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27 Apr

Régalez-vous ! 3. Peste

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Contes

 

Gaïa feignait de dormir, à présent, pour ne pas gêner les allées et venues silencieuses de ses hôtes qui la croyaient assoupie ; mais elle s'en gardait bien, trop occupée à dévorer des yeux, par l'interstice des rideaux de lit, le fils de la maison plutôt à son goût... En réalité, c'était la première fois qu'un homme l'attirait vraiment. Elle avait été jetée beaucoup trop tôt dans les bras de son piteux mari qui ne lui laissait qu'un goût amer dans la bouche. Et elle n'avait levé les yeux sur personne d'autre qui en valût la peine, jusqu'à ce jour à nul autre pareil.

 

Celui-là, tout d'abord, n'avait cherché ni à lui faire des courbettes, ni à prévenir ses moindres désirs, ni à se méfier de ses réparties, comme la plupart des gens de son entourage. Non. Il l'avait considérée comme tout un chacun dans la maisonnée, l'avait saluée brièvement, avait ri avec les enfants plus jeunes que lui, parlé avec le père des fleurs du verger trop précoces pour pareil mauvais temps ( les lois révolutionnaires du royaume de Florange avaient atteint les gens de cette contrée...).

 

 

 

Alors que le repas tirait à sa faim ( elle avait repris trois fois de chaque plat, sans même étonner ses hôtes), elle avait voulu en savoir plus :

- Vous disposez d'un verger ?

- En effet, madame, répondit le père avec calme.

- Le seigneur de votre contrée vous en laisse libre usage ?

- Bien sûr, cela remonte à plusieurs années, désormais, expliqua le fils aîné.

 

 

 

A plusieurs années ? N'aurait-elle pas dû savoir qu'il existait un pays où les règles qui lui tenaient à cœur avaient cours depuis plusieurs années ? La peste soit du régillon qui lui avait servi de mari et qui l'avait privée de ces informations majeures !...

 

 

- D'où vous vient cette loi si bien à votre avantage, mes amis ?

- D'une jeune reine qui l'a imposée dans son royaume, avec tout un train de mesures qui favorisent le peuple au détriment des nantis !...

- Quel est le nom de ce royaume ?

- Orange, je crois, ou quelque chose d'approchant...

- Et celui de la gentille reine ?

Ses hôtes éclatèrent d'un rire sonore.

- Gentille ? Une vraie peste, oui ! D'après son surnom, en tous cas...

Et ils se bidonnèrent de plus belle.

Gaïa, qui commençait à rire jaune, voulut comprendre :

- Son surnom ?

- Oui, elle en a de nombreux si l'on en croit les rumeurs... La Peste Bourbonique, car elle ne crachait guère dans son bon vin, d'après les mauvaises langues...

- La Croqueuse de Pommes à Cidre, parce qu'elle avalait sans distinction tout ce qui lui tombait sous la main...

C'est un peu contradictoire, songea la jeune femme avec un rien d'aigreur...

- Et aussi la Terreur du Clergé !...

- Ou la Terreur de la Cour...

- La Porteuse de Cornes...

- La Trônillarde... Sûr qu'elle avançait pas bien vite, accrochée à son trône comme elle l'était...

Chaque nouveau surnom évoqué déclenchait une hilarité qui menaçait de devenir paroxystique, à mesure que le foie de Gaïa se teintait du rouge de la colère...

Même les enfants se mêlaient à la joie générale.

- Vous ne connaissez d'elle que des surnoms ? Et son nom ?...

- Ça, ma foi, jamais entendu... Tu l'as déjà ouï, toi, le fils ?

- Pour ça, non, le père, jamais !...

- Et toi, la mère ?

La mère fit de la tête un signe de dénégation, tandis que les enfants hurlaient la réponse à sa place. Vaguement rassurée in petto, Gaïa se dit qu'on ne pourrait donc pas la confondre.

- Et qu'est-elle devenue, cette reine ? Continue-t-elle à faire pleuvoir sur son royaume autant de bienfaits pour être si mal récompensée ?

 

 

 

La question leur fit l'effet d'une gifle. Un silence brutal s'abattit sur le groupe. Chacun se rendit compte que leur jeune invitée ne riait plus du tout, et se rappela brusquement qu'elle portait des habits d'une autre condition que la leur.

- Toutes nos excuses, Madame... Vous la connaissiez peut-être ?

- Non, pas le moins du monde ! Mais, je m'étonne, voilà tout ! N'a-t-elle pas rendu un peu justice à son peuple, cette reine-là ?

- Sûr ! exulta le fils. Et c'est bien vrai que ce n'est pas lui rendre justice à son tour, tous ces surnoms de moquerie, ajouta-t-il d'un air qui montrait qu'il réfléchissait en même temps qu'il parlait.

 

 

 

Elle lui sourit. L'homme retint son attention pour la seconde fois de la soirée. Elle ne s'y attarda guère, occupée qu'elle était à terminer la conversation commencée :

- Pourquoi dites-vous « il y a des années »...Cela remonte à si loin dans le temps ?

Le père et le fils se concertèrent du coin de l’œil, tout en cherchant des repères. Ce fut la mère qui en donna un :

- Ben, ça remonte à la naissance du P'tiot là ! Ç 'ui qu'a six ans !...

Gaïa ne put quitter du regard le galopin en train de lui sourire en louchant et en faisant des grimaces pour amuser ses frères et sœurs... Six ans ! Mais... C'est faux ! Je viens de quitter Florange !... Je n'ai même pas encore accouché !... Il doit y avoir une erreur quelque part ! Ce n'est pas possible !...

 

 


Tout à coup, elle songea au Cavalier-sans-Monture. Où était-il passé, celui-là ? Jamais là quand on avait besoin de lui ! Où l'avait-il emmenée ? Quelle potion lui avait-il administré pour qu'elle nage ainsi en plein mystère ?... Elle allait lui remettre la main dessus, et pas plus tard qu'aujourd'hui !... Enfin, dès demain, car elle se sentit tout à coup épuisée par toutes ces émotions, qu'elle avait dû cacher de surcroît... Par toutes ces aventures, lors de cette folle journée !

 

 

Elle demanda bientôt à aller se coucher, et comme on lui désignait le lit derrière les grands rideaux non loin de la cheminée déjà allumée, à cause du violent orage qui sévissait dehors, et qui risquait de porter bien du tort aux fruitiers, elle s'y jeta plutôt qu'elle s'y allongea, les reins douloureux, le souffle court, s'obligeant à ne point faire de bruit en pleurant. Il n'était pas possible que les gens de son peuple, qu'elle avait tant aidé, fassent courir sur elle des surnoms autant ridicules que honteux !... Elle ne comprenait plus... Et ce bond de six années ! Impossible ! Elle attendait le bébé pour la fin des vendanges... Et l'on était bien à la bonne période. Ces gens frustres ne devaient pas savoir compter les années !... Un peu rassurée par son piètre raisonnement, invisible à l'abri des tentures, elle bougea pour s'endormir, lorsqu'elle entrevit le jeune homme qui passait non loin d'elle. Elle décida de l'observer jusqu'à plus soif puis s'endormit en souriant à son image.

 

 

La Lune de Cuivre teintait de sang sa chevelure tandis qu'elle vomissait une partie de son dîner... La nausée l'avait saisie au beau milieu de la nuit, et elle n'avait eu que le temps de sortir et de s'éloigner de l'huis de la maison. La mère qui l'avait entendue et suivie, lui apporta une cuvette d'eau tiédie au coin du feu. Elle la remercia d'un regard et d'un pauvre sourire et eut un nouveau haut-le-cœur. La mère attendit patiemment, l'aida à se nettoyer, puis lui donna une nouvelle chemise de nuit. Elle la soutint jusqu'à sa couche. Lorsqu'elle se retourna pour la saluer, la jeune femme lut dans son regard qu'elle connaissait son secret.

 


 

La lumière, ce matin, présentait toute l'apparence d'un changement. En prévision des clôtures à réparer dans la journée pour les chèvres, le fils, dans la grange, préparait son matériel en silence. Il n'entendit pas la jeune femme arriver derrière lui. Lorsqu'il se retourna pour attraper un rouleau circulaire de fil de fer, ce ne fut pas elle qu'il vit.

 

 

 

27/04/12

 

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