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20 Jan

Rêve d'Afrique : chapitre 7 - Kélé

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Nouvelles


VII – KELE


Tout le village se rassemble à notre arrivée. Les petits sont happés au milieu des embrassades, les femmes m’entourent en caquetant un dialecte aigü qui m’étourdit, je ne sais ce que sont devenus nos deux compagnons de voyage. Je crois avoir vu Silio et Brousse se poster chacun à une entrée du village. Mais je n’ai pas le temps d’y réfléchir. La longue marche m’a fatiguée. Nos peurs et nos tensions tout au long du chemin m’ont usée. Une vague question revient sans cesse à la charge dans mon esprit qui ne parvient pas à la cerner. Enfin, on nous permet de nous asseoir. Je m’aperçois que je suis entourée d’Abou et de Nordine, ce qui me rassure. Les enfants sont installés par terre, devant nous. Ils sont excités et se retournent sans cesse en babillant. Je me demande où ils vont chercher cette énergie.

_ Ils ont déjà bu et grignoté, me confie Abou en souriant. Décidément, il lit dans mes pensées. Tiens, regarde !

Deux jeunes – filles me tendent des calebasses, l’une pleine d’eau, l’autre pleine de mil. Je leur souris avec reconnaissance, avale d’un trait ma coupe d’eau, ce qui me vaut la réprobation de mes amis.

_ Sois indulgente avec ton ventre…Je leur adresse une grimace d’excuse et plonge à pleins doigts dans le bol de mil. Délicieux !

Des percussions soutiennent en sourdine le léger fond sonore du repas. Après mon bol , je n’ai plus de courage pour quoi que ce soit. Je me cale entre les jambes d’Abou et m’endors dans ses bras.

*******************

Je sens la langue bifide de Silio remonter le long de mon bras. Il me chatouille.

_ Arrête, Silio ! Je ne savais pas que tu aimais jouer…Laisse – moi dormir.

Brousse, la panthère, frôle ma hanche de sa fourrure incroyable de douceur. J’ouvre les yeux et retiens ma respiration. Il ne s’agit pas de Brousse mais d’une lionne. Elle est grosse et m’observe avec calme. Je jette un œil autour de moi pour vérifier si le lion ne rôde pas dans les parages. Aucun feulement. Rien. Que me veut la lionne ? Elle me tourne le dos et s’éloigne. Comme je ne bouge pas, elle s’arrête et me regarde. Elle semble attendre. Je me décide à la suivre. Satisfaite, elle m’ouvre la voie.

Nous avançons avec lenteur dans la savane où les ombres s’allongent. Parfois, je remarque une bosse furtive qui forme un angle incongru avec le ventre de la lionne. Où m’emmène – t – elle ? Et pourquoi ?

Des reflets roses et mordorés courent sur l’horizon immense. Un vol d’oiseaux blancs s’élance et révèle la calme lueur d’un lac. Les derniers herbivores s’éloignent en hâte à l’odeur de la lionne. Nous approchons de l’eau où elle boit lentement. Je suis tout près d’elle et malgré ma soif, j’oublie de boire tant je l’admire. Elle se roule en boule et s’endort. Je m’approche avec réserve. J’ose ce que je n’ai pas encore tenté de faire : toucher du bout des doigts les formes mouvantes sous sa fourrure. Elle roule un peu en ouvrant les pattes, renverse la gueule en arrière et ronronne si fort que j’en sursaute. Je garde une main légère sur elle tout en la contournant pour me couler contre son dos et m’endormir avec elle.

**************

Lorsque je m’éveille, l’aube se lève par – delà la porte béante de la case. Je suis toujours blottie contre Abou qui ouvre les yeux en me sentant bouger.

_ J’ai fait un rêve merveilleux.

Je lui parle de mon sommeil contre la lionne.

_ C’est toi la lionne. Tu veux des enfants…

Nous rions et chahutons. Je me sens l’esprit parfaitement clair.

_ Je croyais que nous étions dans le village de Kélé. Je ne l’ai pas vu. Où est – il ?

_ Tu étais trop fatiguée pour les présentations. Il était là pourtant et il a joué du balafon pour célébrer votre arrivée.

Je suis confuse de m’être endormie avant la fête.

_ Ce n’est pas grave. Nous avons le temps désormais.

_ Nous ne risquons rien ici ?

_ Ici, pas tout à fait. Mais bientôt, nous serons à l’abri.

_ Bientôt ?

********************

Kélé est un adolescent d’environ seize ans. Tour à tour joueur et sérieux, gamin et musicien… Il attache beaucoup d’importance à son apparence. De longs cheveux ondulés noirs sont agrémentés de fines feuilles ou de lianes tressées fin avec la chevelure. Colliers et bracelets de céramiques, de coquilles et de dents animales apportent leurs couleurs à la parure, rehaussée par les peintures sur le visage et tout le corps. Son pagne est composé des mêmes feuilles et lianes que le décor de ses mèches.

Il rit franchement à l'évocation de mon sommeil de la veille. Il s’exclame :

_ Ce n’est pas grave ! Tiens, écoute !

Il s’agenouille devant son instrument. Les légers chocs rythmés bruissent comme de l’eau, doublés d’un écho plus grave. Agiles, ses mains volent au – dessus des lames de bois. Kélé adresse un clin d’œil à Abou qui s’installe à son tour devant son instrument. En un rien de temps, les joueurs de djembé, de tam – tam et autres percussions accompagnent la mélodie syncopée. Accourent femmes et enfants qui se mettent à chanter et à danser en rythme. J’écoute et je regarde, ravie. J’aperçois au loin la silhouette de Nordine. Je ne m’attarde pas sur les raisons de son isolement. L’heure est à la fête.

**********************

La lionne pleine a repris sa route en s’assurant que je la suis toujours. Tout en rêvant, je prends conscience que je suis en train de rêver. Je me promets de m’en souvenir au réveil. Je préfère poursuivre mon rêve. L’attitude de la femelle m’intrigue, et je suis de plus en plus curieuse de savoir où elle m’emmène.

Nous marchons d’un pas régulier depuis plusieurs heures. Aucune pensée ne traverse plus mon esprit depuis longtemps. Je n’obéis qu’au rythme de mes pas. Je devine plus que je surveille la silhouette de la lionne en avant.

Nous pénétrons toujours plus profond dans la forêt. Le crépuscule assombrit le sous – bois. Je m’arrête face au tronc d’un arbre gigantesque. Un pas de plus et je m’y cognais la tête. Pourquoi ne l’ai – je pas vu plus tôt ? Où est passé mon guide ?

Je lève la tête par hasard. Etait – ce vraiment un hasard ?

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Nous marchons depuis de longues heures. Cette fois, tout le village nous accompagne. Même les femmes enceintes font route avec nous. Femmes et enfants progressent au centre du cercle formé par les hommes qui assurent notre sécurité, outre Brousse et Silio.

Je cherche Nordine du regard. Il surveille ses bêtes. Je sais que la présence d’Abou le rend taciturne. Il ne m’a plus adressé la parole depuis notre arrivée dans le village. Cependant, plus d’une jeune – fille a tourné autour de lui tous ces jours. Les babillages et les éclats de rire des belles ne l’ont pas déridé. Je pense que Nordine a besoin d’une femme partageant sa culture, son amour des fauves et qui comprenne son besoin d’indépendance. Je souris intérieurement. Sa gentillesse et ses attentions m’ont émue plus d’une fois. Je sais qu’il est prêt à rencontrer la compagne de sa vie, et je sais que cela ne saurait tarder. A mon avis, cela ne se fera pas à Ouéré, mais Nordine ne laissera pas l’occasion lui échapper.

Abou m’a expliqué que nous nous rendions dans un lieu mystérieux, mais très important. Très important pour de nombreuses personnes. Pas seulement celles du village…

*******************

Très haut, dans l’arbre géant, une incroyable plate – forme de bois circulaire. Toute une agitation, là au – dessus. Un homme se penche dans ma direction, me fait signe. C’est un Blanc, couvert d’un chapeau, les manches de sa chemise retroussées, la barbe blanche fendue d’un sourire engageant.

Je cherche l’approbation de la lionne. Comme dans un rêve – quelle était donc cette promesse que je m’étais faite ? – elle saute lentement depuis le sol et atterrit en souplesse sur la plate – forme. Elle n’a effrayé personne. J’entends de nombreuses voix là – haut, de tous âges… Et des bruits, comme si l’on construisait quelque chose…J’aperçois furtivement des silhouettes affairées, blanches et noires.

_ Alors, tu viens ? me crie le vieil homme qui me fait toujours signe de monter.

Monter, mais comment ? J’esquisse un geste et me sens aussitôt portée vers les autres. Ce que je découvre à partir de la plate – forme me laisse sans voix.

******************

Une excitation fébrile gagne tout le groupe. Nous arrivons. Je n’ai rien remarqué de différent ni d’anormal depuis que nous sommes entrés dans la forêt. Seule, l’attitude des gens autour de moi a changé. Plus personne ne prend la peine de faire acte de prudence. Brousse dort debout et même Nordine sort sa gourde en souriant. Quant à Silio, il a disparu… Mais il est difficile de l’avoir à l’œil celui – là. Abou rit de mon étonnement.

_ Qu’y a – t – il ? Pourquoi êtes – vous si étranges tout à coup ?

Il dresse son pouce vers le haut et l’agite à plusieurs reprises. Je lève les yeux et ma promesse me revient aussitôt en mémoire : me souvenir que je l’ai rêvée. La plate – forme ! Un vieil homme Blanc, couvert d’un chapeau et aux manches retroussées, sourit dans sa barbe blanche et nous fait signe de monter.

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