Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
04 May

Régalez-vous ! 6. Changements

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Contes

 

Olwen surveillait du coin de l’œil Gaïa qui, soûle de fatigue, titubait un peu plus à chaque pas. Le cavalier à l'avant de leur petit groupe venait de se retourner et le jeune homme lut dans son regard la même inquiétude. Ils avaient déjà soulagé la jeune femme du sac qu'elle portait, comme chacun d'eux. Bien qu'ils fussent partis sans grand-chose, ils avaient trouvé à la foire de nombreux effets et autres ustensiles qui pourraient leur être d'une vraie utilité au long de leur voyage. De ce fait, ils avaient dû se charger bien plus qu'à l'ordinaire, même si Onufri les délestait de la majeure partie du fardeau. Il y avait bien une bonne heure, voire plus, que Gaïa donnait des signes de fatigue mais elle avait repoussé toute nouvelle attention ; elle ne voulait pas déjà faire une pause, il fallait avancer ; elle avait catégoriquement refusé de monter Onufri, craignant de l'alourdir encore... Sachant la résistance exceptionnelle de sa monture, Filipp avait traité intérieurement sa jeune protégée de bourrique ! Et cela lui avait procuré un plaisir indicible...

 

 

 

 

De son côté, Olwen avait pesté ouvertement, et le ton était monté entre les deux amants, mais il n'eut pas gain de cause, et reprit le chemin en fulminant. Cependant, la beauté des paysages immenses et lumineux qui s'étalaient à présent sur leur flanc Est en deçà de la corniche où ils se suivaient l'avait vite diverti de sa colère, qui ne durait d'ailleurs jamais bien longtemps, le jeune homme étant d'un naturel calme et souriant. Cette fois, la dose dépassait toutes les cotes d'alerte, et alors qu'ils étaient parvenus à une sorte de plate-forme, d'un même geste, les deux hommes penchèrent une épaule pour laisser glisser leur sac à terre. Étonnée, Gaïa ne leva même pas la tête, et se contenta de se laisser choir parmi les sacs. Olwen se hâta de lui porter une gourde à la bouche, où elle but goulûment. Elle toussa, recracha quelques gouttes, d'autres lui dégoulinaient sur le menton et la poitrine, elle sourit et s'endormit aussitôt, sur place. Les deux hommes, confus, la contemplèrent un instant, puis se secouèrent. Ils entreprirent, l'un de chercher du bois pour le feu qui cuirait leur repas, l'autre de fureter à l'affût d'une proie qui serait la bienvenue. Olwen avait aperçu un bouquet d'épilobes qui témoignaient de la présence d'une source. Il enroula autour de son torse toutes les gourdes qu'il put trouver et s'y rendit, tout en se promettant de ramasser son fagot au retour. Il adressa au ciel un sourire de remerciement. Tout compte fait, ce voyage s'annonçait parfaitement, tous les ingrédients du bonheur lui semblaient réunis.

 

 

 

 

Le feu du soir brûlait orange au couchant, et développait l'arôme du perdreau qui rôtissait gentiment à leur broche. Ils avaient déjà bu une tisane d'origan dont les jeunes pousses rafraîchirent leur gosier desséché, et avalé une salade de pimprenelle au goût si caractéristique, arrosé d'une lichette d'huile de noix qu'ils avaient achetée à prix d'or au marché. D'ailleurs, personne ne s'était posé de question au moment de payer, et il leur avait semblé tout naturel que le cavalier réglât toutes leurs dépenses... Ils croyaient avoir oublié le plaisir de manger du pain tout frais qui leur parut un gâteau. Ils bouclèrent leur repas de roi par une part de vrai gâteau aux fruits secs qui acheva de leur plomber délicieusement l'estomac, et les invita rapidement au dormir... Gaïa replongea avec délices dans le sommeil, un sourire aux lèvres encore poudrées de sucre, de miel et de cannelle... Olwen vint les lécher avec gourmandise, et avec un dernier regard d'amour, suivit sa belle dans la nuit étoilée de son rêve. Le cavalier confia la première garde à Onufri, rassembla les braises, s'assura que tout était en ordre avant de s'assoupir à son tour.

 

 

 

 

Lorsque le soleil se leva à l'horizon, il eut la désagréable surprise de se réveiller seul. Seul. Onufri était là. Pourquoi n'avait-il pas bruffé pour l'avertir pendant la nuit, alors que les deux autres lui faussaient compagnie ?! Car les deux tourtereaux s'étaient envolés !... Nom de nom !... Qu'est-ce qui lui avait donc pris de leur faire confiance ?! Et cette bourrique de Gaïa qui s'était encore une fois moquée de lui !... Il espérait cependant avoir lié amitié avec le garçon, mais non ! Il s'était encore lourdement trompé !... Quelle erreur ! Désormais, il lui fallait reprendre sa course, tenter de les retrouver une fois de plus, s'il y parvenait jamais !...Il avait l'avantage qu'ils étaient à pied, mais quel sentier choisir ? Là où ils étaient arrivés, un nœud de directions s'offrait à eux et la sécheresse inhabituelle du printemps ne permettait de relever aucune trace, aucune empreinte. Hélas !...Comme il l'avait déjà laissé entendre à la Reine, lorsqu'elle l'était encore, les prévisions ne faisaient vraiment pas partie de ses talents...

 

 

 

 

Olwen n'en finissait pas de rager. Lui d'ordinaire si tranquille... Cette femelle finirait par le rendre fou !... Cependant, il gardait toute sa colère à l'intérieur, sachant bien que rien ne la ferait changer d'avis. Quelle idée il avait eue, de lui offrir ce bracelet de cuivre, la veille !... S'il s'en était abstenu, rien de ce qui arrivait cette nuit ne se serait produit. Mais à quoi bon ressasser pour la millième fois ses regrets... Il aurait dû faire à son idée ! Voilà tout !... Pourquoi fallait-il que Gaïa s'avisât toujours de commander ? Ils avaient pourtant déjà maintes fois discuté de leur condition respective dans le couple, et il était certain qu'elle avait promis de ne jamais jouer à la petite reine avec lui...En était-il si sûr ? Il faut croire que le naturel revenait au galop... Il en était tout marri, sincèrement, et les panoramas magnifiques qui se succédaient au fil de leurs pas ne parvenaient même plus à lui tirer le regard...Il avait fallu revenir sur leurs pas, car la jeune femme avait perdu le bracelet, ou pire, on le lui avait volé pendant la nuit !... Il les aurait entendus, tout de même, si des voleurs s'étaient introduits dans leur campement !... Onufri les aurait prévenus, et le cavalier n'était pas né de la dernière pluie, il les aurait pourfendus de son épée, à coup sûr !... Non, le bracelet avait dû tomber de son poignet, mais elle n'avait rien voulu savoir, et maintenant, ils marchaient à reculons, obligés de revenir en arrière pour obéir à son caprice et fouiller la nuit noire !...

- Tu pourrais être touché que je ne veuille pas me séparer du bijou que tu m'as offert, au lieu de bouder ! s'exclama soudain Gaïa, le tirant de sa rêverie.

Ils avaient déjà bien avancé, et la lumière de l'aube pointait sans qu'ils aient pu remettre la main sur ce bracelet décidément invisible !

 

 

 

 

Il renonça une nouvelle fois à se justifier. Tout d'abord, Olwen ne boudait pas, mais il n'allait pas le lui faire remarquer, car il savait déjà qu'elle ne le croirait pas... Ensuite, à quoi bon tenter de discuter ? elle avait toujours raison !... Il se sentait profondément malheureux, mais pas pour lui, ni pour la perte du bracelet, plutôt pour le cavalier qu'ils avaient planté là sans même le prévenir... Et c'est surtout pour cela qu'il en voulait à Gaïa. La jeune femme n'avait rien voulu savoir, elle s'était éloignée du camp pour ne pas le réveiller, justement, avait vidé un sac sans bruit, puis l'avait rempli avec le strict nécessaire pour leur course. De toute manière, ils retournaient au village de la veille, où ils pourraient de nouveau acheter des vivres si nécessaire. Elle fouilla le plus discrètement possible les poches de la selle d'Onufri que le cavalier avait déposée à terre pour la nuit. Elle entreprit la même recherche dans le sac du cavalier. Elle se releva bredouille, jetant un regard chargé de reproches à Olwen qui se gardait bien de l'aider. Cet argent n'était pas le leur, et il n'aurait voulu pour rien au monde le dérober à leur guide. Comme devinant sa pensée, elle murmura :

- C'est l'argent de ma famille, après tout !

Il haussa les épaules. Sans un regard, elle le bouscula et partit d'un pas farouche. Olwen n'eut plus d'autre choix que la suivre. Il s'en voulait désormais terriblement de ne pas avoir au contraire suivi son idée de réveiller le cavalier...

 

 

 

 

Elle n'avait en tête que cet objet circulaire qui lui faisait aujourd'hui défaut comme une couronne, comme une reine sans son trône, comme s'il lui avait depuis toujours appartenu. Peu lui importait de mettre le pays à feu et à sang, peu lui importait que son jeune amant la laisse choir, peu lui importait que ce cavalier pourri lui en veuille ! Elle s'en fichait ! Elle se fichait de tout, d'ailleurs !... Tout ce qu'elle voulait, c'était retrouver ce bracelet. Tant pis si elle se perdait dans cette fichue campagne inconnue ! Tant pis si ses compagnons de route la jugeaient égoïste et capricieuse ! Elle ne prétendait pas ne pas l'être... Elle voulait juste retrouver ce petit morceau de cuivre, et ni demain ni après-demain, ni un autre, celui-là, et tout de suite ! Dès à présent ! Un point, c'est tout.

 

 

 

 

Incapable de cacher son épuisement et son chagrin plus longtemps, incapable de garder belle apparence, de feindre qu'elle n'avait aucune peine à garder la tête haute, elle s’effondra en sanglots... Surpris, son ami qui marchait en rêvassant dans sa bulle se heurta à elle, et aussitôt s'affola :

- Tu souffres d'une nouvelle nausée ? Ça ne va pas, mon cœur ?...

Agacée par cette sollicitude qui tombait à côté, elle haussa à son tour les épaules et repartit de plus belle dans une crise de larmes qu'elle ne pouvait plus arrêter. Le jeune homme, peiné et embarrassé, ne savait plus que faire. Il résolut d'attendre qu'elle se calmât. Il s'assit auprès d'elle et l'entoura timidement de ses bras. Elle résista tout d'abord puis, vaincue, s'y blottit et s'endormit tout de go. Olwen se dit qu'avec un peu de chance, le cavalier avait deviné ce qui se passait et qu'il avait entrepris de les suivre. Dans ce cas, vu les circonstances, il pourrait les retrouver aisément...

 

 

 

 

 

04/05/12

 

 

Commenter cet article

Archives

À propos

Mes contes, mes poèmes, mes calligraphies, mes dessins, mes peintures ( aquarelle, encre de Chine...), aïkido...