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01 May

Régalez-vous ! 5. Lumière

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Contes

 

Assis sur un bloc de granit, le cavalier boudait ostensiblement, un os de lièvre rôti à la bouche...

 

- Vous ne devriez pas rester ainsi sur cette pierre, monsieur, lui conseilla Gaïa.

- Et pourquoi donc, je vous prie ?

- Ne sentez-vous pas les radiations qui en émanent ? Elles sont pourtant puissantes, je les ressens depuis là...

- Des radiations ? Il haussa les épaules ; puis, vaguement inquiet, s'enquerra : que voulez-vous dire ?

Olwen entreprit de lui expliquer que les pierres, malgré leur apparence inerte, possédaient une vie propre et qu'il émanait d'elles de l'énergie à l'état pur. Le granit de la région faisait partie des minéraux les plus puissants...

Le jeune homme n'eut pas le temps d'achever sa phrase que le cavalier s'était brusquement levé, comme piqué par la pelote d'aiguilles d'un hérisson invisible...

- Tiens ! Vous avez de l'avance, aujourd'hui...se moqua la jeune femme. Et les deux jeunes gens laissèrent éclater leur gaîté.

Le cavalier, furieux, s'éloigna d'un pas raide.

 

 

 

 

Ils avaient fini par s'expliquer, tous les deux ; l'homme mûr et la jeune femme, presque encore une enfant, bien qu'elle en portât un en son sein. Elle avait compris qu'il était mandé par sa famille pour la tirer des griffes de son mari. Les échos lointains du comportement inique du roi vis-à-vis de la jeune Reine avaient atteint les contrées d'origine de Gaïa, et les membres de sa famille de hauts dignitaires avaient voulu laver l'affront qu'elle subissait, en la rappelant à eux. Ils avaient alors décidé de n'envoyer qu'un seul homme, Filipp, mais en qui ils avaient une entière confiance... C'est tout du moins ce que le cavalier voulut bien leur rapporter...Gaïa se demandait sérieusement s'ils avaient placé une telle foi en un personnage aussi balourd, mais peut-être était-ce sur la cavale invisible qu'ils avaient compté ?...Elle sortit de sa réflexion pour s'adresser de nouveau à leur guide :

- Chevauchez-vous réellement quelque chose ou quelque animal ?

Filipp changea d'un seul coup de physionomie :

- En effet, Madame... Il s'agit de mon plus fidèle compagnon. Je vous présente mon cheval : Onoufri, mon véritable ami.

La lumière prit alors une forme matérielle, et apparut sous les yeux éberlués des deux jeunes gens un magnifique équidé au regard étonnamment profond. Gaïa s'approcha de la bête – mais en était-ce réellement une ? - tourna un regard interrogateur vers Filipp qui acquiesca en silence, et tendit la main pour qu'Onoufri put la respirer. Aussitôt, un lien indestructible se tissa entre elle et la créature. Elle sut que la Lumière qui constituait l'animal était un halo de paix et s'adressa d'un ton plus doux au cavalier :

- Pourrais-je le monter ?

- Sans aucun souci, lui dit-il, conquis à son tour par la toute nouvelle douceur de Gaïa à son égard.

La jeune femme entortilla une mèche de la sublime crinière entre trois de ses doigts, et sans élan aucun, très lentement, se pencha à l'horizontale sur son encolure, leva une jambe et se retrouva d'un mouvement fluide, à califourchon sur son dos. Elle émit un léger son de crécelle avec la bouche et Onufri avança tranquillement ; elle visualisa le trot et suivit la nouvelle cadence de sa monture avec souplesse ; puis il lui suffit de voir l'animal au galop pour qu'il le prenne. Elle l'accélérait à plaisir, dévorant les collines d'or recouvertes de genêts en un parcours circulaire qui la ramena près des deux hommes qui ne les avait pas quittés des yeux. Elle stoppa pile devant un Olwen ébloui. Elle se présentait à lui les cheveux en bataille, le visage radieux, le corps resplendissant de joie, sur une créature tout autant magnétique et bondit à terre sans bruit. Elle remercia l'homme d'un sourire, ce qui acheva de le mettre de son côté, puis alla chercher une brosse et une étrille dans les sacoches de la selle, désormais visible, pour remercier l'animal d'un brossage en règle. Elle chuchotait avec Olwen, mais cela n'agaçait plus Filipp, apaisé sans doute par l'action de la créature de Lumière... Lorsqu'elle s'adressa de nouveau à lui, il sursauta :

- Filipp, êtes-vous homme à garder un secret ?

Il avala sa salive, qu'allait-elle encore inventer pour lui compliquer la vie ? Il se réprimanda intérieurement, fâché d'oublier si vite la leçon d'Onoufri...

- Oui, bien sûr ! Enfin, je pense...

La réponse dut la satisfaire car elle lança tout de go :

- Mon bébé...semble être... est peut-être...

Olwen retenait son souffle, ne sachant pas ce que sa compagne s 'avisait de confier à leur guide... Filipp attendait sans bouger, de peur de l'interrompre :

- Il est peut-être de la même nature qu'Onoufri...

La pierre de granit sur laquelle il était assis au début du repas aurait pu lui tomber sur la tête et lui écrabouiller la cervelle qu'elle n'aurait pas eu plus d'effet sur le cavalier que les paroles de Gaïa ! Il s'en étrangla, partit dans une quinte de toux qui lui dura bien cinq minutes, tandis que les jeunes gens, soudain effrayés par la couleur de son visage qui du rouge venait de virer au violet-vert ne savaient plus que faire pour l'empêcher de crever là sous leurs yeux. L'homme prit enfin une grande goulée d'air et réclama un verre de vin... Ils se sourirent, s'il retrouvait le goût à la vie, tout allait pour le mieux ! Après avoir bu son content, Filipp fixa Gaïa à l'en mettre mal à son aise...Elle craignit une nouvelle nausée, mais l'alerte passa sans dommage. A présent, l'homme était tout à fait calme, peut-être trop :

- Vous aurais-je bien compris, Madame ? Vous voulez dire que votre enfant serait... pourrait être... une Source de Lumière ?

Elle hocha la tête. C'était bien ce qu'elle avait voulu dire...

Filipp se releva du sol où sa quinte de toux l'avait jeté :

- Alors, il ne nous reste plus qu'une chose à faire, nous verrons cela demain. Je savais bien que la Lune de Cuivre nous réserverait quelque chose d'exceptionnel !...

 

 

 

 

Il ne voulut rien ajouter de plus avant le lendemain, et c'est dans la plus profonde des interrogations que les deux jeunes gens allèrent se coucher, pour ne pas dire dans la plus grande confusion pour Olwen, qui n'avait pas saisi complètement l'allusion de Gaïa. Son enfant... Une Source de Lumière ? Comment cela ?...

 

 

 

 

Lorsqu'ils ouvrirent les yeux, le soleil était haut dans le ciel. Ils se levèrent d'un bond, aperçurent Onoufri qui broutait paisiblement, mais aucune trace du cavalier. Ils ne surent qu'en penser, virent qu'il restait de l'eau chaude et se servirent une tasse dans laquelle ils firent infuser une peu de mélisse qu'ils avaient trouvée au bord du sentier. Filipp arriva, les bras chargés de victuailles qu'il avait su dénicher, comme ces œufs de caille qui leur mirent l'eau à la bouche ! Ils se délectaient encore lorsque l'homme leur exposa son idée :

- Si l'enfant est Source de Lumière, comme Onoufri, cela signifie que nous avons chacun, Vous et moi, Madame, notre Lien de Lumière...

- Cela signifie-t-il également que lorsque j'aurai accouché, la Source de Lumière me quittera ?

Pour Olwen, tout ceci n'était que du charabia. Il s'interposa :

- Enfin, quelqu'un pourrait-il m'expliquer ?

- Pardon, Olwen, en effet, nos paroles doivent te sembler bien nébuleuses... Il s'agit en fait, d'une... sorte de tradition dans notre Pays... Habituellement, lorsqu'un enfant naît, il vient au monde sans... Source de Lumière. Il grandit et découvre un jour que sans elle, il n'est pas complet, et dès lors, il n'a de cesse de trouver la sienne.

- Mais toi, m'amie, tu l'as trouvée ?

- J'avoue que loin des miens et de nos traditions, j'avais un peu oublié tout cela. Je n'y croyais pas tout à fait, à vrai dire, car ce sont plutôt des légendes qui circulent...

- Ton enfant t'a conduite à quitter le trône auquel tu t'étais cependant attachée, lorsqu'il s'est mis à briller dans la nuit...

- Oui, mais j'ai juste été surprise, et j'ai suivi sa Lumière, il est vrai...Cependant, je n'avais pas encore fait le Lien... Se tournant tout à coup vers le cavalier : D'ailleurs, je sais bien pourquoi je n'ai pas fait le Lien ! La Lumière est celle de l'enfant, pas la mienne... C'est pourquoi je pense que lorsque j'aurai enfanté, sa Lumière me quittera...

- Il vous guidera vers la vôtre avant de quitter votre sein...

Gaïa n'avait pas pensé à cela, et une telle prévision la surprenait. Quelle serait donc sa propre Source de Lumière, dans ce cas ? Mais elle résolut de ne rien révéler de ses pensées à ses compagnons de voyage, pour le moment. Mieux valait faire preuve de sagesse en laissant son enfant la guider vers son Lien de Lumière, sans forcer les choses... Cependant, elle n'avait jamais ouï dire qu'un être humain pouvait être le Lien lui-même, et craignait pour son enfant un destin, sans doute hors du commun, mais surtout, inquiétant... Elle s'en informa auprès du cavalier, qui la rassura, lui disant qu'un Lien de Lumière ne pouvait être que bénéfique, dans toutes les légendes de leur Pays.

 

 

 

 

Ils reprirent la route et arrivèrent dans une petite bourgade en plein marché. Tous les artisans avaient sorti leur échoppe sur le seuil de la boutique, et comme les trois voyageurs avaient le cœur en paix grâce à la présence d'Onoufri qui avait repris son invisibilité, ils s'accordèrent le temps de visiter tous les étals. Olwen vit que les yeux de Gaïa brillaient d'un vif éclat en admirant un bracelet de cuivre. Il feignit de s'éloigner un moment pour revenir l'acheter en cachette, et le lui offrit, sans imaginer les changements qu'un tel présent pourrait apporter dans leurs vies.

 

 

 

 

01/05/12

 

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