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06 May

Régalez-vous ! 7. Cavalier

Publié par Françoise Heyoan  - Catégories :  #Contes

 

Filipp, découragé, s'aperçut qu'Onufri, en prévision du départ, avait déjà repris son invisibilité. Cela ne l'arrangeait pas du tout, car seller un cheval invisible lui posait malgré tout quelque difficulté. La moutarde commençait à lui monter au nez... Après tout, Onufri ne l'avait pas même averti lorsque les deux jeunes imbéciles lui avaient faussé compagnie. Il se demandait bien ce qui avait pu lui passer par la tête, à cette bête !... Elle pouvait être Source de Lumière, ou Impératrice des Enfers, il s'en souciait comme d'une guigne, ce matin où tout allait de travers ; de la disparition de la Reine-sans-Trône à ce mal de crâne qui l'écrasait comme une graine insignifiante acculée parmi d'autres au fin fond du mortier de la malchance... Il s'adressa à sa monture, et le ton ne lui octroyait pas un demi-soupir de réplique :

- Montre-toi, âne bâté ! J'ai pas le cœur à m'amuser et je suis pressé...

Le cheval hennit en faisant claquer ses sabots sur les pierres plates du col d'où ils dominaient trois vallées, sans daigner réapparaître... D'un côté, les mélèzes accrochés à l'ubac bordaient vertigineusement de leur vert printemps tout neuf l'à-pic ombrageux ; de l'autre, les crêtes toujours enneigées faisaient jaillir dans son dos leurs armes affûtées s'insurgeant dangereusement dans l'image renversée d'un lac minéral à l'étal ; enfin, une rivière en fusion tout au fond de la vallée Ouest sinuait à vous en donner le tournis et à vous aveugler de sa lumière d'aube métallique. L'homme comprit que quelque chose n'allait pas... Il cessa de se battre avec Onufri qui, lui, avait l'humeur égale, pour mieux étudier d'un regard circulaire le paysage qu'il ne reconnaissait plus.

 

 

 

 

Hier encore, alors que Gaïa tombait de fatigue et qu'ils décidèrent, Olwen et lui, de camper là pour la nuit, il se savait en Bretagne, sur la terre natale du jeune homme ; là où la jeune Reine avait été contrainte de s'allier à un roi qui ne lui fut jamais un mari, ni même un amant, encore moins un ami... D'ailleurs, Olwen et la jeune femme s'étaient ri de lui-même, lorsqu'il s'était assis sur un bloc de granit et le jeune homme s'était alors mis en peine de lui expliquer la force invisible et vivante de la pierre... C'était hier midi, et hier soir, ils s'étaient retrouvés, certes, à la croisée de chemins ; mais il n'avait pu voyager durant son sommeil, à moins qu'il ne s'agisse d'un rêve... D'un mauvais rêve, qui expliquerait – il en convenait maintenant à son corps défendant..., leur inexplicable disparition.

 

 

 

 

Bien que seul avec son cheval, il soupira :

- Où suis-je ? Grands Dieux, où suis-je ?

Onufri, pressentant au ton de son maître que le moment de plaisanter était passé, se matérialisa enfin. Le cavalier, quasi nauséeux, s'en approcha et appuya le front contre le flanc de l'animal encore chatoyant. Toujours dans la même posture, il finit par ouvrir les yeux et un éclat de soleil dans l'herbe chétive attira son œil. Il s'accroupit lourdement pour observer de près ce phénomène curieux. Le bracelet de cuivre qu'Olwen avait offert la veille à Gaïa gisait là, à ses pieds...

 

 

 

Filipp ne savait plus à quoi s'en tenir... La présence du bracelet sur ce sol prouvait bien que les deux jeunes gens avaient passé la nuit ici-même, en sa compagnie. Cependant il ne pouvait s'agir du même lieu... Un tel changement n'était pas naturel... Hier, tout n'était que vallonnements et collines douces, herbe humide et sentiers terreux, jacinthes des bois et violettes odorantes piquetant d'un bleu discret les talus, primevères officinales découvrant de leurs grappes d'yeux clairs le monde moussu, vastes panoramas ouverts sur des bocages à perte de vue, abritant déjà par-ci par-là vaches et moutons et surtout, au loin, la mer, la seule qui lui fût familière, en surbrillance argentée... Ici, au petit matin, les montagnes grises et abruptes imposaient leur silence grave à l'intrus qui les dérangeait ; les feuilles de joubarbe poussaient déjà leur hampe comme une langue agressive, vives à lui mordre les mollets ; les mélèzes pentus dont il dominait les cimes, géant minuscule, l'appelaient à un plongeon fallacieux ; et la rivière là-bas, tout en bas, tourmentait des mêmes lames d'argent liquide qu'une mer acide son esprit confus, en proie à un rébus insoluble, dont la calligraphie l'égarait un peu plus à mesure qu'il s'y crevait les yeux...

 

 

 

 

Inutile de feindre devant Onufri ; il se sentait perdu. Qu'adviendrait-il de lui ? Qu'adviendrait-il de sa Reine qui ne voulait pas de son titre, mais que sa famille attendait depuis maintenant des lunes à cause de lui, de ses maladresses à répétition, de ses intolérables bévues ?... Demain, peut-être, y verrait-il plus clair ? Mais aujourd'hui, le désespoir le menaçait plus sûrement que ce paysage hostile, et cependant aussi lumineux que son esprit était brumeux. Il ne voulait pas se l'avouer, mais la petite Peste lui manquait, et le jeune Breton... Quel chemin parcouru depuis cette nuit de fin d'hiver où elle avait sauté dans la mauvaise carriole qu'il lui avait présentée sans se poser de questions !... Combien de fois l'avait-il retrouvée, pour la laisser lui échapper ?!... Quelles nouvelles tortures, tortueux chemins, les dieux allaient-ils inventer pour le détourner de cette mission ?...Quel plan fomentaient-ils en secret, qui n'admît pas que la petite rentrât chez elle, parmi les siens ?...

 

 

 

Il en était là de ses réflexions lorsqu'Onufri poussa de son nez tactile le bracelet de cuivre dans sa direction. Filipp allait le rejeter d'un geste agacé lorsque le cheval disparut à sa vue, et le bracelet avec lui... Filipp se leva d'un bond... Le cheval réapparut et le bracelet avec. Un formidable hurlement de rire se répercuta de montagne en montagne heurtant tour à tour toutes les murailles des vallées qui vibraient avec lui et finissaient par disparaître mangées peu à peu par l'ascension des premières brumes de chaleur... Il laissait exploser son incroyable soulagement, tout en embrassant le col de son bel et merveilleux ami. Enfin ! Il avait compris !

 

 

06/05/12

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