

  • Si, justement, osa-t-il, mais à la vue du visage roidi d'interrogation de la jeune r..., femme, il préféra se taire... Je ne suis pas devin, Maj..., en matière de prévisions, je...

  • C'est pas grave ! Où avez-vous dégoté cette guimbarde ? Si c'est vous qui en faites l'entretien, je change d'artisan immédiatement. Vous êtes renvoyé !

 

 

 

Le pauvre homme ne savait plus quoi faire. Il commençait à se dire que le roi avait peut-être été bien malheureux, avec une telle... Il préféra cette fois couper court à ses pensées. Cependant, la r... Gaïa n'était pas restée inactive. Elle avait fouillé l'arrière du véhicule, envoyant en l'air par derrière elle tout ce qui ne lui convenait pas, lorsqu'elle poussa un léger cri de satisfaction :

  • Aaah ! Ça, ça devrait faire l'affaire... murmura-t-elle pour elle-même.

Elle brandissait une scie égoïne plus grande qu'elle et avant que le Cavalier-sans-Cheval et pied à terre ait eu le temps de réagir, elle avait grimpé ( une sale habitude) sur la caisse et entrepris de la scier en deux.

Affolé, l'homme, une troisième fois, préféra se taire et chercha à débarrasser sa Maj..., la dame, de cet outil si inconvenant entre ses mains !... Elle se débattit en râlant, puis, échevelée et en sueur, releva la tête et lui planta un regard exaspéré dans les yeux :

  • Mais enfin ! Allez-vous cesser ! Laissez-moi faire !... Et partez, comme je vous l'ai ordonné !...

  • Maj... Ma r... euh... Je ne puis.

La rein..., la..., Gaïa s'interrompit enfin, et le calme de la nuit revint s'interposer entre eux. Un crapaud se signala non loin de là.

  • VOUS NE POUVEZ ?!!!

  • C'est ainsi, Maj, euh... Madame, je ne puis quitter votre service, c'est un ordre.

  • Un ordre de qui, j'aimerais bien le savoir ? Ne suis-je pas la R... ?...

 

Elle secoua la tête, puis reprit :

  • Ne faites pas attention ! Poussez-vous, au moins, vous me gênez dans mon travail. Et tâchez de devenir invisible, si vous le voulez bien. Vous me ferez plaisir !...

 

 

Vaincu comme jamais il ne l'avait été, ni en combat singulier, ni en tournoi ni sur un champ de bataille, le cavalier battit piteusement en retraite. En fait, toute honte bue, il commença lui aussi à s'amuser... Il décida de l'observer, puisqu'il ne devait en aucun cas intervenir, sous peine d'entraver les mouvements et la liberté de sa... enfin, de la... Laissez tomber !...

 

 

 

Elle suait maintenant sang et eau en chantant à tue-tête une antienne qu'elle avait dû apprendre dans son enfance, car l'homme ne connaissait pas cette langue. Il trouvait les sons à la fois gutturaux et attirants. Ou peut-être était-ce le son de sa voix ? Pour une fois, il était plus doux, et c'était comme un charme apaisant qui contrastait totalement avec la façon dont elle se démenait pour achever de déglinguer cette pauvre Carriole-à-quatre-Roues-dont-un-Essieu-brisé, qui se transforma, au fil des heures, en une sorte de voiture à deux roues... Elle eut bien du mal à trouver une astuce pour empêcher les coussins et les couvertures de glisser cent fois directement du nouvel arrière du véhicule jusqu'au sol, dans la boue... Après bien de nouveaux efforts, et quelques jurons à peine étouffés, et un peu de gadoue barbouillée un peu partout, elle avait trouvé de quoi fabriquer une sorte de rebord, avec les planches au rebut du véhicule, qu'elle comptait laisser en plan au bord du chemin.

 

 

Lorsqu'elle en eut fini avec son dur labeur, la lune, d'une apparence de fantôme, avait viré au transparent et l'aube pointait. Elle réveilla son accompagnateur encombrant endormi à même le sol, qui grimaça de douleur et lui offrit un visage tout chiffonné et plein de terre. Elle éclata de rire, se demanda un instant quelle image elle devait elle-même lui offrir, lui annonça qu'elle crevait de faim et de soif ( il n'avait qu'un peu d'eau croupie à lui proposer dans une gourde douteuse...) et qu'il était temps de se rendre dans le premier village venu pour enfin se restaurer !...Comment se faisait-il qu'il n'eut même pas songé à emporter un panier-repas ?!!! C'est un monde, tout de même !... Prise d'une soudaine nausée, elle s'évanouit.

 

 

Soulagé... Non... Inquiet, le cavalier se pencha pour ramasser son paquet inerte... la dame... et tenter de l'asseoir – la coucher ?...- dans la carriole. Enfin, dans ce qu'il en restait. Il vit au loin un village circulaire, et décida, puisque la dame, par chance, dormait toujours, d'aller y faire une ronde en éclaireur. Il s'éloigna sans aucun bruit, de peur de la ranimer un peu trop tôt. Lorsqu'il revint, rassuré sur le calme des habitants et leur hospitalité promise, il crut un instant s'être trompé de chemin. Il lança sa cavale invisible au galop et repartit en se traitant d'imbécile. Lui qui avait plutôt l'habitude d'être satisfait de lui-même en prenait décidément pour son grade depuis qu'il servait la... cette donzelle à peine polie et reconnaissante pour les services rendus !... Il lui dirait son fait ! Il allait même réclamer son dû, une jolie petite bourse pleine de monnaie sonnante et tressautante, c'était la moindre des ch...

 

 

Il n'était pas déjà passé par là ? Si ? Ou bien... Avec cette lumière qui changeait tout le temps et cet orage menaçant, pas moyen de s'y retrouver ! Il se décida à retourner au village, peut-être que Gaïa s'y était rendue, après tout ? A tout le moins, pourrait-il demander de l'aide aux manants... La peste soit des dames, même les plus hautes ! Tous les habitants lui certifièrent n'avoir personne vu, à part lui, ce jourd'hui... On se mit en quête, en route, en bataille, malgré le vent de plus en plus menaçant, et les premières gouttes de pluie qui se mirent à tomber, pour cerner le village, les bois, les champs alentour et tenter de percer ce mystère et de remettre la main sur la damoiselle, apparemment du beau monde, du linge fin et de la peau douce... Ça promettait...

 

 

Le cavalier se rongeait les sangs. S'il était arrivé malheur à la Reine, On ne le lui pardonnerait jamais !... Il se voyait dès à présent la corde au cou ; ou pire, dès demain prisonnier à vie dans un cachot noir, humide et plein de vermine !... Sans compter que la Souveraine du royaume, en voyageant ainsi incognito, risquait de se faire agresser par les voyous et autres bandits de grands chemins !... Pire ? De se faire détremper et geler par la tempête ! Plus il y réfléchissait, plus il sombrait dans une sorte de léthargie invalidante qui ne l'aidait certes pas à remuer Ciel et Terre pour remettre la main... avec tout le respect qu'il lui devait... sur la disparue !... S'il la retrouvait, il n'avait pas fini de l'entendre !... Elle ne manquerait certes pas l'occasion de lui river son clou, soupe-au-lait comme elle l'était ! Et elle n'était pas du genre à mâcher ses mots ! Quelle guigne !... D'ailleurs, elle crevait de faim, lui avait-elle dit, hé bien lui encore pire ! Et elle risquait de mettre son enfant au monde n'importe où et de disparaître avec lui tout de bon !... Il savait qu'il n'aurait jamais dû accepter ce job ! Il savait bien qu'il finirait par s'en mordre les doigts !... Il était trop bonne pâte, tiens !...

 

 

Il feindrait bien d'avoir échappé de justesse à un guet-apens, au terme duquel il n'aurait pu, malgré ses vaillantes tentatives, sauver la dame... Mais il craignit que ses mandataires n'avalent pas la couleuvre, et l'argument n'était pas digne de sa qualité. A moins que... L'idée qui lui vint lui rendit le sourire. Tout n'était peut-être pas perdu. Il fallait attendre la prochaine nuit. D'ailleurs, ce serait la Lune rouge, la pleine Lune de Cuivre...

 

 

 

24/04/12

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